Erri De Luca : Pas ici, pas maintenant

Le parcours des Ponts de l’Europe passe par des moments historiques qui se déroulent dans les enceintes prestigieuses : la Galerie des Glaces de Versailles, le Capitole romain, le Parlement anglais, mais il passe encore plus par des hommes, leurs maisons, le paysage de leur jeunesse, leur langue maternelle, leurs parents, leurs souvenirs. Et la parole qu’ils nous transmettent aujourd’hui, pour nous aider à mieux nous comprendre.

Je me suis rapproché d’Erri De Luca avec prudence. Non par crainte, mais plutôt par respect. Il m’est arrivé de lui consacrer de petits textes. Une manière de dire modestement mon admiration.

La première fois c’était à Rome. Une nouvelle, soudain, au milieu d’un recueil intitulé « Le contraire de un » « Il contrario di uno ». Le titre n’était pas difficile à traduire, le reste du texte beaucoup plus, mais heureusement l’auteur bénéficie des soins attentifs de Danièle Valin qui le mène vers la langue française. La nouvelle se nomme « La chemise au mur ». C’était il y a six années déjà. Cette irruption si soudaine dans mon émotion évoquait la naissance de l’amour et les phrases étaient comme une lumière : «Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble.» J’avais retrouvé par hasard pour illustrer ma réaction une photographie prise dans un bar situé près du Parlement italien. Un garçon de café placé devant moi, tandis que je terminai un expresso accompagné de son verre d’eau, tournait la tête vers l’entrée où apparaissait une jeune femme de rose vêtue. L’épiphanie de l’amour dans un regard échappé et un corps tendu vers le baiser prochain. Les baisers, au point le plus élevé. Parole d’alpiniste toutefois qui dit par ailleurs dans une interview : « Les sommets sont des impasses. »

La seconde fois, c’était en septembre 2010. Je n’étais plus à Rome, mais à Perpignan. Il s’agissait du roman « Le jour avant le bonheur » « Il giorno prima della felicità ». Avec ce livre qui m’accompagnait, un second bonheur me fait plonger dans Naples. Au fond d’une cour d’immeuble où se joue, comme en dialecte napolitain, un drame de Shakespeare, entre des amants qui se sont longtemps attendus. Et cette magnifique phrase, encore, sur le port clandestin, une fois le jour disparu : « La nuit, la ville est une poche retournée. »

Et alors l’envie de revenir à Naples au plus vite. Vers le quartier originel. Ce petit monde d’après-guerre où ses parents se remettent peu à peu de leur déchéance sociale. « Montedidio », qui vient vers nous comme un boomerang de l’année 2002 où il a obtenu le Prix Femina étranger et qui a été édité en livre de poche en 2011. Amour, toujours. Amitié d’après holocauste. Vol de l’ange juif bossu qui veut atteindre Israël. Envol du morceau de bois qui reviendra à son point de départ le jour où l’enfant, traversant l’adolescence, sera le jeune homme à qui prendra la confiance de le laisser prendre l’air. Une parenté des phrases : « Elle se lève, entasse dans ses bras le linge étendu et me salue en tendant son cou en avant pour un baiser. Alors j’avance ma bouche droit vers la sienne, comme ça nous sommes pareils. Les fiancés font des gestes pareils. » Quelle merveille !

La troisième fois, enfin, en septembre 2011 avec « Le poids du papillon » « Il peso della farfalla ». Le retour à la montagne de l’alpiniste émérite qui hume l’air qu’il a de plus en plus de mal à dominer en raison de l’âge. Le sportif qui grimpe pour une des ultimes fois et qui crée un homme et son double : le braconnier et le chamois. Là encore De Luca nous dit avec tellement de justesse que le combat est perdu d’avance. L’animal est toujours supérieur à l’homme car, pour sa sauvegarde, il ne vit que dans l’instant présent. L’homme s’encombre toujours du passé et du futur et le présent lui échappe.

Et puis, le retour à l’origine, en édition bilingue avec une préface de 2010 : « Pas ici, pas maintenant », « Non ora, non qui ». Je le commence avec plaisir, je le savoure depuis quelques jours dans le double langage. L’écrivain dont le regard en effet s’embarrasse du passé, ne s’habitue toujours pas aux interviews qui le dépassent : « Vingt ans après, je ne me suis pas habitué aux questions. On m’interroge sur moi, mes pensées, ma vie passée, les montagnes, les alphabets, mes travaux…Mes réponses sont des hôtes de leurs questions, et je les remercie de leur accueil. Je ne m’y fais pas, je m’en aperçois au changement de forme des phrases répondues. » « Dopo venti anni non mi sono abituato alle domande. Chiedono di me, dei pensieri, della vita svolta, di montagne, alfabetti, lavori…Le mie risposte sono ospiti delle loro domande, da ringraziare per ogni accoglienza. Non mi ci abituo, me ne accorgo dal cambio di forma delle frasi risposte. »

J’aime par-dessus tout, comme pour Claudio Magris, ce va et vient musical entre les deux langues. Mais j’ai toujours besoin de la traduction pour trouver la voie. J’attends donc ainsi patiemment que le tout dernier « I pesci non chiudono gli occhi » ait trouvé sa traduction française.

Mais si je suis venu à De Luca ce soir et si j’ai placé ce texte à côté du sort politique de l’Europe, ce n’est pas seulement pour ce ravissement régulier des sentiments. C’est à partir d’un autre souvenir et d’une interview. Le souvenir vient de Syracuse, il y a un an. Les armées alliées venaient de prendre le tyran libyen en tenailles. Tard dans la nuit, la télévision italienne interrogeait l’écrivain. J’admirai son calme. J’écoutais le romancier. A la vérité, je ne savais rien de son passé et je me suis donc tenu à côté d’un grand nombre d’allusions politiques. Et puis j’ai oublié.

En décembre dernier, les réponses sont venues. L’autre que l’écrivain; celui dont le socle assure l’écriture et cette étrange sagesse intranquille, apparaissait. L’ancien de Lotta continua. L’ouvrier qui avait choisi de connaître dans son corps la douleur du travail posté, du travail de chantier, arc-bouté sur un marteau piqueur. Celui qui rencontre la Bible et veut la connaître en hébreu. Celui qui lit l’hébreu entre deux épuisements et écrit pour que son père puisse, sinon le lire puisqu’il est devenu aveugle, mais au moins être touché. Bien plus « Quand je lui ai envoyé le premier exemplaire, ma mère m’a dit qu’il l’avait ouvert au milieu pour glisser son nez dedans. Ceux qui aiment les livres le font, moi je ne l’ai jamais fait. »

Que répond en effet de Luca à Raphaëlle Rérolle dans Le Monde? Que répond cet homme d’une extrême gauche, que l’on a enfermé dans la case bien étiquetée des années de plomb?: « Moi, je les appelle les années de cuivre parce que c’est un métal conducteur : cela donne une meilleure idée du câblage de la vie politique d’alors, où nous fonctionnions en réseau, d’un bout à l’autre du pays. »

Devenu plus tolérant à toutes les opinions, à la liberté d’expression, même à celle des ennemis de classe, il parle surtout de ce contre quoi il continuera de se battre. Au-delà de cette tolérance, sa colère s’adresse toujours à cet Innominato qu’il ne veut en effet pas nommer et qui est retourné à l’état de marchandise périmée en novembre dernier. Et puis aussi de cette honte du rejet de l’autre et des expulsions en pleine mer : « Même le Messie est le fruit de métissages : la généalogie de Jésus, à la première page du Nouveau Testament, comprend cinq noms de femmes, dont trois qui n’appartiennent pas à Israël : Tamar (Canaan), Rahav (Jéricho) et Ruth (Moab). La plus précieuse des dynasties repousse donc la pureté des sangs et le pedigree. »

Mais il prend place dans mon cœur parmi les Européens que j’aime, ceux qui ont acquis le droit de nous mettre en garde. De grâce, écoutons-le :

« Quand je vois les sourires de Sarkozy et de Merkel à propos de l’Italie, mon sang se glace. Je me dis : mais ils ne voient donc rien ? Ils ne comprennent pas que ce qui se passe est une prophétie ? A notre époque, les prophéties ne sont pas le fait de prophètes mais de bouffons. Et ce qu’annonce l’Italie, c’est le passage du citoyen au client. Le citoyen est évalué en fonction de son pouvoir d’achat, qui lui permet d’acheter une justice, une santé, une école un peu meilleures. Nous avons perdu le sens de l’Etat. L’effet collatéral de la phrase «Enrichissez-vous», c’est le chacun-pour-soi. Chez nous, le bien commun est devenu une abstraction. Il est déjà arrivé que l’Italie soit prophétique pour l’Europe – avec le fascisme. Il n’y a pas de quoi rire. »

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Un Président pour l’Europe ?

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Une grande partie des ministres européens chargés des affaires européennes et des chefs d’Etats et de gouvernements qui ont eu à un moment ou à un autre à gérer des crises institutionnelles majeures en Europe depuis l’invention de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 n’ont plus eu envie de se trouver confrontés à la situation du Premier ministre belge en 2001. Luuk Van Middelaar écrit en effet dans « Le passage à l’Europe » qu’après le choc du 11 septembre 2001 : «Les dirigeants européens rivalisèrent pour savoir qui serait reçu le premier à la Maison-Blanche (le président français l’emporta, suivi du Premier ministre britannique et du ministre allemand des Affaires étrangères.) Constat frappant : au cours des premiers jours, l’Union ne parvint pas à trouver le rôle qui lui convenait. Le chancelier allemand avait suggéré d’organiser dès le 12 un sommet, proposition qui fut repoussée. Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge qui assurait la présidence tournante du Conseil dut reconnaître à plusieurs reprises devant la presse qu’il n’avait toujours pas eu Bush au bout du fil. Les collaborateurs de la Maison-Blanche censés lui passer le président américain ne savaient pas qui il était.»

Traité constitutionnel ?

Un an plus tard, la Convention européenne, conçue au départ comme un organe transversal censé réfléchir à l’avenir de l’Union avait, sous l’influence majeure de Valery Giscard d’Estaing, largement évolué vers la préparation d’un traité constitutionnel qui devait logiquement intégrer l’idée d’un représentant permanent commun à tous les pays membres et ceci au plus haut niveau. Autrement dit un Président permanent qui serait la « chair person » du Conseil Européen, lequel Conseil continuerait à disposer tous les six mois d’un nouveau président en exercice, c’est à dire le représentant le plus élevé en compétence institutionnelle du pays qui assure la Présidence semestrielle.

Outre l’importance de pouvoir répondre en un seul nom au reste du monde, les pays européens des premiers cercles fondateurs doutaient que les représentants de certains « nouveaux » pays comme Malte ou Chypre puissent faire face seuls à la tension d’une présidence européenne semestrielle qui serait confrontée à des décisions majeures sur la scène mondiale et souhaitaient donc trouver un candidat à la mesure des enjeux.

Quelles compétences exactes devraient être accordées par le futur traité à ce nouveau personnage auquel tous les pays membres, mais aussi les 500 millions de citoyens européens devraient pouvoir s’identifier. Le Français Giscard d’Estaing qui se pensait en position de principe pour être le premier titulaire de cette nouvelle espèce juridique avait prévu un bureau et des tâches spécifiques qui en faisait un personnage réellement mondial. On sait ce qu’il est advenu du projet de Traité constitutionnel qui ne passa pas le cap de la ratification par l’ensemble des pays membres avec, en particulier, un vote négatif lors des referendums français et hollandais. Mais le Traité de Lisbonne a toutefois gardé l’innovation d’un Président  et ceci à deux conditions. Le président du Conseil européen assure, à son niveau et en sa qualité, la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune, ce qui – si la personnalité nommée est « visible » – élimine les risques lors de la prochaine présidence chypriote fin 2012 ou maltaise début 2017 si elles ont à conduire le navire dans la tempête. D’autre part, le président du Conseil européen ne peut exercer de mandat national. Autrement dit, il ne parle « …ni au nom d’une capitale donnée, ni au nom de Bruxelles ou de Strasbourg ; il parle au nom de l’ensemble européen. Par ailleurs il le fait vis-à-vis de l’extérieur, mais également vis-à-vis de l’intérieur, à l’endroit des populations nationales» (ib ci-dessus).

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Le 1er janvier 2010, le Traité de Lisbonne ayant été enfin ratifié l’ancien Premier ministre belge Herman Van Rompuy entrait dans ses fonctions de (premier) président en titre du Conseil européen pour deux années renouvelables. Il est accompagné d’un ministre des Affaires étrangères, très exactement d’un haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité qui occupe de surcroît le poste de la Vice-Président du Conseil. C’est la baronne Ashton of Upholland qui a été nommée à ce poste le 1er décembre 2009.

Qui avez-vous dit ?

Lorsque ceux qui s’intéressent de près à la vie des Institutions européennes ont eu à connaître ces décisions, il y a eu beaucoup de rires et même, pour diverses raisons, le Parlement européen a en quelque sorte étrillé Lady Ashton. Quant à ceux qui, appartenant au grand public européen, aiment à comprendre comment évolue la gouvernance d’une Union dont ils sont les citoyens, appelés toutes les cinq années à voter pour une représentation parlementaire, ils n’ont vraiment rien compris à ce double choix. Les plus avisés ont laissé entendre que deux des plus importants leaders en charge de « grands » pays européens, le Président français et la Chancelière allemande avaient repoussé toutes les candidatures de ceux qui auraient pu vraiment briller à leur égal sur la scène mondiale.

Interrogée le 19 novembre 2009 par un journaliste de 20 minutes France, la députée européenne Sylvie Goulard responsable de l’Ouest français et engagée dans les questions économiques et monétaires répondait à la question du mode de désignation du Président  par le Conseil européen : «Ils vont décider à huis clos, les débats vont avoir lieu derrière des portes closes» et d’ajouter fort justement : «Il n’y a eu aucune campagne car il n’y a pas eu de candidature officielle. Les traités ne prévoient, en effet, aucun dépôt de dossier ou de programme par les candidats. Or il aurait été bien qu’ils fassent campagne et que des débats soient organisés par les chaînes de télévision en Europe…on aurait pu avoir un face à face Juncker-Blair par exemple.»

Ceci dit Jean-Claude Juncker avait lui, avec détermination, fait acte « officieux » de candidature et plusieurs documentaires sur la question évoquent un véto final des deux leaders évoqués, ce que je regrette infiniment à titre personnel. Mais il faudra attendre la publication des  mémoires de certains des participants pour connaître la réalité.

Jean-Claude Juncker et Angela Merkel

Calme, analyse et diplomatie

Le choix d’Herman Van Rompuy a été surtout expliqué par son art de la négociation et par le fait qu’ayant réussi à établir un dialogue fédéral entre Wallons et Flamands belges, il saurait assurer le lien entre les diverses identités politiques européennes. De fait, avec le Président de la Commission José Manuel Durão Barroso et le Président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, il a eu surtout à saisir à six mains la barre du navire pour traverser sans s’échouer les 40e rugissants et les 50e hurlants de la finance internationale, comme les désignent les navigateurs, ce qui lui a donné du crédit, au moins dans les coulisses. Je dois bien avouer que le fait qu’il ait choisi comme rédacteur de ses discours Luuk Van Middelaar, philosophe et historien dont l’ouvrage est ce que j’ai lu de plus clair sur l’histoire de la construction européenne depuis des années, me le rend encore plus sympathique. Le calme et la pertinence de cet ouvrage pour démonter les mécanismes de toutes les crises dont les issues nous ont permis de continuer de vivre en paix pendant 60 ans sont fascinants. Je me réjouis encore plus de lire sous sa plume un rappel du travail de Arnold Van Gennep, le grand folkloriste français. : «D’où le rôle de premier plan que jouent dans notre « Passage » les entre-deux que sont le seuil, la porte ou le pont, symboles figurant d’ailleurs sur les billets en euros.»

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Mme Helle Thorning-Schmidt et Herman Van Rompuy

Lors du dernier Conseil européen, le mandat d’Herman Van Rompuy a été renouvelé pour deux années et demie supplémentaires allant du 1er juin 2012 au 30 novembre 2014. Il a également été désigné premier président du sommet de la zone euro pour un mandat de durée identique. Dans son discours d’acceptation, il a remercié les dirigeants européens pour la confiance qu’ils lui ont accordée et a indiqué que c’était à la fois un privilège de servir l’Europe en des moments si décisifs et une grande responsabilité. «Herman, vous êtes un homme très modeste, mais ce qui ne l’est pas, c’est le travail considérable que vous avez accompli pour l’Europe au cours des deux années et demie qui viennent de s’écouler. Au nom de tous les collègues, je tiens à vous adresser nos remerciements!», a déclaré la Première ministre danoise, Mme Helle Thorning-Schmidt, après avoir constaté que la réélection de M. Van Rompuy faisait l’objet d’un consensus au sein des États membres. Le Danemark exerce actuellement la présidence du Conseil de l’UE. Mme Helle Thorning-Schmidt a mené les consultations entre les dirigeants européens concernant l’élection du président du Conseil européen. M. Van Rompuy a indiqué que l’économie resterait la première priorité de son deuxième mandat. « Sans une base économique forte, nos modèles sociaux et nos États-providence sont en péril et nous sommes incapables de jouer un rôle sur la scène mondiale », a‑t‑il déclaré.

Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance

Le 2 mars 2012, en effet, les chefs d’État ou de gouvernement de tous les États membres de l’UE, à l’exception du Royaume-Uni et de la République tchèque, ont signé le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) au sein de l’union économique et monétaire. Ce traité vise à préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. Le TSCG prévoit que les budgets nationaux sont en équilibre ou en excédent. Cette règle doit être intégrée dans le droit national dans un délai d’un an à compter de l’entrée en vigueur du traité, au moyen de dispositions dont le respect tout au long des processus budgétaires nationaux doit être garanti. Cette règle sera considérée comme respectée si l’objectif à moyen terme propre à chaque pays, tel que défini dans le pacte de stabilité et de croissance révisé, est respecté, avec une limite inférieure du déficit structurel de 0,5% du PIB. Si des écarts importants sont constatés par rapport à cet objectif ou à la trajectoire d’ajustement propre à permettre sa réalisation, un mécanisme de correction sera déclenché automatiquement. Ce mécanisme comporte l’obligation de mettre en œuvre des mesures appropriées sur une période déterminée. Ouf !

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Cour de justice de l’Union européenne

En fait, il s’agit d’un point essentiel quand on sait le rôle que les juges ont pu jouer par le passé pour trouver les bons arguments juridiques menant à la supranationalité des décisions et de leur application, la transposition de la règle d’équilibre budgétaire peut être vérifiée par la Cour de justice de l’Union européenne. L’arrêt de la Cour sera contraignant et pourra être suivi de sanctions financières si l’État membre concerné ne s’y conforme pas.

Les États parties dont la monnaie est l’euro s’engagent à adopter les décisions du Conseil dans le cadre de la procédure concernant les déficits excessifs à moins qu’une majorité qualifiée ne s’y oppose. Des sommets informels de la zone euro réuniront les chefs d’État ou de gouvernement des États membres de la zone euro. Les chefs d’État ou de gouvernement des États parties dont la monnaie n’est pas l’euro participeront aux discussions des sommets concernant, par exemple, la compétitivité ou les règles fondamentales qui s’appliqueront à la zone euro. Le cas échéant et au moins une fois par an, ces États participeront aux discussions ayant trait à des questions spécifiques touchant à la mise en œuvre du traité. Le traité entrera en vigueur lorsqu’il aura été ratifié par au moins douze États membres de la zone euro, et les États membres de l’UE autres que les États parties pourront y adhérer. La date butoir pour l’entrée en vigueur est le 1er janvier 2013. L’objectif est d’intégrer le contenu du TSCB dans le droit de l’UE dans les cinq ans qui suivent son entrée en vigueur.

Pour filer la même métaphore, on sent qu’une fois de plus beaucoup d’hommes ponts sont intervenus et que le Président, dans ses fonctions confirmées, devra contrôler avec doigté l’ouverture des portes, la création de nouveaux ponts et le débit des rivières qu’ils enjambent tout en sachant innover à propos.

C’est toujours le porte-plume du Président qui cite fort justement Hegel : «Dans ce tumulte des événements du monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations analogues, car une chose comme un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent.»

De Sylvie Goulard

Le grand Turc et la République de Venise, Fayard, 2004. Prix du livre pour l’Europe 2005.

Le Coq et la Perle. Seuil, 2007.

L’Europe pour les nuls. First, 2007 – Prix du Livre européen de l’essai 2009.

Il faut cultiver notre jardin européen. Seuil, 2008.

La Mondialisation pour les Nuls, de Francis Fontaine avec Brune de Bodman et Sylvie Goulard. First, 2010.

De Luuk Van Middelaar.

Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard. 2012. (Edition néerlandaise De Passage naar Europa. Geschiedenis van een Begin. 2009)

De G.W.F. Hegel.

Leçons de philosophie de l’Histoire. Vrin Paris, 1963.

LES PONTS DE L’EUROPE / THE BRIDGES OF EUROPE

Ce sont les Européens qui font l’Europe, mais encore faut-il faire les Européens ! Ce blog répond à son titre. Il vise à créer des liens et à aider aux partages des valeurs. Il est par essence plus géopolitique que «mémoiredeurope » et moins narratif que «raconterleurope». De ce fait, il est moins personnel, plus historique et problématique et s’appuiera sur les réflexions des architectes bâtisseurs de ponts et sur tous ceux qui leur fournissent les matériaux. Il parlera des imaginatifs qui dessinent les esquisses et de ceux qui nous aident à forger des symboles. J’ai suffisamment connu de bâtisseurs de «Ponts de l’Europe» ces dernières années pour avoir beaucoup de souvenirs à évoquer. Malheureusement, j’ai rencontré tout autant de gardes-frontières qui interdisaient l’accès aux territoires que j’aurais voulu explorer. Je souhaite cependant parler de tous.

 

Les singes assis

Je regarde la « crise » économique se développer et embellir avec la plus grande frayeur, la plus grande horreur aussi. Mais avec une plus grande horreur encore je crois comprendre la fuite en avant qui a saisi de nombreux responsables politiques pris dans un Monopoly diabolique dont ils ont lancé la partie il y a quelques années en croyant en connaître les règles du jeu, en pensant s’y enrichir grâce aux faveurs accordées aux spéculateurs, sans penser que les billets de banque sur lesquels figurent des Ponts de l’Europe n’étaient justement pas les billets d’un jeu de rôle ou de ceux qu’on utilise lors d’une journée pluvieuse au bord de la mer, pour passer le temps.

La règle qu’ils ont suivie était simple et cynique : favoriser l’Europe si elle était gagnante rapidement ou affaiblir l’Europe si la Chine et le Brésil étaient gagnants plus rapidement. Georges Soros et quelques-uns de ses collègues ont savamment et cyniquement mis au point les règles mobiles de ce jeu d’enfer qui épuise aujourd’hui l’Europe et dont ils sont les diables, même si le plus habile d’entre eux a su nous donner les règles du jeu et nous mettre en garde sur son issue ultime. Les gouvernements américains successifs, craignant pour l’avenir de leur grand pays les y ont aidé, en tentant de transférer vers le «vieux continent» les dettes qu’ils avaient laissé gonfler. Et tant pis si l’ensemble des pays européens traversent d’ici peu une situation comparable à celle qu’a connue la République de Weimar avant la Seconde Guerre mondiale. En Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, les banquiers semblent remplacer progressivement tous les joueurs politiques autour de la table. Sont-ils là uniquement pour ramasser les dernières mises ? Une internationale du capital circulant, habile à consommer nos vies, puis à les exporter à la vitesse de l’informatique, tapent sur les touches sans plus consulter personne et on peut avoir le sentiment que ce sont les ordinateurs qui préparent seuls les ordres. Ils nous inventent tous les jours de nouveaux indicateurs ou médiatisent ceux qui étaient pourtant destinés à rester confidentiels, en les transformant en armes de combat politique. Ils sont, comme l’écrivait Paul Valéry dans une formule magnifique qui convient tellement bien à tous les experts qui entourent maintenant les programmes européens : « Ces singes assis qui notent des acrobates ».

Je tiens à rester parmi les acrobates.

Scepticisme et désamour

Premier souvenir. Le 25 juillet dernier, pour la Saint Jacques, j’ai été invité à donner une conférence dans les jardins de l’Abbaye de Fontcaude.  L’engagement du Professeur Jacques Michaud et de son équipe à défendre l’idée du cheminement transfrontalier vers Compostelle en tant qu’expérience européenne ne sont plus à prouver. La Saint Jacques y est fêtée dans un esprit d’ouverture européenne et ceci avant même que le Conseil de l’Europe en ait adopté le principe politique. Malgré tout, les conversations avec l’équipe laissaient monter un désenchantement et une lassitude. Non en ce qui touche la mission qu’ils se sont fixée pour reconstruire ce lieu spirituellement et matériellement, mais un désenchantement de l’aventure européenne elle-même, sans arrêt polluée par des aspects financiers et spéculatifs qui sont les seuls à être médiatisés depuis des mois. Comme si la bataille gagnée par la libre circulation des hommes était en train de se perdre par la libre circulation des capitaux poussée à l’extrême.  Je me suis ainsi retrouvé devant quatre cent personnes : vacanciers, voisins, amis, délégations de confréries venues de toute la France, mais aussi élus régionaux, représentants des administrations préfectorales, autorités religieuses et parmi ces auditeurs, un peu inquiets de la pluie qui menaçait, la fille adoptive de Jacques Chirac, Ahn Dao Traxel et son mari.

N’ayant pas la possibilité de projeter sur un écran des images de patrimoines ou celles des paysages somptueux ou plus humbles qui sont devenus des repères des chemins pour ceux qui les ont parcourus, j’ai dû procéder par évocation orale. En raison d’une perte de mémoire accélérée, il n’est jamais aisé de parler aujourd’hui de la limite, de l’interdit, surtout quand son franchissement commençait pour les prisonniers français en Allemagne, par la traversée des barbelés du stalag, vers une évasion aventureuse. Mais je crois que c’est la mise en perspective de l’abolition des frontières, de la reconquête de l’au-delà interdit par la guerre ou la dictature : le rêve de ceux qui, de part et d’autre, en Espagne et en France, voulaient se retrouver, qui a constitué pour la plupart des auditeurs le vrai message convaincant. Finalement, chacun quel que soit son âge, a écouté des récits autour de lui, de parents ou de témoins qui ont survécu aux camps des prisonniers de guerre, pour ne pas parler des camps d’extermination.

J’ai aussi évoqué la subsistance des frontières de l’après-guerre entre les démocraties libérées et le monde totalitaire espagnol, où le saint national et le pèlerinage avaient été instrumentalisés par le régime franquiste durant tant d’années et le seraient encore souvent, jusqu’à l’agonie du leader. C’est cette frontière qui sera pourtant franchie à la Libération par le Père Henry Branthomme, disparu en 2004, l’ancien prisonnier qui peut enfin exaucer son rêve peu après la Libération. Il y retournera en 1950, en accord avec le diocèse de Paris, pour tourner un film le long des chemins. Le pays redécouvert et filmé en noir et blanc, un peu comme un document ethnographique, par ce religieux empli d’espoir, se révèle dans la puissance de son antique culture rurale, encore plus puissante au début des années cinquante en Espagne, que dans nos campagnes d’Île de France qui songeaint déjà à la modernité des matériaux synthétiques et de la culture agricole extensive. Ce film, projeté sur les murs de l’abbaye, est devenu dans la nuit tombante, en écoutant la voix de Denys de La Patellière qui le commente avec une emphase un peu surannée et les lyriques improvisations à l’orgue de Pierre Cochereau, un rappel venu d’un passé, un peu étrange pour la plupart des participants, un rappel cependant nécessaire de ces instants où une démarche pionnière ouvre une voie.

Des Ponts à construire

Deuxième souvenir. Le Conseil de l’Europe avait organisé en avril 1999 une rencontre sur le thème « Frontières et altérité ». Les intellectuels présents, dont la plupart avaient écrit un texte destiné à figurer à demeure sur le Pont de l’Europe à Strasbourg ont, à l’exemple de Jean-Pierre Vernant, disparu depuis, présenté des interventions sur ce que le philosophe helléniste nommait  « l’homme-pont », qui « comme les grecs anciens possède en lui les deux divinités antagonistes et indissociables, Hermès et Hestia, celles qui créent les deux rives de l’autre et du même. »

Si à l’époque le conflit de l’ex-Yougoslavie et le sort du Kosovo alimentaient les débats, qu’en serait-il aujourd’hui alors ? Devrait-on évoquer dans un tel groupe la nécessité de refermer les frontières devant les immigrés de l’Afrique que les révolutions ont laissé dans de nouvelles attentes, mais aussi à ceux de l’Est de l’Europe qui racontaient, il y a seulement une décennie et demie, leur joie de les franchir à nouveau librement, voire aux voisins proches du sud de l’Europe que la crise économique pousse vers le mirage allemand où ils veulent rejoindre les Turcs déjà bien implantés ? « La plus dure des frontières est la peur » affirmait ce jour-là Predrag Matvejevitch en citant Tacite. « La soif de l’altérité relève de l’identité de l’Europe » avait aussi écrit Andrei Pleşu.

Il vaudrait sans doute mieux dire aujourd’hui avec Vitalie Ciobanu, l’écrivain moldave également présent à Strasbourg, sans doute l’un des plus jeunes participants : « Seule une expérience assumée, avec ses ombres et ses lumières, donne sens au courage d’affronter les périls de la traversée ». Car la traversée qui s’annonce risque par sa violence de faire oublier aux plus âgés de redire aux plus jeunes que le péril du renfermement est un risque constant.

J’ai récemment découvert dans le Spiegel on line le travail du créateur Robin Stam. Le journal en décrit-ainsi le principe : “Dutch artist is providing some much needed levity amid the ongoing euro crisis, undertaking a project to build the seven fictional bridges portrayed on the euro banknotes. The stylized fake bridge designs were meant to prevent inter-European rivalries, but now they’re all located in a single country.”

Un seul pays semble en effet engagé dans cette démarche et même s’il fait partie des pays pionniers de la réunification européenne, ce n’est pas aujourd’hui celui dont la population est la plus europhile, loin de là. Si les ponts reproduits sur les billets de banque n’ont jamais existé, mais cherchent à symboliquement traiter les styles architecturaux qui se sont succédé dans l’histoire de l’Europe, les coupures comportent aussi une carte d’un continent sans frontières qui se prolonge vers l’Ukraine et la Fédération de Russie, ainsi que vers l’Asie et le Maghreb. Ce continent se nomme l’Europe, tout autant dans son histoire méditerranéenne et continentale, que dans sa fascination alexandrine pour l’Asie d’où la déesse Europe a été enlevée.

Une série de Ponts vers toutes les réalités historiques, quoi ! Ce dont on a vraiment besoin !

Le Spiegel ajoute : “Now, though, all of the bridges are in a single member state, the Netherlands. Concerned that this might be a problem, Stam contacted the ECB, officials at which were also reportedly amused, providing him with an official letter of approval. « Their main concern is that people don’t counterfeit the bills, » Stam said. « But they said you can’t pay for anything with a bridge. »

Stam insists: the purpose of his bridge project is not political, despite the attention it has garnered from European news outlets as the euro crisis rages on. « It’s all one big coincidence, » he said. « When I started this there wasn’t even a crisis yet. »

Que peut répondre en effet un fonctionnaire européen à une telle demande ? Allez-y, traversez le pont !

Un  autre hollandais, l’écrivain et journaliste Geert Mak écrivait récemment dans «De hond van Tišma. Wat als Europa klapt? (Le chien de Tišma. Et si l’Europe explosait ?)» : « Dans l’année à venir, la question est de savoir à quoi va ressembler l’Europe. Va-t-elle rester un système communautaire sous la direction d’une puissante Commission européenne ou va-t-elle devenir un système intergouvernemental décentralisé, comme le souhaitent les Allemands. Les Pays-Bas peuvent jouer à cet égard un rôle d’intermédiaire. Nous ne sommes pas aussi dogmatiques que les Allemands. Jouons donc ce rôle pleinement, rien que dans notre intérêt personnel. Car nous sommes, et nous demeurons, un pays tourné vers le monde. »

Euro-symbole

Lorsque l’Euro est entré en vigueur, après que le Traité de Maastricht l’ait configuré et surtout après que le rapport Werner l’ait porté sur les fonts baptismaux, j’ai déposé dans des enveloppes mes francs, mes drachmes, mes deutschemarks, mes pesetas et mes lires. Mes poches se sont allégées, même si j’y trouve encore des lei, des litas ou des couronnes. Comme beaucoup, j’ai saisi ce moment précieux en allant au plus vite retirer des billets tout neufs. Quelques années plus tard, ces mêmes billets sont devenus le symbole de bien des maux, et parce que les responsables européens ont célébré de manière un peu incantatoire du rôle essentiel de la monnaie unique dans la marche de l’unité européenne, ou encore de la prospérité partagée dont elle serait le garant, il est un peu normal que l’écu, devenu euro, soit attaqué, un peu comme on met en pièce ou qu’on enflamme un drapeau pour se défaire symboliquement d’un ennemi ou d’un concurrent et dresser la population contre un bouc émissaire extérieur. De surcroît, on a fait reposer cette monnaie sur une banque centrale, mais sans qu’elle dispose des armes financières communes qui permettent de mettre en place des pare feux évitant aux banques privées et semi-publiques de se mettre dans des situations de risque incontrôlé et aux Etats de dériver dans le mensonge ou la dissimulation en ce qui concerne leurs dettes publiques. C’est un banquier d’affaires qui écrit mi-février dans Le Monde : « L’accumulation de risques dans le bilan de la Banque Centrale Européenne (BCE) est devenu un sujet de grave inquiétude, né du fait que le bilan de l’institution va au-delà des limites prudentielles. Or, pour exercer  ses responsabilités monétaires, la BCE a besoin d’être une institution financière solvable. »

Geert Mak écrit de son côté : « Récemment, j’ai assisté à une réunion où un grand économiste chinois et un responsable africain de banque centrale chapitraient un groupe de spécialistes européens du secteur financier. Un revirement historique intéressant. « Vos banques sont remplies de personnes extrêmement compétentes, mais elles ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Cela ne peut s’expliquer que parce que d’autres facteurs sont intervenus dans leurs décisions. En Afrique, nous qualifions ces autres facteurs de corruption. » Il y a eu un silence dans la salle. Il faisait référence aux primes, et il avait parfaitement raison. »

Pierre Werner découvrant les billets en euro

Citations pour un anniversaire

Il y a 20 ans, à un mois près, une cérémonie organisée à Maastricht a marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la coopération européenne. Le 7 février 1992, les ministres des Finances et des Affaires étrangères des douze États, alors membres de la Communauté européenne, apposaient leur signature sous le traité sur l’Union européenne, consacrant la mise en place d’une monnaie européenne commune. Encore aujourd’hui, nombre d’hommes politiques européens sont convaincus que le traité signé à l’époque pour l’Allemagne par le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, et le ministre des Finances, Theo Waigel, a constitué une étape décisive vers une union politique : «Le traité de Maastricht a été un grand progrès dans l’intégration de l’Europe», a affirmé pour cet anniversaire le nouveau président du Parlement européen, Martin Schulz que l’on ne peut pourtant pas soupçonner de conformiste.

Si le Traité nouveau-né a été extrêmement important pour la prise en compte de la culture et du tourisme dans les compétences de la Commission, on a surtout retenu le début de la coopération en politique étrangère et en matière de sécurité ainsi qu’en politique judiciaire et intérieure. Ceci dit, le symbole que constituait la mise en place de l’euro était bien là également, portant avec lui toutes ses contradictions primitives. Les États signataires sont convenus d’un pacte de stabilité pour la monnaie commune : les États de la zone euro doivent veiller à limiter leurs dépenses, faire le moins de dettes possible et gérer correctement leur budget. Le traité prévoyait l’introduction de l’euro dans les pays répondant aux critères dits «de Maastricht », à savoir une dette publique inférieure à 60 % du produit intérieur brut (PIB), un déficit public inférieur à 3% du PIB et un taux d’inflation ne devant pas dépasser de plus de 1,5% celui des États ayant le taux le plus faible.

On voit bien ce qu’il en est aujourd’hui où on a l’impression de suivre, plutôt que de vivre, sans y pouvoir rien faire, une partie de poker menteur. Personne ne sait vraiment si le Pacte fiscal européen sera signé en mars 2012. Ce pacte qui se veut un instrument de stabilisation de la zone euro et de renforcement de l’Union économique et monétaire devrait engager les pays participants à réduire leurs dettes et à transcrire en droit national une limite à l’endettement. Si on parle de démocratie participative, faudrait-il encore en discuter avec les « indignés » et prendre aussi en compte l’état de déception de ceux qui n’osent même plus prendre la parole, mais savent provoquer, faute de mieux, des alternances politiques qui ne résolvent rien, juste pour essayer toutes les solutions démocratiques possibles, avant de se tourner vers de plus radicales. Le retour dans la rue de Mikis Theodorakis âgé de 87 ans pour protester avec ses concitoyens effrayés contre les dernières mesures d’austérité (on peut même douter que ce soient les dernières), a certes de quoi laisser penser que toute la population est aujourd’hui concernée en Grèce par l’avenir des plus jeunes. Plan de sauvetage, après plan d’économie, la spéculation joue sur les incertitudes sans pudeur.

Ce n’est pas une grande cruauté que de placer en regard les unes des autres des citations que ne séparent que quelques années. Juste une manière de dire que si les symboles font avancer, on voit bien qu’il n’est pas possible de les employer seulement comme des drapeaux derrière lesquels militer d’un seul élan, sans en même temps donner les éléments pour comprendre vers quoi on avance ensemble et dans quels termes se déroule cette marche. Et enfin si elle est vraiment fondée sur des valeurs venues d’un passé commun.

Ainsi Pierre Werner, Premier Ministre luxembourgeois, dans le texte d’une conférence intitulée «L’Euro, vision, histoire, réalité», prononcée lors de l’inauguration du Centre culturel de la Caja de Asturias, le 24 octobre 1998 écrit-il : « L’Euro constitue une grande nouveauté sur les marchés financiers internationaux. Il deviendra sans doute à la longue une monnaie de réserve, sans aspirer nécessairement à un monopole. (…) La monnaie unique à l’aube du 3ème millénaire est une grande performance de l’entente et de la concorde entre les hommes

Il ne faut certes pas oublier qu’en mars 1970, à la demande du conseil de la CEE, M. Werner assume la présidence d’un groupe spécial d’études pour l’établissement d’un plan par étapes d’union économique et monétaire dans la Communauté, connu aujourd’hui sous le nom de « Plan Werner ». Ce plan laisse prévoir, même dans ses moindres détails, l’union économique et monétaire telle qu’elle sera inscrite en 1992 dans le traité de Maastricht. Le projet rencontrera des difficultés en raison de la crise énergétique et la récession globale des années 1970 et 1980. Ainsi que le prévoyait le Plan Werner, le Système monétaire européen (SME) fut mis en place en 1979. Le SME se distinguait par ses cours de change quasi fixes et constituait une étape préliminaire à une Union monétaire.

Le 21 octobre 2003, M. Hans Tietmeyer, ancien Président de la Bundesbank, lui rendait hommage dans le texte intitulé «From the Werner report to the euro» : “No matter how membership may develop in future, this much is certain the economic and monetary union, with the euro as its common currency and national monetary policy responsibilities transferred to the European Central Bank, is a reality in Europe today, and will remain so in the future. This new common currency has in the meantime gained recognition and prestige both in Europe and worldwide. And the European central bank system, with the ECB at its head is operating largely without friction today, at least in the monetary sphere.

Et encore, dans un ouvrage intitulé « L’Europe XXL », qui rassemble les Actes d’un colloque organisé les 6 et 7 mai 2009 à Lille Gare Saint-Sauveur, les vrais responsables de la réunion, le père et la fille, Jacques Delors et Martine Aubry n’osent pas encore mettre en avant tous leurs doutes, qui sont pourtant devenus importants, peut-être même angoissants. Ils sont là en effet pour célébrer des avancées, avant que les acteurs diplomatiques et les intellectuels présents n’apportent dans les sessions suivantes les nuances nécessaires. Après avoir souligné que le premier défi de l’Europe était politique : «Celui du juste équilibre entre l’Europe et les Etats-nations nécessaire à un fonctionnement harmonieux de l’Union», Martine Aubry, maire de Lille, en vient au défi économique, avant de mentionner le défi culturel pour lequel elle cite Claudio Magris («Penser en plusieurs peuples») et le défi de la mémoire pour lequel elle cite cette fois le regretté Bronislaw Geremek («Il est plus facile d’unir des économies et des administrations que d’unir des mémoires»). Ces articulations thématiques sont en effet celles qui réunirent des tables rondes bien passionnantes. Mais en matière d’économie, elle rappelle surtout : «…la transition économique radicale en Europe de l’Est, dans laquelle on a voulu voir un «miracle économique», mais dont la crise actuelle nous fait mesurer les limites» Les Roumains, les Hongrois ou les Bulgares, entre autres, apprécieront.

Si le rapport Werner fait de cet homme le vrai père de l’Euro, c’est cependant lorsque Jacques Delors était président de la Commission européenne, de 1985 à 1994, que l’Acte Unique (1986), la Convention de Schengen (1990) et le Traité de Maastricht (signature de février 1992) voient le jour. Il faut citer le plus complètement possible, même si c’est un peu long, le volet du texte de sa conférence qui concerne l’économie. «Ce n’est que dans un second temps que l’économie s’est inscrite dans l’élan de la politique, avec la CECA puis le Marché Commun. Ce volet économique de la construction européenne a facilité la reprise et la connaissance de l’Europe de l’Ouest dans les décennies d’après-guerre, que l’on appelle les « trente glorieuses ». Cette construction économique a des références très simples : les quatre libertés de circulation, des biens, des services, des capitaux et surtout des personnes ; une politique commerciale commune, parfois critiquée, mais qui a tout de même fait de l’Union la première puissance commerciale du monde ; le marché unique ; et enfin, la monnaie unique.

Celle-ci a aussi été très critiquée, mais tous les pays qui n’y participent pas rêveraient aujourd’hui de l’adopter pour pouvoir bénéficier au moins de la grande qualité de l’euro, la protection, en ces temps de crise.»

Il faut en effet souligner cette dernière phrase. Elle est à mettre en regard de la remarque prêtée à David Cameron après que celui-ci ait décidé de ne pas faire participer son pays à la création d’un fonds commun de sauvetage et de stabilité : «L’histoire n’a pas reproché aux retardataires du Titanic de n’avoir pas participé à la traversée.»

Mais on arrive ensuite à la partie la plus réaliste du raisonnement de Jacques Delors : «Certes, cette union a permis des avancées sociales, au gré des idéologies dominantes, des majorités élues dans chacun des pays et des compromis entre groupes d’opinion différente qui ont pu s’élaborer au Parlement européen. Reste qu’elle a vécu aussi ces derniers temps sous la domination du capitalisme financier». Jacques Delors tient à souligner les périodes de dynamisme, après les Traités de Rome et après la relance de l’Acte Unique. «C’est à ce moment-là que j’avais indiqué trois principes à suivre pour qu’au moins l’Europe économique soit attirante et vivable : la concurrence qui stimule – et on ne dira jamais assez combien ce fut le cas -, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. A ce titre-là, il faut surtout mentionner les politiques régionales qui représentent aujourd’hui quarante milliards d’euros, soit huit fois plus qu’en 1984. L’Europe actuelle s’est faite sur ces bases-là. Mais la mondialisation est venue menacer ces principes consensuels. Coïncidence ou non, elle s’est traduite depuis dix ans par la domination du capitalisme financier. Devant cette Europe inachevée, la question qui se pose aux yeux de beaucoup est de savoir, pour reprendre la formule maligne de Gordon Brown, s’il existe quelque chose entre le monde «mondialisé» et la nation. A cette question, je réponds : «Oui, il existe l’Europe !» Mais cette Europe ne peut agir que si, face à la crise notamment, l’esprit de coopération est assez développé.»

Crise, vous avez dit crise ?

«Inachevée, mais pas menacée : voilà où en est l’Europe au moment où débute ce colloque.» Et Delors de développer des pistes pour répondre au «comment faire ?». Par exemple «l’intégration différenciée» qui peut permettre, dans le respect des différences, le partage d’une aventure collective en profitant de «…l’usage culturel commun qui était perçu plus profondément par les Européens qui avaient la malchance d’être enfermés derrière le Rideau de fer.» et en agissant ensemble à partir d’une mémoire commune. La fameuse phrase prononcée à Bucarest en conclusion de son intervention par Andrei Pleşu, alors Ministre des Affaires étrangères de la Roumanie, lors de l’inauguration en 1999 de la Campagne «L’Europe, un patrimoine commun» et que je cite sans doute trop souvent, mais qui m’a réellement frappée quand elle a été prononcée dans l’Atheneul Roman, me semble toujours un point de repère essentiel pour mettre en perspective la remarque précédente : « Donnez-nous une chance pour l’avenir, et nous allons, à notre tour, vous donner une partie de votre propre passé. Nous sommes une partie de votre patrimoine, récupérez-nous. »

Crise, vous avez dit crise ? On pourrait multiplier là aussi les citations saisies aux détours des couloirs de négociation par les journalistes. Pour ne prendre que les plus récentes : l’interview que le Premier Ministre luxembourgeois accordée au magazine luxembourgeois Paperjam le 2 février 2012, un texte où l’on reconnaît sa force tranquille : «L’Europe n’est pas plongée dans une crise qui menacerait son existence. La même remarque s’applique à l’euro. Nous sommes en face d’une crise de la dette publique de certains États membres qui menace, il est vrai, la stabilité financière dans son ensemble. Il s’agit de lutter contre cette crise de la dette qui a mis l’Europe au centre d’un défi global alors que ses fondamentaux sont en fait meilleurs que ceux des États-Unis, du Japon et d’autres parties du monde.»… «Il est évident que comme la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale, notre gouvernance ne l’est pas non plus. Les lenteurs s’accumulent, les convictions changent d’un mois sur l’autre. Notre discours n’est pas clair. Mais nous sommes en train de revoir le modèle de gouvernance de la zone euro et le traité que nous avons conclu le 30 janvier est un pas supplémentaire dans le sens de la clarification.»… «Ma conviction forte est que l’Europe sortira renforcée de cette crise parce que nous rendons compte de notre très grande interconnexion. Nos économies nationales sont entrelacées à un point que nous ignorons presque. C’est dû au marché intérieur que nous avons mis en place depuis une vingtaine d’années et à l’aspect européen de la globalisation de l’économie financière et de l’économie réelle. L’idée s’installe doucement mais solidement qu’il nous faut plus d’Europe pour pouvoir juguler ce qui pour l’avenir apparaît devenir de plus en plus pernicieux si nous n’arrivons pas à le maitriser.»

Tandis que la Chancelière allemande, Angela Merkel déclarait en Chine il y a quelques semaines : «La compétition internationale est devenue plus dure ces dernières années et l’Europe doit s’adapter, mais je reste persuadée que l’Europe est sur la bonne voie avec les réformes entreprises.» Et d’ajouter, j’allais dire, bien évidemment : «L’économie allemande a globalement profité de l’euro.», Christine Lagarde, Directrice du FMI avouait au Journal du Dimanche avant Noël : «La période que nous vivons ressemble aux années 1930 par certains aspects. À cette époque, les États se sont repliés sur eux-mêmes et le multilatéralisme a reculé. Aujourd’hui, nous voyons certains États relever leurs barrières tarifaires, inventer des obstacles non tarifaires et parfois faire obstacle aux flux de capitaux

 

Soixante années de Paix

Ainsi, au sein de cette crise de « gouvernance », les Ponts de l’Europe politique existent-ils encore ? Leurs matériaux de construction se nomment certainement, selon les plus clairs des analystes : solidarité, entente, coopération, négociation. Mais on peut espérer qu’ils s’intitulent aussi dialogue et réconciliation…

Je me reporte souvent à l’ouvrage récent de Hans Magnus Enzensberger. Sa diatribe sur l’administration européenne vaut le détour, même si elle charge un peu toujours la même barque  et nourrira trop facilement les délices des eurosceptiques (Sanftes Monster Brüssel oder Die Entmündigung Europas) – paru en français sous le titre «Le doux monstre de Bruxelles, ou l’Europe sous tutelle». Mais un de ses meilleurs livres est paru également en français en 2011. Et celui-là, même s’il comporte une part largement romancée où l’auteur se permet d’interviewer les morts, est une leçon d’histoire pour aujourd’hui. Il s’agit de «Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande», titre original «Hammerstein oder der Eigensinn», un terme, Eigesinn qui, comme souvent n’est pas traduisible sans périphrases dans d’autres langues. Ce formidable livre décrit, entre imagination et archives, le parcours tout à fait extraordinaire du chef d’état-major de la Reichswehr en 1933, militaire qui sut s’opposer à Hitler dans la débâcle de la République de Weimar et la montée des Nazis et celui de sa famille, en particulier de ses deux filles dont l’engagement politique sera liées au parti communiste et bientôt à l’URSS. Et cette description apporte une dose salutaire de relativisme pour aider à sortir des schémas simplistes d’une Europe où l’Allemagne aujourd’hui dicterait seule sa loi économique. La réapparition récente de manifestations d’inspiration nazie en Hongrie et de manifestations anti germaniques en Grèce doit absolument nous encourager à enseigner au plus vite, en rattrapant le retard, une histoire plurielle et nuancée de l’Europe moderne, que les itinéraires culturels peuvent d’ailleurs facilement rendre concrète et touchable par tous les publics et sur laquelle le Conseil de l’Europe travaille de manière absolument remarquable grâce aux groupes d’experts qui examinent les manuels scolaires.

Qu’écrit le même Hans Magnus Enzensberger dans un ouvrage plus ancien intitulé «Feuilletage» au chapitre  «L’Europe en ruine, une perspective» ? «L’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas qu’un champ de ruines ; sa banqueroute politique et morale paraissait elle aussi totale. Les Allemands vaincus n’étaient pas les seuls à estimer la situation sans espoir. Lorsqu’Edmund Wilson arriva en juillet 1945 à Londres, il trouva les Anglais en état de dépression collective. Il régnait dans Londres une atmosphère qui lui rappela le désespoir qu’il avait ressenti à Moscou : «Comme tout est devenu soudain vide, morbide et absurde, à présent que la guerre est finie ! Maintenant que nous n’avons plus d’adversaires pour capter notre attention, nous sommes ramenés à notre piètre existence et à ce qu’elle a d’humiliant. Consacrant toute notre énergie à la destruction, nous n’avons rien pu construire chez nous, et nous rentrons dans un monde en ruine.» Que le continent dévasté pût avoir encore quelque avenir, personne n’osait le croire. S’agissant de l’Europe, l’histoire semblait avoir atteint son terme avec l’écrasant acte d’autodestruction que les Allemands avaient déclenché et parachevé avec une énergie acharnée…Si quelqu’un avait prophétisé devant les cavernicoles de Dresde ou de Varsovie un avenir comme celui de l’année 1990, ils l’auraient considéré comme fou. Mais, pour les gens d’aujourd’hui, leur propre passé est devenu tout aussi inimaginable. Ceux qui l’ont vécu l’ont depuis longtemps refoulé et oublié, et ceux qui sont nés après n’ont ni l’imagination ni les connaissances nécessaires pour se représenter cette époque lointaine. De fait, c’est difficile et de plus en plus difficile d’année en année, de se faire une image de l’état de notre continent à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les prosateurs, à l’exception de gens comme Böll, Primo Levi, Hans Werner Richter, Céline ou Malaparte, ont capitulé devant ce sujet ; la fameuse «littérature des ruines» n’a guère produit que ce slogan.»

George Steiner, spécialiste de littérature comparée qui a vécu de près l’Holocauste  dit-il autre chose ? «Entre le mois d’août 1914 et le mois de mai 1945, l’Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d’êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c’est qu’elle ait subsisté. Mais sa résurrection n’a été que partielle. L’Europe traverse aujourd’hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l’avenir.»

Relisons aussi «La diversité culturelle et l’Europe», un des chapitres de «Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui», le texte d’un autre homme-pont qui vient de disparaître, Jorge Semprun : «Car l’Europe, la figure spirituelle de l’Europe, est un produit de l’histoire, un produit des luttes sociales, ethniques et religieuses. L’Europe n’est pas le résultat épuré d’une idée philosophique : elle est le résultat épais, dense, parfois opaque et tragique de longs siècles d’affrontements et de brassages, d’invasions et de résistances

Voilà donc un ensemble de personnalités pessimistes à propos de la situation présente et pourtant toutes admiratives devant l’extraordinaire miracle d’un continent où nous avons appris à abandonner une partie de nos préventions envers les autres et où les programmes d’échanges ont permis à ses jeunes de circuler et de vivre ensemble une partie de leurs études, mais où, en même temps, il est devenu difficile d’imaginer qu’ils auront vraiment la possibilité de trouver le moyen de mettre en action ce qu’ils ont appris ensemble.

En un sens Erasmus n’arrive toujours pas à avancer la main dans la main avec Keynes, parce que l’économie n’a plus aucun rapport avec la réalité du travail et de la circulation des hommes.

Pourtant, nous avons, du premier paragraphe jusqu’au dernier, mis en avant les textes  d’hommes-ponts, de ceux qui nous secouent et nous nourrissent, pour que les débats ne restent pas de simples moyens de communication télévisuelle, conçus sur les plateaux contradictoires des équilibres électoraux, mais donnent une amorce à la construction de la phase suivante, une sorte de Troisième Vague, la plus difficile de toutes, puisqu’elle doit réconcilier les civilisations, dégager des leçons de leurs contradictions, sans considérer a priori que l’étranger est inférieur.

Comme l’explique Françoise Héritier, une femme-pont parmi les plus lucides : «La réflexion de Claude Lévi-Strauss a porté sur ce point: la nécessité pour les humains de se marier entre groupes distincts de consanguinité (diversement définie) d’où l’instauration de la prohibition de l’inceste, qui transforme les ennemis d’hier en alliés coopératifs aujourd’hui et en consanguins demain. Quand un mariage scelle l’alliance entre deux groupes, les enfants issus de cette union considèrent les membres de ces groupes comme la famille de leurs grands-parents

Il faut alors tout espérer des mariages Erasmus et des Auberges espagnoles dans une Europe qui retrouvera peu à peu sa fascination pour l’ailleurs et pour l’autre.

Bibliographie indicative

Collectif. Ecrire les frontières. Le Pont de l’Europe. Grenzüberschreibung. Die Europabrücke. Editions du Conseil de l’Europe, 1999.

Collectif. L’Europe XXL. Les Actes. Editions La Contre Allée, 2011.

Walter Barberis. Il bisogno di patria. Giulio Einaudi editore. 2004 et 2010.

Régis Debray. Eloge des frontières. Gallimard, 2010.

Hans Magnus Enzensberger. Feuilletage (Zickzack Aufsätze). L’infini. NRF Gallimard, 1998.

Hans Magnus Enzensberger.  Hammerstein ou l’Intransigeance. Une histoire allemande. Du monde entier. Gallimard, 2011.

Hans Magnus Enzensberger. Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. NRF Gallimard, 2011.

Bronisław Geremek. Les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne. Flammarion, 199.

Denis Guénoun. Hypothèses sur l’Europe. Un essai de philosophie. Circé, 2000.

Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert. Europes. De l’Antiquité au XXe siècle. Anthologie critique et commentée. Bouquins. Robert Laffont, 2000.

Claudio Magris. Danube (Danubio, 1986). Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Geert Mak. Voyage d’un Européen à travers le siècle. Gallimard, 2007.

Predrag Matvejević. Bréviaire méditerranéen. Fayard, 1992

Alexandru Paleologu. L’Occident est à l’Est. EST-Samuel Tastet éditeur, 2001.

Andrei Pleşu. Pitoresc şi melancolie (« The Picturesque and melancholy »), Univers, 1980. Pittoresque et mélancolie : Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne. Somogy, 2007.

Jorge Semprun. Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Champs essais, 2010.

Georges Soros. La Vérité sur la crise financière. The new paradigm for financial markets – The credit crisis of 2008 and what it means. Denoël, 2008.

George Steiner. Poésie de la pensée. NRF Gallimard, 2011.

Luc Van Middelaar. Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard, 2012.

Jean-Pierre Vernant. La Traversée des frontières, Paris, Le Seuil,  La librairie du XXIe siècle, 2004.

Citations :

Jean-PierreVernant répondait à l’Express, le 1er décembre 2004. «Hestia et Hermès sont deux dieux très opposés mais toujours associés dans les hymnes alors qu’ils ne sont même pas parents et que rien ne vient justifier pareille association. Pourquoi? Les Grecs les associaient pour dire l’opposition très nette entre les biens accumulés dans la maison (sur lesquels veille Hestia, protectrice des foyers) et les biens marchands, la valeur qui circule (sur lesquels veille Hermès, patron des commerçants et des voyageurs): Hestia repousse tous les mariages qui lui sont proposés. Mais une part d’elle-même, je le montre, appartient à Hermès. D’une façon plus amusante, je m’interroge sur l’urbanisme de demain à partir d’Hestia et d’Hermès: déciderons-nous de privilégier un urbanisme où les gens auraient envie de rester confinés dans leur foyer ou bien de descendre dans les rues et d’investir les espaces publics?»

Georges Soros répondait à l’Express le 11 septembre 20008, en pleine crise : «Les acteurs du marché financier croient, comme l’enseigne la théorie économique, que les marchés tendent naturellement vers l’équilibre de l’offre et de la demande, et que les déviations par rapport à cet équilibre sont le fruit du hasard. Ils pensent aussi qu’ils disposent d’une information complète. Toute leur appréciation des risques est fondée sur ces hypothèses. Or elles sont fausses ! L’économie et la finance ne sont pas des sciences exactes, le facteur humain y joue un rôle fondamental et l’homme, par définition, commet des erreurs… Ces erreurs, ces idées fausses, affectent les prix du marché, qui n’atteint jamais l’équilibre. Quand les prix montent, les marchés sont trop confiants et les acheteurs affluent, et quand les prix baissent, c’est le contraire. Voilà pourquoi, lorsqu’une bulle se forme, il n’y a aucune chance qu’elle se dégonfle en douceur. C’est ce que j’appelle le «boom bust» : d’abord l’expansion, longue, en accélération progressive, puis la contraction, soudaine et brutale.»

Une autre citation de Andrei Pleşu à propos de la nécessité de prendre le temps de la construction européenne : «Vous savez, moi, je déteste voyager. Je déteste les lieux de voyage, les aéroports, les gares. Je suis lent et mélancolique, je n’aime pas le mouvement, je préfère rester assis sans bouger – c’est mon côté «turc». Bien sûr, les médecins qui s’occupent de moi sont horrifiés par mes discours sédentaristes. Mais quand l’inventeur du jogging est mort à 62 ans, pendant son jogging, c’était pour moi une victoire personnelle ! Je répondrai quand même à votre question, en citant Georges Steiner qui, dans un très beau texte sur l’idée d’Europe, écrit que l’Europe est le seul continent du monde où l’on peut voyager à pied. Cela n’est possible nulle part ailleurs ! Brancusi par exemple, est parti de Roumanie et a parcouru toute la distance entre sa ville natale et Paris à pied, comme jeune homme qui voulait conquérir la métropole. L’Europe n’est pas faite pour la vitesse

Mikis Theodorakis (Photo Fabien Perrier) interviewé dans l’Humanité 4 novembre 2011 : «Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. (…) Leurs programmes de «sauvetage de la Grèce» aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle. Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne. La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elles-mêmes générées sous forme de dettes. Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté  et d’Europe. (…) Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. (…) Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en Tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme.»

Et pour finir par de l’humour anglais : «La prochaine fois que tous ces chefs d’Etat se retrouveront pour un sommet, enfermons-les à double tour jusqu’à ce qu’ils aient approuvé la directive Services et se soient mis d’accord sur une prise électrique commune.» The Daily Telegraph

Le Centre d’information sur l’Allemagne, CIDAL a également publié un dossier de grande qualité sur la crise.