Claudio Magris : traduire l’Europe

Le passage des langues

Les langues sont des ponts, mais les traducteurs le sont certainement encore plus, surtout s’ils possèdent cette qualité unique de mettre à notre portée une œuvre littéraire, par essence personnelle et identitaire et de mettre un texte à portée d’une autre identité, tout en respectant son origine créative et son originalité.

Quels que soient les soucis économiques et sociaux traversés par le continent européen et la Grande Europe, elle regroupe 750 millions de personnes, s’exprimant dans 230 langues parlées. Dès lors, comme l’a remarqué Umberto Eco, «la traduction est la langue de l’Europe». Elle a toujours besoin d’auteurs et de passeurs. Pour la 7eme fois, avec l’aide de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, le dispositif démocratique voulu par la ville permet à des élèves et à des étudiants de suivre diverses manifestations, comme de rencontrer plusieurs auteurs significatifs participant à cette manifestation. «Quant aux nouvelles perspectives, elles montrent que – en dépit des changements de pratiques culturelles – les installations, expositions, rencontres, conférences, tables rondes, lectures spectacle, hommages à plusieurs auteurs proposés par « Traduire l’Europe » et « les Rencontres européennes de littérature » sont pertinentes.» ajoute Roland Ries, maire de Strasbourg. Les écrivains invités cette année incarnent encore cette diversité.

Qu’il s’agisse de la Suédoise Katarina Mazetti, de la Canadienne Nancy Huston établie en France depuis quatre décennies, de Tzvetan Todorov – originaire de Bulgarie – ou du Prix Européen de Littérature 2011 attribué au Slovène Drago Jancar. Un accent particulier est mis cette année sur la Slovénie. Situé à la croisée de plusieurs mondes – germanique, latin et slave –, ce pays occupe une position comparable dans une certaine mesure à celle de l’Alsace. C’est sans surprise donc que sont invités des Triestins célèbres : ainsi Boris Pahor, âgé de 98 ans. Ce très grand écrivain slovènophone a connu les camps du Struthof, de Dachau, de Dora et de Bergen-Belsen. Il témoignera les 23 et 24 mars de l’itinéraire d’une vie et de ses combats pour la démocratie.

Cette fête se poursuit les vendredi 30 et samedi 31 mars 2012 par une rencontre sur le thème de la coexistence entre langues dominantes et langues locales : au niveau des régions, de la francophonie ou de l’Europe. Elle sera organisée en collaboration avec la Galerie Chantal Bamberger et le Centre Emmanuel-Mounier. Ce sera le moment d’honorer le dramaturge et poète Valère Novarina, Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2011 – dont l’œuvre considérable est aujourd’hui jouée à la Comédie-Française et enseignée dans les classes terminales – autant que les truculences impérissables de Germain Muller, fondateur du Barabli. Celui-ci s’inscrit parmi tous ceux qui, depuis Geiler de Kaysersberg, ont fait de l’humour une dimension fondamentale de la littérature alsacienne – tout particulièrement l’humaniste colmarien Jörg Wickram dont les Joyeuses histoires à lire en diligence, nous sont aujourd’hui rendues par les traductions de Catherine Fouquet.

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Un écrivain de l’ailleurs

Mais une avant-première a eu lieu le 3 mars dernier avec la conférence de l’écrivain italien Claudio Magris. Un Pont de l’Europe en  lui-même, également originaire de Trieste, cet humaniste, germaniste par essence, est aussi traducteur de Kleist, Schnitzler et Büchner. Mais bien plus encore, il s’est situé à la croisée des passions européennes : celle de la réflexion sur l’importance de l’identité, sur la place de la frontière dans l’histoire européenne, mais aussi sur l’expérience du voyage. Ce n’est pourtant pas un écrivain-voyageur, mais comme l’écrit Maurice Nadeau en introduction à la collection « Voyager avec… », un écrivain à qui il est arrivé de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez lui, dans un autre espace-temps.

La rencontre avait lieu dans la grande salle de l’Aubette, tout un symbole et ce sont donc plusieurs centaines de personnes qui étaient présentes. Bien entendu il y avait le prétexte d’un nouvel ouvrage, « Alphabets » qui vient de sortir dans la traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, ses traducteurs fidèles. Cette fois le voyage qu’il met en ordre à partir d’articles parus dans le « Corriere della Sera » ressemble beaucoup plus à la biographie amoureuse d’un amateur de littérature et d’un professeur de lettres qui suit le paradoxe de Jorge Luis Borges affirmant qu’il vaut mieux tirer gloire des livres qu’on a lus, plutôt que de ceux qu’on a écrit. De ce fait, Magris rejoint une famille prestigieuse de romanciers contemporains qui ont creusé le sillon de l’art du roman pour mieux assurer leur conviction que cette forme de création écrite est une lecture du monde, la prise sous dictée de la parole de médiateurs inconnus qui apparaissent au cours de la construction de l’histoire en devenant des personnages et la métaphore d’un mouvement sous-jacent des rapports humains dont les scientifiques et les politiques ne pourront jamais parler. Dans cette famille restreinte on compte déjà bien entendu Milan Kundera et Orhan Pamuk.

Alors au fond peu importe les questions qui lui ont été posées. Elles reposaient certes sur de très beaux passages de l’ouvrage concernant la fascination de l’ombre et l’importance du clair-obscur, sur les échanges culturels des langues et leurs emprunts réciproques ou sur l’importance de mettre en scène l’ambivalence et la complexité. Mais Claudio Magris était là pour une sorte de cours libre, comme on en donne au Collège de France – ce qu’il a fait en 2001-2002 et sa pensée a suivi le vol du papillon, suivant en quelque sorte les déplacements de l’Odyssée et rappelant que, comme Ulysse le fait devant le Cyclope, le nom du voyageur est : « personne » puisqu’il n’est plus de nulle part.

Mitteleuropa

Comment éviter d’évoquer cette notion mi géographique, mi humaine qu’il incarne depuis tant d’années et surtout depuis la publication de « Danubio » en 1986, un ouvrage qui m’avait donné tant de plaisir de lecture quand je suis allé faire une intervention au Centre de Culture Européenne de Calarasi en Roumanie et de celle de « Microcosme » en 1997. Voulant faire plaisir à ses auditeurs il a affirmé que Strasbourg était la dernière ville de la Mitteleuropa, ce qui n’est pas une boutade. L’idée de Michel Krieger en 1996 d’inviter des intellectuels européens à écrire des textes pour les placer sur le Pont de l’Europe à Strasbourg tient au fait que peu de temps après 1989 un inconnu venu de l’Est avait écrit sur le pont : « Me voilà enfin en Europe ».

Le Conseil de l’Europe, suivant l’idée de Daniel Therond avait également, au début des années 90 invité Magris à participer à un colloque itinérant qui s’était déroulé entre Vienne, Prague et Budapest. On doit aussi se souvenir que la première rencontre des chefs d’Etats et de gouvernements organisée par cette institution le 9 octobre 1993 s’est déroulée à Vienne, autre ville frontière, phare culturel pour une grande partie de cette Mitteleuropa.

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Mythologies viennoises

La Déclaration issue de cette grande première viennoise indiquait deux voies de coopération qui ont conforté tant l’enseignement de l’histoire croisée de l’Europe que la poursuite de coopérations transfrontalières par la visite de l’Europe : « La création d’une Europe tolérante et prospère ne dépend pas seulement de la coopération entre les Etats. Elle se fonde aussi sur une coopération transfrontalière entre collectivités locales et régionales, respectueuse de la constitution et de l’intégrité territoriale de chaque Etat. Nous engageons l’Organisation à poursuivre son travail en ce domaine et à l’étendre à la coopération entre régions non contiguës. Nous exprimons la conviction que la coopération culturelle, dont le Conseil de l’Europe est un instrument privilégié – à travers l’éducation, les médias, l’action culturelle, la protection et la valorisation du patrimoine culturel, la participation des jeunes – est essentielle à la cohésion de l’Europe dans le respect de ses diversités. Nos gouvernements s’engagent à prendre en considération dans leur coopération bilatérale et multilatérale les priorités et orientations approuvées au Conseil de l’Europe. »

Loin d’où ?

C’est donc dans ce contexte qu’en 1994 un texte fut demandé à Claudio Magris pour l’ouvrage «Repousser l’Horizon» et qu’il choisit d’évoquer la fascination des frontières et qu’en 1997 il participa à l’écriture d’un des textes placés sur le Pont de l’Europe. Après avoir décrit son enfance de transfrontalier, des souvenirs sur lesquels ils reviendra à plusieurs reprises, c’est dans cet ouvrage coédité par les Editions du Rouergue qu’il confie cette anecdote à l’origine du titre de l’ouvrage qu’il consacrera à Joseph Roth : « Dans une histoire juive, un Hébreu, habitant d’une petite ville d’Europe de l’Est, rencontre sur le chemin de la gare un autre Hébreu chargé de valises et lui demande où il va. « En Amérique du Sud » répond l’autre. « Ah ! » s’exclame le premier. « Si loin ! » Ce à quoi l’autre, l’air interloqué, lui dit : « Loin d’où ?». Magris ajoute alors : qu’étant sans patrie au sens historique et politique du terme, il est aussi sans frontières. «Mais il porte en lui sa patrie, avec la loi et la tradition dans lesquelles il est enraciné et qui sont enracinés en lui : ainsi, il n’est jamais loin de chez lui, il est toujours à l’intérieur de sa propre frontière, vécue non pas comme une barrière destinée à repousser l’autre, mais plutôt comme un pont, une passerelle ouverte sur le monde.»

Ailleurs que chez lui…Magris l’a été souvent, et dans des pays qui étaient restés lointains, ignorés, sans doute même barrés de notre mémoire tant nous ressentions de la culpabilité à l’égard de leurs habitants, mais qu’en raison de son statut de Triestin né durant la Seconxde Guerre mondiale, il apercevait de sa fenêtre. Il appartient alors à une autre famille, celle de Raymond Depardon écrivant peu et photographiant beaucoup « La solitude heureuse du voyageur » et d’Antonio Tabucchi dans « Viaggi et altri viaggi » : «Sono un viaggiatore che non ha mai fatto viaggi per scriverne, cosa che mi è sempre parsa stolta. Sarebbe come se uno volesse innamorarsi per poter scrivere un libro sull’amore »

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Dans « Déplacements » (l’infinito viaggare) où l’auteur passe des paysages de Don Quichotte à la vieille Prusse, puis au Pont Charles de Prague et aux bouleaux des forêts du Nord, il consacre une longue préface à détailler en neuf points ses convictions sur le voyage. La première est que le voyage est sans cesse à recommencer, le seconde est que le moteur en est la persuasion, cette faculté de vivre intensément tous les instants, la troisième est que  le voyage se présente comme un retour inévitable vers l’Heimat, la quatrième est la recherche de la traversée de toutes les formes de frontières, la cinquième est la volonté de confronter deux valeurs contradictoires, le connu et l’inconnu, la sixième est que le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps et contre le temps, la septième est que le voyage est immoral, au sens où l’on ne peut dépasser le statut de spectateur, la huitième est que les lieux parlent, parfois indirectement et modestement, mais qu’ils nous racontent et enfin la neuvième est que les pages écrites durant les voyages vieillissent avec nous et nous proposent à terme une sorte d’autoportrait de Dorian Gray.

Autrement dit, pour la beauté de la langue originelle de Magris : «Per vedere un luogo occore rivederlo. Il noto e il familiare, continuamente riscoperti et arricchiti, sono la premessa dell’incontro, della seduzione et dell’avventura ; la ventesima o centesima volta in cui si parla con un amico o si fa all’amore con una persona amata sono infinitamente più intense della prima. Ci ovale pure per i luoghi ; il viaggio più affascinante è un ritorno, un’odissea, e i luoghi del percorso consueto, i microscomi quotidiani attraversati da tanti anni, sono una sfida ulissiaca. « Perché calvacate per queste terre ? » chiede nella famosa ballata di Rilke l’alfiere al marchese che procede al suo fianco. « Per rotornare » risponde l’altro.»

« Pour voir un lieu, il faut le revoir. Le connu et le familier, continuellement redécouverts et enrichis, sont la promesse de la rencontre, de la séduction et de l’aventure ; la vingtième ou la centième fois que l’on parle avec un ami, ou que l’on fait l’amour avec une personne aimée, sont infiniment plus intenses que la première. Cela vaut aussi pour les lieux : le voyage le plus fascinant est un retour, comme l’odyssée, et les lieux du trajet habituel, les microcosmes quotidiens traversés depuis tant d’années, sont un défi ulysséen. « Mais que diable  faites-vous donc en selle, à chevaucher à travers ce pays empoisonné ? » demande, dans la célèbre ballade de Rilke, le cornette au marquis  qui caracole à ses côtés. « Pour revenir » répond l’autre. »

Voilà donc à quoi servent les traducteurs, à trouver le rythme et le balancement de la langue d’accueil et parfois de trouver le qualificatif qui était resté elliptique dans la langue d’origine.

Quelques ouvrages de Claudio Magris :

Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne (Il mito asburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur »,

Trieste : une identité de frontière (Itaca e oltre e Trieste. Un’identità di frontiera, 1982), en collaboration avec Angelo Ara, traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 1991

L’Anneau de Clarisse. Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (L’anello di Clarisse, 1984), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Esprit des péninsules, 2003

Danube (Danubio, 1986), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Une autre mer (Un altro mare, 1991), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1993.

Les Voix (Le voci, 1995), traduction Karin Espinosa, Descartes & Cie, 2002

Microcosmes (Microcosmi, 1997), trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1998 – Prix Strega 1997

Utopie et désenchantement (Utopia e disincanto. Saggi 1974-1998, 1999), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2001

L’Exposition (La mostra, 2001), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2003

Nihilisme et mélancolie. Jacobsen et son Niels Lyhne (leçon inaugurale faite le 25 octobre 2001, Collège de France, chaire européenne), Collège de France, 2001

Déplacements (chroniques du Corriere della Sera, 1981-2000), (L’infinito viaggiare, 2005), traduction Françoise Brun, La Quinzaine Litteraire, coll. « Voyager avec… », 2003

À l’aveugle (Alla Cieca, 2005), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2006

Vous comprendrez donc (Lei dunque capirà, 2006), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2008

Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale (Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale, 1971), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 2009

Alphabets (Alfabeti, 2008), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2012

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Une réflexion sur “Claudio Magris : traduire l’Europe

  1. je déguste, je me délecte avec le livre de Caudio Magris.- Alphabets.
    Je suis de Tolède, de Prague, de la Mer et sur le sentier de Trieste. Vous pouvez le lui dire.
    Et quel plaisir de réentendre en écho la voix de Jean Pierre Vernant dans .-La traversée des frontières. « Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont ».

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