Erri De Luca : Pas ici, pas maintenant

Le parcours des Ponts de l’Europe passe par des moments historiques qui se déroulent dans les enceintes prestigieuses : la Galerie des Glaces de Versailles, le Capitole romain, le Parlement anglais, mais il passe encore plus par des hommes, leurs maisons, le paysage de leur jeunesse, leur langue maternelle, leurs parents, leurs souvenirs. Et la parole qu’ils nous transmettent aujourd’hui, pour nous aider à mieux nous comprendre.

Je me suis rapproché d’Erri De Luca avec prudence. Non par crainte, mais plutôt par respect. Il m’est arrivé de lui consacrer de petits textes. Une manière de dire modestement mon admiration.

La première fois c’était à Rome. Une nouvelle, soudain, au milieu d’un recueil intitulé « Le contraire de un » « Il contrario di uno ». Le titre n’était pas difficile à traduire, le reste du texte beaucoup plus, mais heureusement l’auteur bénéficie des soins attentifs de Danièle Valin qui le mène vers la langue française. La nouvelle se nomme « La chemise au mur ». C’était il y a six années déjà. Cette irruption si soudaine dans mon émotion évoquait la naissance de l’amour et les phrases étaient comme une lumière : «Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble.» J’avais retrouvé par hasard pour illustrer ma réaction une photographie prise dans un bar situé près du Parlement italien. Un garçon de café placé devant moi, tandis que je terminai un expresso accompagné de son verre d’eau, tournait la tête vers l’entrée où apparaissait une jeune femme de rose vêtue. L’épiphanie de l’amour dans un regard échappé et un corps tendu vers le baiser prochain. Les baisers, au point le plus élevé. Parole d’alpiniste toutefois qui dit par ailleurs dans une interview : « Les sommets sont des impasses. »

La seconde fois, c’était en septembre 2010. Je n’étais plus à Rome, mais à Perpignan. Il s’agissait du roman « Le jour avant le bonheur » « Il giorno prima della felicità ». Avec ce livre qui m’accompagnait, un second bonheur me fait plonger dans Naples. Au fond d’une cour d’immeuble où se joue, comme en dialecte napolitain, un drame de Shakespeare, entre des amants qui se sont longtemps attendus. Et cette magnifique phrase, encore, sur le port clandestin, une fois le jour disparu : « La nuit, la ville est une poche retournée. »

Et alors l’envie de revenir à Naples au plus vite. Vers le quartier originel. Ce petit monde d’après-guerre où ses parents se remettent peu à peu de leur déchéance sociale. « Montedidio », qui vient vers nous comme un boomerang de l’année 2002 où il a obtenu le Prix Femina étranger et qui a été édité en livre de poche en 2011. Amour, toujours. Amitié d’après holocauste. Vol de l’ange juif bossu qui veut atteindre Israël. Envol du morceau de bois qui reviendra à son point de départ le jour où l’enfant, traversant l’adolescence, sera le jeune homme à qui prendra la confiance de le laisser prendre l’air. Une parenté des phrases : « Elle se lève, entasse dans ses bras le linge étendu et me salue en tendant son cou en avant pour un baiser. Alors j’avance ma bouche droit vers la sienne, comme ça nous sommes pareils. Les fiancés font des gestes pareils. » Quelle merveille !

La troisième fois, enfin, en septembre 2011 avec « Le poids du papillon » « Il peso della farfalla ». Le retour à la montagne de l’alpiniste émérite qui hume l’air qu’il a de plus en plus de mal à dominer en raison de l’âge. Le sportif qui grimpe pour une des ultimes fois et qui crée un homme et son double : le braconnier et le chamois. Là encore De Luca nous dit avec tellement de justesse que le combat est perdu d’avance. L’animal est toujours supérieur à l’homme car, pour sa sauvegarde, il ne vit que dans l’instant présent. L’homme s’encombre toujours du passé et du futur et le présent lui échappe.

Et puis, le retour à l’origine, en édition bilingue avec une préface de 2010 : « Pas ici, pas maintenant », « Non ora, non qui ». Je le commence avec plaisir, je le savoure depuis quelques jours dans le double langage. L’écrivain dont le regard en effet s’embarrasse du passé, ne s’habitue toujours pas aux interviews qui le dépassent : « Vingt ans après, je ne me suis pas habitué aux questions. On m’interroge sur moi, mes pensées, ma vie passée, les montagnes, les alphabets, mes travaux…Mes réponses sont des hôtes de leurs questions, et je les remercie de leur accueil. Je ne m’y fais pas, je m’en aperçois au changement de forme des phrases répondues. » « Dopo venti anni non mi sono abituato alle domande. Chiedono di me, dei pensieri, della vita svolta, di montagne, alfabetti, lavori…Le mie risposte sono ospiti delle loro domande, da ringraziare per ogni accoglienza. Non mi ci abituo, me ne accorgo dal cambio di forma delle frasi risposte. »

J’aime par-dessus tout, comme pour Claudio Magris, ce va et vient musical entre les deux langues. Mais j’ai toujours besoin de la traduction pour trouver la voie. J’attends donc ainsi patiemment que le tout dernier « I pesci non chiudono gli occhi » ait trouvé sa traduction française.

Mais si je suis venu à De Luca ce soir et si j’ai placé ce texte à côté du sort politique de l’Europe, ce n’est pas seulement pour ce ravissement régulier des sentiments. C’est à partir d’un autre souvenir et d’une interview. Le souvenir vient de Syracuse, il y a un an. Les armées alliées venaient de prendre le tyran libyen en tenailles. Tard dans la nuit, la télévision italienne interrogeait l’écrivain. J’admirai son calme. J’écoutais le romancier. A la vérité, je ne savais rien de son passé et je me suis donc tenu à côté d’un grand nombre d’allusions politiques. Et puis j’ai oublié.

En décembre dernier, les réponses sont venues. L’autre que l’écrivain; celui dont le socle assure l’écriture et cette étrange sagesse intranquille, apparaissait. L’ancien de Lotta continua. L’ouvrier qui avait choisi de connaître dans son corps la douleur du travail posté, du travail de chantier, arc-bouté sur un marteau piqueur. Celui qui rencontre la Bible et veut la connaître en hébreu. Celui qui lit l’hébreu entre deux épuisements et écrit pour que son père puisse, sinon le lire puisqu’il est devenu aveugle, mais au moins être touché. Bien plus « Quand je lui ai envoyé le premier exemplaire, ma mère m’a dit qu’il l’avait ouvert au milieu pour glisser son nez dedans. Ceux qui aiment les livres le font, moi je ne l’ai jamais fait. »

Que répond en effet de Luca à Raphaëlle Rérolle dans Le Monde? Que répond cet homme d’une extrême gauche, que l’on a enfermé dans la case bien étiquetée des années de plomb?: « Moi, je les appelle les années de cuivre parce que c’est un métal conducteur : cela donne une meilleure idée du câblage de la vie politique d’alors, où nous fonctionnions en réseau, d’un bout à l’autre du pays. »

Devenu plus tolérant à toutes les opinions, à la liberté d’expression, même à celle des ennemis de classe, il parle surtout de ce contre quoi il continuera de se battre. Au-delà de cette tolérance, sa colère s’adresse toujours à cet Innominato qu’il ne veut en effet pas nommer et qui est retourné à l’état de marchandise périmée en novembre dernier. Et puis aussi de cette honte du rejet de l’autre et des expulsions en pleine mer : « Même le Messie est le fruit de métissages : la généalogie de Jésus, à la première page du Nouveau Testament, comprend cinq noms de femmes, dont trois qui n’appartiennent pas à Israël : Tamar (Canaan), Rahav (Jéricho) et Ruth (Moab). La plus précieuse des dynasties repousse donc la pureté des sangs et le pedigree. »

Mais il prend place dans mon cœur parmi les Européens que j’aime, ceux qui ont acquis le droit de nous mettre en garde. De grâce, écoutons-le :

« Quand je vois les sourires de Sarkozy et de Merkel à propos de l’Italie, mon sang se glace. Je me dis : mais ils ne voient donc rien ? Ils ne comprennent pas que ce qui se passe est une prophétie ? A notre époque, les prophéties ne sont pas le fait de prophètes mais de bouffons. Et ce qu’annonce l’Italie, c’est le passage du citoyen au client. Le citoyen est évalué en fonction de son pouvoir d’achat, qui lui permet d’acheter une justice, une santé, une école un peu meilleures. Nous avons perdu le sens de l’Etat. L’effet collatéral de la phrase «Enrichissez-vous», c’est le chacun-pour-soi. Chez nous, le bien commun est devenu une abstraction. Il est déjà arrivé que l’Italie soit prophétique pour l’Europe – avec le fascisme. Il n’y a pas de quoi rire. »

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