Conseil de l’Europe : Une Cour sous pression

Durant les années où j’ai travaillé au Conseil de l’Europe, j’ai eu le plaisir d’engager des discussions passionnantes avec tous les groupes d’étudiants à qui je présentais les politiques des grandes institutions européennes. La Convention européenne des droits de l’homme et la Cour européenne des droits de l’homme provoquaient l’admiration. Leurs naissances, leurs fondements et surtout les valeurs mises en avant par cette Convention, dont j’expliquais alors l’application à la culture et au patrimoine, soulevaient l’enthousiasme. Une Convention et une Cour, un espace justiciable dont la reconnaissance absolue, au-dessus de toute décision nationale, scellait l’entrée des pays dans une Institution responsable de valeurs fondamentales. Autrement dit le rêve de tous les Européens convaincus était né à l’aube de l’Europe moderne et avait survécu à toutes les crises.

Cour européenne des droits de l’homme, Strasbourg

Une voix unique

J’ai déjà largement insisté sur le fait que l’Europe ne peut exister politiquement qu’au travers d’un comportement collectif. « Une Europe silencieuse ne saurait développer une seule et même voix ; or c’est dans cette voix unique, pourvu qu’elle soit entendue, que l’Europe se manifeste comme corps politique. » rappelle Luuk van Middelaar en énumérant les pas successifs qui ont fait rentrer une certaine vision de l’Europe dans le fleuve de l’histoire.

D’un côté, six pays décident de fonder une Communauté industrielle, militaire et économique – avec les difficultés que l’on connaît pour la seconde – et dans l’espoir que sur la longue durée un Traité viendra faire converger les opinions nationales d’un nombre de pays toujours croissant vers une voix unique.

Mais se contenter d’expliquer l’évolution de l’Europe par cette seule stratégie patiente est extrêmement réducteur. Certes, c’est l’évolution positive de l’Union européenne qui a donné raison aux optimistes pendant soixante années, contre toute autre stratégie possible, jusqu’à ce que l’épreuve de la crise monétaire, économique, spéculative conduise le navire sur un écueil qui est encore en ligne de mire : la mondialisation bancaire. Le plus grand des cyniques, l’incroyable philanthrope Georges Soros a commencé ces jours-ci une tournée « littéraire » européenne en habit de croque-mort. « Les dirigeants européens mènent l’Europe à sa perte » a-t-il déclaré dans une série de variations sur thème qui ressemblaient à un ensemble de communiqués de presse prédigérés reliés à la parution de son dernier ouvrage « Le chaos financier mondial ». Il s’agit sans doute pour lui aujourd’hui de jouer les Cassandres et de faire du « teasing » dans le cadre d’une stratégie marketing, mais une de ses réponses au journal « Le Monde » fait froid dans le dos tant elle indique entre quelles mains nous nous sommes mis depuis une vingtaine d’années. S’il était en condition de le faire, le financier spéculerait-il contre l’euro ?  « Je suis désormais à la retraite, et mon fonds Quantum ne possède pas de position en euro. Mais tant qu’il n’y a pas de changement parmi les dirigeants européens, si je devais investir, je parierais contre l’euro. Ou en tout cas, je ne miserais pas dessus. »

Deux Institutions pour une seule Convention ?

Une Europe de tous les dangers ? Mais alors pourquoi avoir constamment minimisé le rôle du Conseil de l’Europe et de sa Convention fondatrice ? Et pourquoi ne pas remettre en avant dans les médias le fait que depuis l’entrée en force du Traité de Lisbonne, l’Union européenne, enfin majeure juridiquement, peut rallier les meilleures expériences mises en place à Strasbourg ? Le rapport Juncker l’avait justement conseillé, le Traité de Lisbonne l’a rendu possible, l’Union peut aujourd’hui signer la Convention européenne des droits de l’homme.

Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois

A la tribune de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, il y a six ans le 11 avril 2006, le Premier ministre luxembourgeois commentait le rapport qu’il venait de rendre, après que les chefs d’Etats et de gouvernements le lui eussent confié au sommet de Varsovie un an plus tôt. Je recommande la lecture de ce rapport historique et du discours prononcé, dont je détache un point majeur décliné en deux temps. Le site du gouvernement luxembourgeois présente ainsi sa déclaration : « La première de ces mesures serait l’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH). Jean-Claude Juncker propose donc que les gouvernements des États membres prennent, en vertu de l’article 48 du Traité sur l’Union européenne, l’initiative de soumettre à leurs parlements un projet de protocole dans ce sens. Par ce geste, l’Union européenne témoignerait de son attachement inconditionnel au respect des droits de l’Homme en renforçant un système de protection unique à l’échelle du continent européen. Jean-Claude Juncker a déclaré qu’il avait longtemps hésité avant de formuler cette proposition. Mais dans la mesure où il y a consensus des États membres de l’UE sur l’adhésion à la CEDH, cette adhésion peut être envisagée indépendamment du processus de ratification du traité constitutionnel. La deuxième mesure serait « la reconnaissance par l’Union du Conseil de l’Europe comme la référence continentale en matière de droits de l’Homme ». Les arrêts et conclusions de ses mécanismes de suivi seraient systématiquement cités comme référence. La consultation par l’Union européenne du commissaire aux droits de l’Homme et des experts juridiques du Conseil de l’Europe serait la règle dans le processus d’élaboration de nouveaux projets de directives ou de mesures politiques et/ou judiciaires qui touchent à ces questions. »

Six années après ce discours et deux années et demie après que l’Union européenne en ait acquis la possibilité juridique, non seulement l’adhésion n’est pas encore signée, mais encore, le Premier ministre d’un des pays membres des deux institutions, le Royaume-Uni, qui assume de surcroît en ce moment la Présidence du Conseil de l’Europe, fait les gros yeux en demandant à ce que l’on examine de plus près si la Cour n’excède pas ses prérogatives. Une fois de plus on voit que l’intégration européenne s’inscrit bien dans le temps long de l’histoire.

Rencontre entre le Premier ministre britannique, David Cameron et le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland

Une Conférence sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme s’est tenue à Brighton le 19 avril. Elle se situait dans le prolongement des deux conférences précédentes, celles d’Interlaken en 2010 et d’Izmir en 2011 qui avaient examiné « l’inquiétude » – on peut aimer le langage diplomatique- née de l’écart toujours croissant entre les requêtes introduites et les requêtes traitées et qui avaient noté certaines améliorations. Cette fois, le langage du Président en exercice du Conseil de l’Europe a été un brin moins diplomatique. Loin de ma pensée d’affirmer que M. David Cameron ne soit pas soucieux des Droits de l’homme. Sa déclaration liminaire au Conseil de l’Europe le 25 janvier dernier commençait même en ces termes : « Human rights is a cause that runs deep in the British heart and long in British history. In the thirteenth century, the Magna Carta set down specific rights for citizens, including the right to freedom from unlawful detention. In the seventeenth century, the Petition of Right gave new authority to Parliament; and the Bill of Rights set limits on the power of the monarchy. … It was that same spirit… that drove the battle against tyranny in two World Wars and that inspired Winston Churchill to promise that the end of the « world struggle » would see the « enthronement of human rights« . Je suis également parfaitement convaincu de l’appréciation positive que lui-même et ses conseillers portent sur la naissance de la Convention : « Over sixty years ago the Convention was drafted with very clear intentions. It was born in a continent reeling from totalitarian rule shocked by the brutality of the holocaust sickened by man’s inhumanity to man. Its purpose was clear: to spread respect for vital human rights across the continent – for life, liberty and the integrity of the person. » Je constate surtout que le Premier ministre anglais renvoie également les juges dans leurs cordes en leur rappelant qu’ils devraient plus regarder l’Est que l’Ouest de l’Europe, bien que le Belarus ne soit par ailleurs pas membre du Conseil : « As we sit here today, in Belarus, there are people being thrown into prison for their political beliefs. Dissidents’ voices are being silenced and their rights are being crushed. What is happening less than a thousand miles from here underlines the continuing importance and relevance of the Council, the Convention and the Court. It reminds us that now, more than ever, we need a Court that is a beacon for the cause of human rights, ruthlessly focused on defending human freedom and dignity, respected across the continent and the world. »

La question majeure qui est soulevée cette fois tient surtout à un domaine dont les responsables politiques de plusieurs pays européens ont fait un cheval de bataille électoral, celui du droit d’un pays à se protéger des auteurs d’attentats et de l’immigration sauvage qu’ils considèrent comme une des causes de cette menace. La sécurité est en effet un droit, mais ce n’est certainement pas un instrument politique destiné à manipuler des peurs légitimes ou à stigmatiser une communauté en raison des folies de ses propres extrémistes. Après tout, nous avons appris depuis juillet dernier avec nos amis norvégiens que la folie peut naître tout autant dans les remugles du racisme ordinaire, de citoyens ordinaires amateurs d’armes, que de jeunes gens entraînés dans des camps paramilitaires d’Asie centrale et encadrés par des islamistes fondamentalistes. « Protecting a country from terrorism is one of the most important tasks for any government. Again, no one should argue that you defend our systems of rights and freedom by suspending those freedoms. But we do have a real problem when it comes to foreign national who threaten our security. In Britain we have gone through all reasonable national processes including painstaking international agreements about how they should be treated and scrutiny by our own courts and yet we are still unable to deport them. It is therefore not surprising that some people start asking questions about whether the current arrangements are really sensible. Of course, no decent country should deport people if they are going to be tortured. But the problem today is that you can end up with someone who has no right to live in your country, who you are convinced – and have good reason to be convinced – means to do your country harm. » dit encore Cameron. L’un des journalistes qui écrit au nom de la Fondation Robert Schuman dans le blog du site de France24 intitulé « Ils sont fous ces Européens » est plus incisif que moi dans ses commentaires. Caroline de Camaret titre ainsi sans ambages « Cameron veut museler les droits de l’homme européens » et elle commente : « Au motif que son gouvernement conservateur veut « moins d’Europe » dans le processus de décision national, il propose de brider les pouvoirs de la Cour : « une requête serait jugée irrecevable si elle est identique à une question qui a été examinée par une juridiction nationale. » Exit cette protection judiciaire supranationale, qui rassurait les citoyens dans leurs droits. La Grande-Bretagne pourrait former une « coalition des mauvais élèves » avec ceux qui sont régulièrement épinglés pour torture et violation des droits de l’homme : la Russie, la Turquie, l’Ukraine, voire la France ! Triste alliance de la reculade démocratique. »

On comprendra que j’ai regardé de près la Déclaration de Brighton et le texte du communiqué du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland. Il ne fallait pas s’attendre à des prises de position tonitruantes d’un côté comme de l’autre, mais derrière le langage diplomatique on comprend que le Secrétaire Général, en accord avec le Président de la Cour, a su défendre cet acquis européen fabuleux et que les concessions ont été de pure forme, tandis que l’alliance des mauvais élèves ne s’est pas vraiment formée. La réforme « a renforcé le rôle et l’autorité de la Cour européenne des droits de l’homme » déclare M. Jagland, en ajoutant : « L’efficacité de la protection des droits de l’homme commence au niveau national. La Cour n’a jamais eu pour vocation de se substituer aux juridictions nationales »…« Les Etats membres ont choisi librement de se soumettre à un mécanisme de contrôle judiciaire international, car ils sont fermement convaincus que ce mécanisme est une garantie essentielle de la démocratie, de la liberté et de la paix sur tout le continent. Les droits fondamentaux de l’homme ne sauraient être dictés par une quelconque majorité ou autorité. Ils s’imposent parce que nous sommes tous des êtres humains et que toutes les nations sont dans l’obligation de les défendre par la loi ».

Les droits fondamentaux s’imposent ? Devons-nous en accepter l’augure sans plus de discussion ?

Si on se rapporte à la Déclaration complète, que je ne me vois pas épurer de toutes ses formes diplomatiques et juridiques et dont je laisse à chacun le soin de la lire et de l’interpréter, je retiens cependant quelques paragraphes qui me touchent à la fois sur la forme et sur les conséquences qui vont en découler.

J’admire tout d’abord le rappel ferme des principes qui vient au point 7 : « La pleine mise en œuvre de la Convention au niveau national suppose que les Etats parties prennent des mesures effectives pour prévenir les violations. Toutes les lois et politiques devraient être conçues et tous  les agents publics devraient exercer leurs responsabilités  d’une manière qui donne plein effet à la Convention. Les Etats parties doivent aussi prévoir des voies de recours pour les violations alléguées de la Convention. Les juridictions et instances nationales devraient prendre en compte la Convention et la jurisprudence de la Cour. La combinaison de toutes ces mesures devrait permettre de réduire le nombre de violations de la Convention. Elle devrait aussi permettre de réduire le nombre de requêtes bien fondées présentées à la Cour, ce qui contribuerait à alléger sa charge de travail. »

En effet, si la manipulation des compétences juridiques récemment envisagées en France n’avait pas été préparée dans le but de mieux contrôler les juges, il n’y aurait pas eu de plainte. Si des journalistes n’étaient pas systématiquement emprisonnés voire même assassinés, les plaintes ne s’accumuleraient pas en nombre pour les mêmes motifs qui se répètent sans qu’on sorte pour autant des pratiques mafieuses. Et si certains pays n’avaient pas autorisé, avec la complicité de la CIA, le survol aérien d’avions transportant des prisonniers vers Guantanamo, voire l’utilisation temporaire de camps d’internements sur leur propre sol pour y réunir ces mêmes prisonniers dans des conditions qui les plaçaient en dehors de toute compétence juridique, le Conseil de l’Europe n’aurait pas eu à demander un rapport sur cette question à Dick Marty (« Il est désormais clair que les autorités de plusieurs pays européens ont activement participé, avec la CIA, à des activités illégales, que d’autres les ont ignorées en connaissance de cause, ou n’ont pas voulu savoir. »). Il semble bien que les droits fondamentaux ne sont pas une évidence et qu’ils ne s’imposent pas, même dans les Etats de droit !

Je suis plus inquiet par contre par le paragraphe 11 qui touche la question du droit d’appréciation national et donc la question de la subsidiarité : « La jurisprudence de la Cour indique clairement que les Etats parties disposent, quant à la façon dont ils appliquent et mettent en œuvre la Convention, d’une marge d’appréciation qui dépend des circonstances de l’affaire et des droits et libertés en cause. Cela reflète le fait que le système de la Convention est subsidiaire par rapport à la sauvegarde des droits de l’homme au niveau national et que les autorités nationales sont en principe mieux placées qu’une Cour internationale pour évaluer les besoins et les conditions au niveau local. La marge d’appréciation va de pair avec la supervision découlant du système de la Convention. A cet égard, le rôle de la Cour est d’examiner si les décisions prises par les autorités nationales sont compatibles avec la Convention, eu égard à la marge d’appréciation dont disposent les Etats. »

Conférence de Brighton sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme 1ère rangée, en partant de la gauche: Niels Muiznieks, Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland, Secrétaire Général du Conseil de l?Europe, Kenneth Clarke, Secrétaire d’Etat de la Justice, et Sir Nicolas Bratza, Président de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.   

Mais surtout, je ne peux ignorer la question récurrente des besoins budgétaires du Conseil de l’Europe et tout particulièrement de la Cour, besoins qui ont conduit l’Institution de Strasbourg, de réforme en réforme, à couper les budgets de domaines pourtant fondamentaux, mais qui ne constituent pas selon les réformateurs, le cœur du métier du Conseil, ou d’en changer l’intitulé de manière à faire corps avec le domaine des affaires politiques et celui des droits de l’homme. Ainsi la culture et le patrimoine ont changé d’intitulé pour devenir une « Direction de la gouvernance démocratique, de la culture et de la diversité », sans voir pour autant ses moyens augmenter de manière significative, tandis que les programmes de visibilité étaient supprimés ou transférés sur des Accords partiels et donc sur une contribution budgétaire supplémentaire forcément aléatoire des Etats. Et pourtant s’il est en effet un domaine où la question des droits de l’homme se pose régulièrement c’est bien celui du droit à l’identité, à la culture et au patrimoine. Je terminerai par là.

Mais en attendant que cette conférence de Brighton trouve ses issues concrètes, ou que le rapport de force avec certains pays membres ne prenne une autre voie à la fois plus sournoise et plus contraignante, celle de la réduction du montant des contributions, on ne peut qu’approuver les souhaits d’amélioration du fonctionnement de la Cour. Ainsi la Conférence (Point 20 e) « note que, pour permettre à la Cour de se prononcer dans un délai raisonnable sur les requêtes pendantes devant ses chambres, il pourrait être nécessaire à l’avenir de désigner des juges supplémentaires à la Cour ; note en outre qu’il pourrait être nécessaire que ces juges aient un mandant d’une durée différente, et/ou un éventail de fonctions différent des juges existants à la Cour ; et invite le Comité des Ministres à décider d’ici fin 2013 s’il devait ou non entreprendre d’amender la Convention en vue de permettre la nomination de tels juges suite à une décision unanime du Comité des Ministres agissant sur la base d’informations reçues de la Cour. » Frais supplémentaires et dépenses à budget constant sont des notions contradictoires. Il y a de quoi s’inquiéter d’une attitude assez schizophrène.

Droit au patrimoine ?

Lorsque j’évoquais l’enthousiasme des étudiants au début de ce texte, je n’ai pas noté que cela se passait dans la première moitié des années 90. A partir du moment où l’Ukraine (1995) et surtout la Fédération de Russie (1996) sont devenus pays membres, les discussions ont pris un jour nouveau. Il a fallu expliquer ce que voulait dire le monitoring, la période d’adaptation, la notion de transition démocratique, la rédaction de nouvelles constitutions et de leurs décrets d’application. Mais l’enthousiasme est peu à peu retombé et j’ai dû faire face aux questions concernant la Transnistrie, les Lipovènes, la notion de génocide arménien ou le sort des femmes en Turquie. Et puis les demandes d’explication ont tout simplement cessé, comme si le Conseil de l’Europe avait définitivement disparu sous les difficultés de la vie quotidienne et la prédominance des discussions économiques. J’ai été de ce fait conduit à me replier à un commentaire plus réduit et portant uniquement sur la Convention culturelle européenne, la Convention européenne du paysage et la Convention de Faro. Le dernier moment proactif de cet exercice comparatif de citoyenneté européenne entre  les deux institutions a eu lieu au Puy-en-Velay il y a deux ans lors d’une session du Parlement européen des jeunes où j’ai pu faire une intervention devant une centaine de participants. J’en garde un merveilleux souvenir.

Parlement européen des jeunes, le Puy-en-Velay, mars 2010

Il reste cependant – et heureusement – un domaine où l’application de la Convention européenne des droits de l’homme a pris dans les années récentes tout son sens et a constitué une véritable innovation, c’est celui du patrimoine. Une Convention, dont la ratification par l’ensemble des pays membres s’avère très difficile, a ainsi regroupé dans un même cadre les conventions précédentes concernant le patrimoine et déjà ratifiées, tandis qu’elle définissait les contours de l’implication des droits de l’Homme dans de domaine. Il s’agit de la Convention-cadre de Faro (2005) sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, dont je conseille la lecture, et dont je ne cite que quelques extraits qui vont dans le sens de mon propos :

« Article 4 – Droits et responsabilités concernant le patrimoine culturel

Les Parties reconnaissent :

a   que toute personne, seule ou en commun, a le droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son enrichissement ;

b   qu’il est de la responsabilité de toute personne, seule ou en commun, de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe;

c   que l’exercice du droit au patrimoine culturel ne peut faire l’objet que des seules restrictions qui sont nécessaires dans une société démocratique à la protection de l’intérêt public, des droits et des libertés d’autrui.

Article 5 – Droit et politiques du patrimoine culturel

Les Parties s’engagent :

a   à reconnaître l’intérêt public qui s’attache aux éléments du patrimoine culturel en fonction de leur importance pour la société;

b   à valoriser le patrimoine culturel à travers son identification, son étude, son interprétation, sa protection, sa conservation et sa présentation;

c   à assurer, dans le contexte particulier de chaque Partie, l’existence de mesures législatives relatives aux modalités d’exercice du droit au patrimoine culturel défini à l’article 4; »

Dans le rapport explicatif qui a été publié avec la Convention, deux paragraphes sont particulièrement incisifs quant à la liaison avec les grands conventions fondatrices du Conseil de l’Europe.

« 1. En accord avec le concept de « patrimoine commun de l’Europe », constitué essentiellement par l’expérience et l’engagement partagés envers les droits de l’homme et les principes démocratiques, la Convention traite du patrimoine comme d’un objet des droits individuels, ce qui lui donne du sens. On évite ainsi le flou de définitions – toujours changeantes – du patrimoine pour se référer au socle des droits de l’homme et des libertés fondamentales (l’article 4 s’insère totalement dans la logique d’interprétation de la Convention européenne de droits de l’homme). Dans la présente Convention, le patrimoine est conçu comme « source » (Préambule, paragraphe 1) et « ressource » pour l’exercice des libertés (Préambule, paragraphe 3 et article 2).

2. Le texte s’appuie ainsi sur le droit au patrimoine culturel (article 4), qu’il explicite comme un aspect contenu dans le droit de participer à la vie culturelle de la communauté (article 1) et du droit à l’éducation (Préambule, paragraphe 4, citant l’article 27 de la Déclaration universelle de droits de l’homme et les articles 13 et 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.) Toute référence à des cultures et à des patrimoines matériellement définis est ainsi évitée. »

Il y a eu ainsi de grandes avancées dans un des secteurs qui m’est cher et qui est fortement lié aux itinéraires et au tourisme culturel, les touristes et les visiteurs étant en tant que « consommateurs et usagers » des parties prenantes de la responsabilité culturelle et patrimoniale au sens large. Ces avancées concernent l’insertion du droit au patrimoine comme un des droits fondamentaux. Il est certes dommage qu’un pays comme la France n’ait pas encore ratifié la Convention qui n’a atteint le chiffre fatidique de dix ratifications qu’en 2011, grâce à la Géorgie et n’est donc entrée en vigueur de manière contraignante que le 1er juin de la même année pour les pays qui s’y sont ainsi ralliés.

Mais l’exercice citoyen qui a conduit à cette Convention et auquel j’ai pu participer marginalement au cours de la Campagne « L’Europe, un patrimoine commun » m’a beaucoup appris et a modifié ma vision des itinéraires culturels à égalité avec la Convention européenne du paysage car elle touche autant le patrimoine des migrants, les patrimoines religieux ou ouvriers et ouvre clairement la question d’une histoire européenne qui s’est écrite sur les territoires comme un palimpseste où il faut absolument retrouver la trace de la première écriture, comme celle du tracé le plus ancien qui a ouvert la route.

Le vieux pont de Mostar

Références

La Convention Européenne des Droits de l’Homme dans la pratique

Le site du Conseil de l’Europe indique clairement :

La Cour européenne des droits de l’homme a été instituée en 1959 à Strasbourg en tant que mécanisme de protection des droits fondamentaux garantis par la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. L’importance de la Convention, entrée en vigueur en 1953, réside non seulement dans l’étendue des droits qu’elle protège, mais aussi dans le système de contrôle mis en place pour examiner les violations alléguées et veiller au respect par les Etats de leurs obligations découlant de la Convention.

Depuis sa création, la Cour a rendu plus de 10 000 arrêts qui sont obligatoires pour les Etats condamnés et conduisent les gouvernements à modifier leur législation ou leur pratique administrative dans de nombreux domaines. Chaque année, elle est saisie de plus de 30 000 nouvelles requêtes. Au fil des ans, elle  a été amenée à se prononcer sur des violations très graves de droits de l’homme, sur des questions touchant à l’essence même de l’Etat de droit ainsi que sur de nombreux sujets de société comme l’avortement, le suicide assisté, les fouilles à corps, l’esclavage domestique, le droit pour une personne née sous X de connaître ses origines, le port du foulard islamique à l’école, la protection des sources journalistiques ou la discrimination à l’égard des minorités…

En un demi-siècle, l’importante jurisprudence de la Cour a fait de la Convention européenne des droits de l’homme un instrument dynamique et puissant pour relever les nouveaux défis et consolider l’Etat de droit et la démocratie en Europe

L’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) constitue une étape majeure dans le développement des droits de l’homme en Europe. Envisagée depuis la fin des années 1970, cette adhésion a été rendue obligatoire par le Traité de Lisbonne, entré en vigueur le 1er décembre 2009 (voir l’article 6, paragraphe 2 du Traité). L’article 59, paragraphe 2 de la CEDH telle qu’amendée par le Protocole no 14 à la Convention, entré en vigueur le 1er juin 2010, constitue la base juridique de cette adhésion (« L’Union européenne peut adhérer à la présente Convention. »).

Le Conseil de l’Europe s’est entendu vendredi sur un plan pour améliorer le fonctionnement de la Cour européenne des droits de l’Homme engorgée, selon la déclaration finale d’une Conférence à Brighton (Angleterre), sans accepter les changements radicaux demandés par Londres.

La Conférence de Brighton (sud de l’Angleterre), qui se tenait jeudi et vendredi, a convenu d’amender les critères d’admissibilité des requêtes faites à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), bras juridique du Conseil de l’Europe. Le Conseil a convenu que la CEDH pourra rejeter une requête si le plaignant n’a pas été victime d' »inégalité significative », a expliqué le porte-parole du Conseil de l’Europe, Daniel Holtgen.

« Cela rendra la Cour plus efficace » car elle gérera seulement « les plus sérieuses violations de la Convention des droits de l’Homme » sur laquelle se base la CEDH, a estimé le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn Jagland. Pour améliorer l’efficacité de la Cour, la conférence de Brighton a aussi décidé de réduire le délai de saisine de six à quatre mois. Elle a également insisté sur la nécessité pour les 47 États membres du Conseil d’appliquer la Convention, signée en 1950.

Extraits des réponses de Georges Soros

Une proposition radicale serait de créer une holding à travers la BCE, où les Etats transféreraient 2 000 à 3 000 milliards d’euros d’obligations et n’auraient plus à payer d’intérêt. Ce qui donnerait une bouffée d’air à certains pays fragiles : l’Italie n’aurait plus besoin d’un excédent primaire s’élevant à 3 % du produit intérieur brut pour réduire sa dette. Il faudrait également un agenda de croissance pour la zone euro. Il est impossible de réduire la dette en faisant plonger la croissance économique.

La Grèce a peut-être intérêt à quitter l’euro, car sa situation semble désormais au-delà de ce qui est réparable. L’Espagne, elle, est en train d’être poussée dans la situation de la Grèce. Le gouvernement de Mariano Rajoy savait sa tâche impossible, il avait demandé à Bruxelles d’étaler dans le temps la réduction de son déficit, mais Bruxelles n’a pas voulu, et aujourd’hui les marchés punissent l’Espagne d’avoir révélé ses faiblesses. Quant à l’Italie, Mario Monti mène les bonnes réformes, mais il commence à perdre le soutien de ses concitoyens.

Le problème est en Allemagne, car l’opinion publique fait confiance à la Bundesbank. Cette dernière représente un des plus grands succès du pays, elle lui a permis d’avoir une monnaie forte. La Bundesbank domine la politique européenne, mais elle mène une action bonne pour l’Allemagne, pas pour l’Europe. Car l’Allemagne est un pays florissant, il bénéficie de la crise de l’euro, du taux de change bas de l’euro par rapport à la force de son économie, et de taux d’intérêt très bas pour financer sa dette.

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La politique de la chaise vide

Ce n’est pas que la campagne française pour l’élection présidentielle mérite cet honneur, tant elle met en avant des produits plutôt que des visions, mais il faut parfois que les expressions qui sont employées pour accompagner les biceps gonflés soient commentées à l’épreuve de l’histoire. J’ai entendu parler certains des candidats de la fin de l’euro, au mieux du retour à l’écu et du renforcement des frontières. Mais aussi de la fixation d’un plafond pour la cotisation de la France au budget de l’Union Européenne, budget qui est d’ailleurs en discussion pour la période 2014-2021 et reste donc encore ouvert.

« S’il est un fil rouge, dans cette campagne, dont M.Sarkozy conteste qu’elle soit ennuyeuse, c’est l’Europe. Une Europe référence et une Europe punching-ball, pour un candidat qui n’a de cesse de vouloir réconcilier la France du non avec celle du oui. M.Sarkozy est de ces hommes qui estiment que les actes du passé valent garantie pour l’avenir. Il refuse les reproches, se jugeant au-dessus de tout soupçon. « La France a suffisamment agi pour construire l’Europe et, récemment, pour lui éviter d’imploser. Elle n’a pas à s’excuser ou à se justifier de demander des changements profonds dans la manière de contrôler les frontières extérieures de l’Europe », peut-on lire dans sa « lettre ». » Voilà surtout ce qu’on peut lire dans Le Monde.

L’Europe à l’origine de grands maux est certes omniprésente dans les discours, mais l’Europe dans sa recherche de paix et de construction citoyenne, quand en-a-t-il été vraiment question ?

La Lettre aux Français

Au-delà de l’opinion du quotidien français, que dit, plus en détails, le candidat Président dans sa récente « Lettre aux Français », en dehors d’affirmer qu’on ne peut douter de son engagement pour l’Europe ? Les paragraphes affirmant son point de vue ont enfin le mérite d’être écrits. On peut donc les discuter.

Au premier plan, vient la notion de frontières, et même précisément de respect des frontières au-delà de l’Union européenne, mais aussi de l’évolution des tracés récents qui devraient être restaurés en suspendant même la Convention de Schengen, si la circulation interne devenait un danger. Le soupçon est d’ailleurs implicite, que ce danger est déjà devant nos fenêtres.

« L’Europe est un continent ouvert. Elle ne doit pas être un continent passoire. L’Europe est un continent tolérant. Elle ne peut pas être le continent de l’amalgame insipide de toutes les cultures. L’Europe a une identité. Ses racines plongent dans la culture gréco-latine d’abord, judéo-chrétienne ensuite, dans celle des Lumières et du rationalisme enfin. Son histoire est faite de guerres et de haines douloureuses, mais surmontées entre ses peuples. Les traumatismes des deux grands conflits mondiaux, de la décolonisation puis de la guerre froide sont encore présents dans les mémoires. Nous respectons le besoin d’identité et d’apaisement des peuples avec lesquels nous avons été en conflit. La culture des peuples européens et leur demande d’identité doivent aussi être respectées. ».

En second plan vient le reproche du fait accompli technocratique et de décisions dont les pays membres ne seraient pas responsables.

« L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. »

Monument à Schengen commémorant la Convention

Enfin, au troisième plan, on découvre l’analyse de l’exacerbation de la concurrence mondiale dont l’Europe n’aurait pas su se protéger.

« La France aura beau travailler de toutes ses forces et moderniser son économie, tout cela ne servira à rien si l’Europe continue d’avoir une politique commerciale aussi naïve. Aujourd’hui, le rôle de l’Europe doit être de nous protéger et de nous rendre plus forts dans la mondialisation. Une France plus compétitive dans une Europe mieux protégée, ce sont les deux faces d’une même politique… L’Europe ne peut pas rester indifférente aux effets de la mondialisation sur l’emploi et sur l’industrie européenne. Elle doit prendre des mesures pour concilier la liberté des échanges et la protection de nos emplois, de nos modes de vie, de nos valeurs, de notre protection sociale, de l’identité européenne. Maîtriser notre destin, c’est faire comprendre à l’Europe ce changement majeur de perspective. C’est à cette seule condition que reviendront l’espérance et l’adhésion des peuples européens au projet politique européen. »

On appréciera surtout cette référence finale à la Nation et au Peuple : « Souvenons-nous de ces paroles du général de Gaulle : «Si nous n’étions pas le peuple français, nous pourrions reculer devant la tâche. Mais nous sommes le peuple français.»

Voilà qui est écrit. Et il y a là en effet matière à analyse, autant sur les fondements de l’Europe que sur le risque d’une perte de souveraineté culturelle, sur le disfonctionnement démocratique de l’Union Européenne, que sur la question des identités multiples. Une analyse critique des bases de la citoyenneté européenne, en quelque sorte.

L’Europe, c’est les autres

Mais les lecteurs de cette Lettre qui ne sont pas au fait des mécanismes européens n’auront certainement pas vu que le candidat utilise parfois le terme Europe dans son sens géopolitique, comme un rassemblement de nations ayant, après de longs développements historiques, décidés de formaliser le partage de leurs différences, voire de leurs conflits. Mais bien plus souvent, le mot Europe semble caractériser une entité extérieure, un grand frère, un père, une mère, un couple, un enseignant…que sais-je ?, des individus qui ne sauraient pas gérer la vie familiale et n’écouteraient pas l’opinion de leurs enfants ou de leurs élèves.

En quelque sorte, l’Europe, c’est toujours les autres. Des autres d’ailleurs plutôt inconnus et irresponsables. Si cela me choque de la part d’un des participants de la table familiale et d’un participant – Président d’un pays fondateur – qui est justement un des grands frères, dont la parole compte un peu plus, parmi les paroles autorisées, c’est que pendant des années j’ai eu à faire face à ce raccourci où j’étais un peu englobé, sinon englué. « Vous qui représentez l’Europe », me disait-on !

Si nous ne cherchons pas qui, en effet, parle ou peut parler au nom de l’Europe et comment ce « nous l’Europe » a évolué, nous continuerons à suivre sans réfléchir des arguments populistes et à désigner de vagues boucs émissaires. Il faut que le pouvoir de la parole soit vraiment clarifié, même si cela retire de l’argumentaire électoraliste moralisateur une grande partie de sa substance pour provoquer enfin l’apparition d’une rigueur dans présentation des faits évoqués.

Si l’Europe dispose aujourd’hui d’un Président et d’un vice-Président, Luuk Van Middelaar (Le Passage à l’Europe) a une fois de plus raison de revenir à l’origine des pouvoirs. Il écrit page 37, au moment où il définit les sphères de décision et les sphères de parole : « Nombre d’acteurs politiques prennent aujourd’hui des décisions au nom de l’Europe. Sans qu’on se moque d’eux, leurs mesures étant d’ailleurs pour la plupart mises en œuvre et observées comme si tout allait de soi. Toutefois, on ne peut pas ne pas relever une rivalité entre différents représentants de cette entité. Ce sont entre autres les chefs de gouvernement lorsqu’ils se réunissent, les Présidents de la Commission et du Parlement, la Cour, le duo franco-allemand ou encore les trois grands pays qui parlent au nom de l’Europe. Mais ne bute-t-on pas bien souvent contre la pierre de touche de Bismarck (qui avait écrit en marge d’une lettre : « Pérorer sur l’Europe, c’est avoir tort. Notion géographique »), cette expression mal fondée qui permet de parler « au nom de » ? »

Mais c’est en page 58 qu’il esquisse une réponse éclairante par la mise en place de l’idée de deux sphères qui, depuis les années cinquante ont su s’équilibrer, en traversant des prises de pouvoir rendues légales par la Cour, des crises à l’issue presque fatale et des coups de bluff somptueux : « Au sein de la sphère continentale externe, rien n’a changé. Pas plus qu’à l’époque de Bismarck, personne ne saurait en appeler à l’Europe de façon crédible. Mais qu’en est-il de la sphère interne et de la sphère intermédiaire des Etats membres ? Comment se fait-il que nombre de chefs de gouvernement, de juges, de parlementaires, de ministres et de commissaires européens nous disent que l’Europe dit ceci ou que l’Europe pense cela, sans pourtant forcément convaincre le public, les uns enviant qui plus est le droit à la parole des autres ? »

La nécessité d’un Contrat social

A ce point-là du suspens, il faut bien sûr écrire : si vous voulez en savoir plus, lisez d’abord la première partie du « Passage à l’Europe » intitulée « Le secret de la table » et vous comprendrez la métaphore que j’employais en évoquant la table familiale, ou la table pédagogique. Ce n’est pas par élégance culturelle que l’auteur convoque Jean-Jacques Rousseau en exergue, mais parce que dans « Du contrat social », tout est dit : « La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose, au moins une fois, l’unanimité. » Unanimité, majorité, supra nationalité, droit à la subsidiarité, ces termes ressemblent à des pions ou à des cartes qui sont lancées à chaque réunion du Conseil européen et auxquels les Commissaires et les fonctionnaires de la Commission doivent en permanence faire référence.

Quiconque menace un blocage des décisions, comme le fait dans une certaine mesure le Président français, met en péril les développements qui ont suivi la mystérieuse naissance d’une entité politique. Plusieurs entités politiques européennes sont nées du même drame. Le légendaire et l’histoire sont en train de s’écrire à leur propos et dans cette année où Jean-Jacques Rousseau fait l’objet d’une célébration, on ne perdra pas son temps à relire, outre le Contrat social, les « Considérations sur le gouvernement de la Pologne ». Droit de veto ? « …bon dans la formation du Corps politique, ou quand il a toute sa perfection, mais absurde et funeste tant qu’il reste des changements à faire, et il est impossible qu’il n’en reste pas toujours, surtout dans un grand Etat entouré de voisins puissants et ambitieux. » Insupportable Rousseau, à qui pourtant on doit si souvent revenir.

Hôtel de Ville de Luxembourg

Le Compromis de Luxembourg

Le Président candidat devrait se souvenir que l’homme à qui il fait aujourd’hui référence, comme une des incarnations de la France qui l’ont précédé dans ce rôle, le Général de Gaulle, l’a aussi précédé dans l’idée de déserter la table familiale. L’enjeu de la crise de 1965 était majeur. Il résidait dans l’entrée en vigueur, à compter du 1er janvier 1966, du processus de décision à la majorité. La date en question figurait dans le Traité de Rome. Ceci dit, la référence au Général est habile et non dénuée de sens politique. Sauf que c’est faire référence à une bataille politique gagnée par la France, mais perdue par son chef. Peut-on vraiment mettre en jeu de tels risques, quarante-six années après la première grande crise sur les modes de décision européenne alors que le Traité de Lisbonne peine tellement sous les coups portés aux économies nationales ?

Il est un peu difficile de rentrer dans le détail, mais pour ceux qui s’en souviennent encore, tout part d’un voyage aux Etats-Unis du Président de la Commission européenne  qui est pratiquement reçu comme un chef d’Etat. Une espèce de coup de force supranational, faisant entrer la Commission dans un conflit de compétence avec les pays membres en matière de politique étrangère et de politique de sécurité. On est au printemps 1965 et j’ai déjà évoqué comment la question de cette représentation unique est restée en discussion jusque fin 2010.

On peut imaginer le choc du côté français, alors que le Général, afin de préciser le rapport de l’Europe aux patries, avait déclaré en conférence de presse dès le 15 mai 1962 : « La patrie est un élément humain, sentimental, alors que c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les Etats ! » Et il développe dans son style inimitable : « J’ai déjà dit et je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades. » Et encore : « Il n’y a pas moyen, à l’heure qu’il est, de faire en sorte qu’une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. »

C’est au sein du Conseil des ministres de juin 1965, sous présidence française, que la Commission tente de passer à un exercice pratique d’unanimité, à quelques mois de la mise en application du Traité de Rome sur cette question sensible. Il s’agit d’adopter un paquet de mesures liées habilement entre elles : la première porte sur les financements de l’agriculture – qui intéresse la France au premier chef, la seconde porte sur le budget de la Communauté et la troisième sur les compétences du Parlement. Pour tout dire, la Commission cherche à mettre en œuvre un budget excédentaire dont l’attribution de l’excédent serait sous sa compétence. Le Parlement pourrait alors apporter des modifications de répartition sans tenir compte de l’avis d’un des Etats membres qui s’y opposerait. Je me souviens encore du récit de cette réunion qu’en avait fait le Français Maurice Couve de Murville, Ministre des Affaires Etrangères à l’étrange sourire et au flegme inaliénable, en racontant que dans les négociations il fallait savoir se taire, même pendant des heures. Le Conseil des Ministres des Six se sépare sans pouvoir prendre de décision, même en ayant arrêté les pendules. Le Général rappelle à Paris quasiment toute la délégation française auprès de la Commission. Les journalistes parlent de la fin de la Communauté Européenne.

Il est bon de se souvenir que les représentants des cinq autres pays européens au Conseil des ministres signèrent sans la France un Accord constitutionnel où ils rappelaient que « Les gouvernements…estiment que la solution des problèmes devant lesquels les Communautés se trouvent placés doit être trouvée dans le cadre des Traités et de leurs Institutions. ».

Il faut aussi revenir parallèlement sur le vote historique aux élections présidentielles qui eut lieu en France en décembre de la même année. Le plus important syndicat paysan retira publiquement sa confiance au Général, tandis que deux candidats firent valoir leur sentiment résolument européen : Jean Lecanuel, volontariste de la supranationalité bénéficiant du soutien public de Jean Monnet et François Miterrand. Il s’agissait, même avec 45% des suffrages au premier tour et 55% au second d’un vote sanction. Le Général reprit donc la négociation européenne, en demandant à ce que la réunion du Conseil des ministres se fasse sans représentant de la Commission et en dehors de Bruxelles. C’est Luxembourg qui fut choisi et symboliquement retenu, puisqu’en 1952 la Haute Autorité s’était réunie là pour sa grande première. C’est à Pierre Werner qu’est revenu le soin de présenter le « Compromis de Luxembourg ». La règle du veto y est rétablie et la France revient à la table.

« Le génie du compromis réside dans le fait que les Six ont pu reporter durablement la décision (politique) cruciale tout en enjambant, en tant que Communauté le seuil (juridique) du 1er janvier. Depuis le 30 janvier 1966, l’Europe a un pied d’un côté de la rivière de fondation et un pied de l’autre. Cet enjambement qui perdure l’a renforcée et non pas affaiblie. » Ainsi écrit magnifiquement l’auteur du « Passage à l’Europe » en parlant encore une fois de Pont entre deux rives.

Politique, mythologie et culture

Le compromis en question a remis la Commission à sa place – qui est devenue grande, mais subordonnée au Conseil. Il a laissé le Parlement dans le jeu, un jeu qui est devenu encore plus légitime avec l’élection au suffrage universel, en posant de surcroit des règles de codécision Parlement / Commission. Et les Etats tranchent en essayant en permanence d’arriver à un consensus, en cas de conflit, sans faire jouer l’unanimité au premier chef.

La France a certes gagné en apparence, même si le Général rentrait contre son gré dans une nouvelle époque où les jeunes et les grévistes allaient faire vaciller son pouvoir en 1968, avant qu’il ne le quitte définitivement un an plus tard, sur un entêtement suicidaire.

Il y a aujourd’hui beaucoup plus d’enfants à la table qui trouvent que le frère ainé français joue un peu trop avec les mots et change d’opinion et de stratégie européenne au gré des courants.

Je sais bien que les temps forts des élections sont aujourd’hui marqués par des joutes orales rapides où l’analyse de la complexité n’a que peu de place. Mais voulons-nous ou non comprendre notre histoire récente commune, à Six, à Douze, à Vingt-cinq ou Vingt-sept, sans passer par la case connaissance de l’histoire de la construction européenne, politique, mythologie et culture prises ensemble ?

Personnellement, plus j’y travaille, plus je trouve cette histoire passionnante. Et si on me demande dans l’avenir de voter oui ou non à un nouveau Traité européen, je veux savoir pourquoi et comment on tiendra compte de mon avis et j’aimerais que mes enfants en fassent autant !

Erri De Luca : Pas ici, pas maintenant

Le parcours des Ponts de l’Europe passe par des moments historiques qui se déroulent dans les enceintes prestigieuses : la Galerie des Glaces de Versailles, le Capitole romain, le Parlement anglais, mais il passe encore plus par des hommes, leurs maisons, le paysage de leur jeunesse, leur langue maternelle, leurs parents, leurs souvenirs. Et la parole qu’ils nous transmettent aujourd’hui, pour nous aider à mieux nous comprendre.

Je me suis rapproché d’Erri De Luca avec prudence. Non par crainte, mais plutôt par respect. Il m’est arrivé de lui consacrer de petits textes. Une manière de dire modestement mon admiration.

La première fois c’était à Rome. Une nouvelle, soudain, au milieu d’un recueil intitulé « Le contraire de un » « Il contrario di uno ». Le titre n’était pas difficile à traduire, le reste du texte beaucoup plus, mais heureusement l’auteur bénéficie des soins attentifs de Danièle Valin qui le mène vers la langue française. La nouvelle se nomme « La chemise au mur ». C’était il y a six années déjà. Cette irruption si soudaine dans mon émotion évoquait la naissance de l’amour et les phrases étaient comme une lumière : «Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble.» J’avais retrouvé par hasard pour illustrer ma réaction une photographie prise dans un bar situé près du Parlement italien. Un garçon de café placé devant moi, tandis que je terminai un expresso accompagné de son verre d’eau, tournait la tête vers l’entrée où apparaissait une jeune femme de rose vêtue. L’épiphanie de l’amour dans un regard échappé et un corps tendu vers le baiser prochain. Les baisers, au point le plus élevé. Parole d’alpiniste toutefois qui dit par ailleurs dans une interview : « Les sommets sont des impasses. »

La seconde fois, c’était en septembre 2010. Je n’étais plus à Rome, mais à Perpignan. Il s’agissait du roman « Le jour avant le bonheur » « Il giorno prima della felicità ». Avec ce livre qui m’accompagnait, un second bonheur me fait plonger dans Naples. Au fond d’une cour d’immeuble où se joue, comme en dialecte napolitain, un drame de Shakespeare, entre des amants qui se sont longtemps attendus. Et cette magnifique phrase, encore, sur le port clandestin, une fois le jour disparu : « La nuit, la ville est une poche retournée. »

Et alors l’envie de revenir à Naples au plus vite. Vers le quartier originel. Ce petit monde d’après-guerre où ses parents se remettent peu à peu de leur déchéance sociale. « Montedidio », qui vient vers nous comme un boomerang de l’année 2002 où il a obtenu le Prix Femina étranger et qui a été édité en livre de poche en 2011. Amour, toujours. Amitié d’après holocauste. Vol de l’ange juif bossu qui veut atteindre Israël. Envol du morceau de bois qui reviendra à son point de départ le jour où l’enfant, traversant l’adolescence, sera le jeune homme à qui prendra la confiance de le laisser prendre l’air. Une parenté des phrases : « Elle se lève, entasse dans ses bras le linge étendu et me salue en tendant son cou en avant pour un baiser. Alors j’avance ma bouche droit vers la sienne, comme ça nous sommes pareils. Les fiancés font des gestes pareils. » Quelle merveille !

La troisième fois, enfin, en septembre 2011 avec « Le poids du papillon » « Il peso della farfalla ». Le retour à la montagne de l’alpiniste émérite qui hume l’air qu’il a de plus en plus de mal à dominer en raison de l’âge. Le sportif qui grimpe pour une des ultimes fois et qui crée un homme et son double : le braconnier et le chamois. Là encore De Luca nous dit avec tellement de justesse que le combat est perdu d’avance. L’animal est toujours supérieur à l’homme car, pour sa sauvegarde, il ne vit que dans l’instant présent. L’homme s’encombre toujours du passé et du futur et le présent lui échappe.

Et puis, le retour à l’origine, en édition bilingue avec une préface de 2010 : « Pas ici, pas maintenant », « Non ora, non qui ». Je le commence avec plaisir, je le savoure depuis quelques jours dans le double langage. L’écrivain dont le regard en effet s’embarrasse du passé, ne s’habitue toujours pas aux interviews qui le dépassent : « Vingt ans après, je ne me suis pas habitué aux questions. On m’interroge sur moi, mes pensées, ma vie passée, les montagnes, les alphabets, mes travaux…Mes réponses sont des hôtes de leurs questions, et je les remercie de leur accueil. Je ne m’y fais pas, je m’en aperçois au changement de forme des phrases répondues. » « Dopo venti anni non mi sono abituato alle domande. Chiedono di me, dei pensieri, della vita svolta, di montagne, alfabetti, lavori…Le mie risposte sono ospiti delle loro domande, da ringraziare per ogni accoglienza. Non mi ci abituo, me ne accorgo dal cambio di forma delle frasi risposte. »

J’aime par-dessus tout, comme pour Claudio Magris, ce va et vient musical entre les deux langues. Mais j’ai toujours besoin de la traduction pour trouver la voie. J’attends donc ainsi patiemment que le tout dernier « I pesci non chiudono gli occhi » ait trouvé sa traduction française.

Mais si je suis venu à De Luca ce soir et si j’ai placé ce texte à côté du sort politique de l’Europe, ce n’est pas seulement pour ce ravissement régulier des sentiments. C’est à partir d’un autre souvenir et d’une interview. Le souvenir vient de Syracuse, il y a un an. Les armées alliées venaient de prendre le tyran libyen en tenailles. Tard dans la nuit, la télévision italienne interrogeait l’écrivain. J’admirai son calme. J’écoutais le romancier. A la vérité, je ne savais rien de son passé et je me suis donc tenu à côté d’un grand nombre d’allusions politiques. Et puis j’ai oublié.

En décembre dernier, les réponses sont venues. L’autre que l’écrivain; celui dont le socle assure l’écriture et cette étrange sagesse intranquille, apparaissait. L’ancien de Lotta continua. L’ouvrier qui avait choisi de connaître dans son corps la douleur du travail posté, du travail de chantier, arc-bouté sur un marteau piqueur. Celui qui rencontre la Bible et veut la connaître en hébreu. Celui qui lit l’hébreu entre deux épuisements et écrit pour que son père puisse, sinon le lire puisqu’il est devenu aveugle, mais au moins être touché. Bien plus « Quand je lui ai envoyé le premier exemplaire, ma mère m’a dit qu’il l’avait ouvert au milieu pour glisser son nez dedans. Ceux qui aiment les livres le font, moi je ne l’ai jamais fait. »

Que répond en effet de Luca à Raphaëlle Rérolle dans Le Monde? Que répond cet homme d’une extrême gauche, que l’on a enfermé dans la case bien étiquetée des années de plomb?: « Moi, je les appelle les années de cuivre parce que c’est un métal conducteur : cela donne une meilleure idée du câblage de la vie politique d’alors, où nous fonctionnions en réseau, d’un bout à l’autre du pays. »

Devenu plus tolérant à toutes les opinions, à la liberté d’expression, même à celle des ennemis de classe, il parle surtout de ce contre quoi il continuera de se battre. Au-delà de cette tolérance, sa colère s’adresse toujours à cet Innominato qu’il ne veut en effet pas nommer et qui est retourné à l’état de marchandise périmée en novembre dernier. Et puis aussi de cette honte du rejet de l’autre et des expulsions en pleine mer : « Même le Messie est le fruit de métissages : la généalogie de Jésus, à la première page du Nouveau Testament, comprend cinq noms de femmes, dont trois qui n’appartiennent pas à Israël : Tamar (Canaan), Rahav (Jéricho) et Ruth (Moab). La plus précieuse des dynasties repousse donc la pureté des sangs et le pedigree. »

Mais il prend place dans mon cœur parmi les Européens que j’aime, ceux qui ont acquis le droit de nous mettre en garde. De grâce, écoutons-le :

« Quand je vois les sourires de Sarkozy et de Merkel à propos de l’Italie, mon sang se glace. Je me dis : mais ils ne voient donc rien ? Ils ne comprennent pas que ce qui se passe est une prophétie ? A notre époque, les prophéties ne sont pas le fait de prophètes mais de bouffons. Et ce qu’annonce l’Italie, c’est le passage du citoyen au client. Le citoyen est évalué en fonction de son pouvoir d’achat, qui lui permet d’acheter une justice, une santé, une école un peu meilleures. Nous avons perdu le sens de l’Etat. L’effet collatéral de la phrase «Enrichissez-vous», c’est le chacun-pour-soi. Chez nous, le bien commun est devenu une abstraction. Il est déjà arrivé que l’Italie soit prophétique pour l’Europe – avec le fascisme. Il n’y a pas de quoi rire. »