Boris Pahor et Irma Miko : avoir vécu un siècle

« Fiori la vendi in piazza, fiori del Carso, o ben del Kras

Fiori nati da piera con Bora scura vardando el mar

Slavo la parla slavo e a Trieste no se pol più

Morto nostro Franz Josef tuti più mussi, solo ‘talian

Ben bon per farla curta: prima ‘na s’ciafa e no xe finì

I fiori i ghe buta in tera po’ i li mastruza con quei stivai »

Par la grâce des coïncidences, deux personnalités sont venues raconter leur vie ces derniers jours à Strasbourg. L’un, Boris Pahor l’a fait directement en s’appuyant sur son dernier livre traduit en français. L’autre, Irma Miko témoigne dans un film qui l’accompagne dans son parcours de mémoire au centre de l’Europe. Si je les nomme des hommes, ou des femmes ponts, je pense autant au caractère précieux et fragile de leur témoignage qu’au grand pont qu’ils ont pu créer entre les aubes de deux siècles.

Je me souvenais de ce texte qui décrit l’incendie de la Maison de la Culture slovène (Narodni Dom) en 1920, peu de temps avant que le premier Traité de Rapallo entre l’Italie et la Yougoslavie ait, par un échange de mauvais procédés réglant comme toujours aux dépens des peuples et des minorités les limites d’une frontière, rattaché Trieste à l’Italie.

Je me souvenais aussi de l’arrivée violente de chemises noires dans une salle de théâtre où de jeunes enfants attendaient l’arrivée de Saint Nicolas et la persécution d’une petite fille qui avait osé prononcer quelques mots dans une langue devenue minoritaire. Lorsque j’ai lu ces nouvelles, je n’étais pas encore allé en Slovénie et même si je connaissais les limites anciennes de l’Autriche-Hongrie, je n’avais pas perçu que l’auteur de ce récit était né pendant la Grande Guerre et donc sur territoire autrichien, dans une famille slovène.

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Boris Pahor avait sept ans au moment de cet incendie dont on comprend vite à l’écouter, à le regarder, qu’il fume encore devant ses yeux, quatre-vingt-treize ans plus tard. Il avait sans doute le même âge lorsque cette Fête de décembre dont on ignore souvent qu’elle s’était étendue à la côte adriatique et enracinée là par le biais d’un grand empire, avait été interrompue, comme on interrompt une parole, un conte, un récit fondateur pour couper les racines.

L’enfance de Pahor, au début du siècle précédent est notre miroir. Il est d’autant plus un miroir que je regarde ainsi grâce à lui, à travers lui, les photographies de mes propres parents. Ils ont, ou plutôt ils auraient le même âge. Avec Pahor et avec les miens, je me sens aujourd’hui centenaire.

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Sur l’estrade de la Salle Blanche de la librairie Kléber où il montait avec juste un peu de difficultés, il semblait trop petit pour sa chaise. Il est apparu dans une maigreur fascinante, comme un rescapé de la vie, flottant dans des habits juste un peu trop grands. Tandis qu’il caressait machinalement ses jambes, dont la réalité physique semblait avoir disparue sous l’étoffe, alors qu’il évoquait les plaies des prisonniers des camps allemands qu’on aurait ainsi pu croire cachées sous ses propres vêtements, sur sa propre peau, il tenait son micro bien droit, parlant un français qui n’hésite que rarement sur le choix du mot juste. Je pensais qu’il aurait pu très bien raconter sa vie (raconter en effet, plutôt que d’évoquer réellement son dernier livre traduit en français « Quand Ulysse revient à Trieste », un livre dont l’original, écrit en slovène date de 1955) en allemand, en italien, en russe, en polonais. Des langues pour expliquer, pour commenter, pour raconter, pour convaincre…que son identité est slovène et que ces langues-là, contraintes, obligées, parallèles, lui ont sauvé la vie, là où la possibilité de comprendre l’oppresseur ou le compagnon de malheur, était primordiale. Mais que toutes les langues minoritaires, maternelles, comme la sienne, devaient être protégées et exprimées. Nourries de création, envers et contre tout. Il le répète. Il fustige la France à voix douce de n’avoir pas encore ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, en invoquant le provençal, langue dans laquelle écrivait un Prix Nobel. « Je l’ai rappelé à Jack Lang » dit-il. C’était hier…

Il n’y avait que peu de jeunes gens dans cette salle. Quelques étudiants, quelques lycéens venus acheter des annales pour préparer le baccalauréat qui se rapproche. Quelques jeunes gens un peu égarés, un peu effrayés sans doute devant cette carcasse fragile venue d’un autre temps. Il y avait par contre des jeunes gens – je veux dire plus jeunes de dix années que Pahor au cours de la Seconde Guerre mondiale – qui avaient eux-aussi été retenus prisonniers dans les camps dont la litanie des noms horribles traversait dans la parole irrépressible de Pahor le territoire de ses souvenirs alsaciens – Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch), le Struthof – avant d’oser prononcer les noms terribles : Mittelbau-Dora, Harzungen, Bergen-Belsen, Dachau, Buchenwald, des mots en marche jusqu’à Theresienstadt – Terezin. Certains d’entre eux ont pris la parole ce soir-là. Ils n’avaient pas de question à poser. Comme tous les témoins de drames marquants, ils tenaient à témoigner, à créer l’empathie. L’un d’entre-eux s’est longuement exprimé, créant un contrepoint ému au récit de l’écrivain.

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J’ai lu Boris Pahor à plusieurs reprises. « Arrêt sur le Ponte Vecchio », « La Villa sur le lac », « Le jardin des plantes ». Comment imaginer que cet écrivain qui parlait de l’amour, évoquant souvent les moments où des jeunes filles, puis des femmes plus jeunes que lui, offrirent leur visage, puis leur corps à sa souffrance, pouvait franchir le siècle cette année, dans quelques mois ? Des êtres doux, admiratifs, amoureux, parfois rebelles dont je me remémore les  paroles et qui pouvaient tout lui offrir, tout partager, sans pouvoir toutefois consoler un corps dans lequel se sont inscrites définitivement les « humiliation et les offenses » comme dans le roman de Dostoïevski qu’il aime à rappeler ; sinon à citer.

« Le vieillard se dirigea vers la confiserie ; il avançait d’un pas lent et incertain, déplaçant ses jambes comme des morceaux de bois, sans les ployer ; il était courbé et frappait de sa canne les pierres du trottoir. De ma vie je n’avais vu figure si étrange, et toutes les fois qu’il m’était arrivé de le rencontrer chez Müller, il m’avait douloureusement impressionné. Sa taille haute, son dos voûté, son visage de quatre-vingts ans qui avait quelque chose de cadavéreux, son vieux paletot, déchiré aux coutures, son chapeau rond, froissé, pouvant bien avoir vingt ans de service, et couvrant sa tête dénudée, qui avait conservé sur la nuque une touffe de cheveux jadis blancs, et jaunâtres aujourd’hui, ses mouvements d’automate, tout cela frappait involontairement ceux qui le rencontraient pour la première fois. C’était, en effet, quelque chose d’étrange que de voir ce vieillard se survivant, pour ainsi dire, seul, sans surveillance, et ressemblant à un fou échappé à ses gardiens. Il était d’une maigreur inouïe, il n’avait pour ainsi dire plus de corps : on aurait dit une peau tendue sur des os. » Ces mots de l’auteur russe prennent ce soir, quand j’écris, après cette rencontre un peu irréelle dans une librairie de Strasbourg, un accent particulièrement étrange.

Comment ne pas penser en effet en permanence à l’âge où le corps commence à s’évanouir, au moment on l’on écrit et quand on parle à son propre corps « humilié et offensé », quand on a échappé à la mort dans l’armée italienne, en Lybie, puis de nouveau en luttant contre le fascisme à Trieste, puis en parcourant, avec un triangle rouge, toutes les composantes de l’horreur concentrationnaire dans la dernière année de la guerre, en mangeant peu, en travaillant sans trêves, en marchant vers nulle part, puis en guérissant peu à peu d’une maladie pulmonaire à Villiers-sur-Marne ? Quand ni Dieu ni Diable n’a voulu de vous, quand ils se sont détournés en disant : pas celui-là, pas aujourd’hui, il  a tant à écrire…et à penser, la tête claire pour ce qu’il doit encore dire et raconter.

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Photo de Trieste en 2013 Rob.

Je regarde ou plutôt je lis des articles sur Pahor en préparant ce texte. Des articles écrits après qu’il ait présenté l’un de ses livres, dans d’autres librairies. Je vois bien qu’il sait toujours ce qu’il veut dire et qu’il n’a pas besoin d’interlocuteur pour l’aider à commencer ou pour lui demander des précisions. Qui oserait l’interrompre, en effet ? Même quand ses paroles sont dures, violentes entre ses lèvres qu’il caresse régulièrement, pour les humecter. Même quand elles devraient susciter de longues discussions. Qui aurait envie de contredire un siècle ? De contredire Ulysse quand il raconte son Odyssée ?

Quand il évoque les confinati : « Les Italiens ont tout promis et rien donné. Ils ont interné près de mille hommes de culture slovène en Sardaigne. » Pour lui, c’était hier, là aussi. Quand il affirme qu’il ne faut pas que la Shoah masque la multitude et la variété des exterminations raciales et politiques « Moi, je ne veux pas être englobé dans l’Holocauste. On a tout centré sur la tragédie juive, qui est incroyable, mais il n’y a pas de raisons de ne pas parler de nous. » Nous, c’est-à-dire un demi-million de morts, prisonniers politiques, Tsiganes, homosexuels… tous « les camarades réduits en cendres, pour leur honneur, mais surtout pour rappeler à la conscience des hommes la valeur de leur sacrifice qui, plus encore que le sacrifice au combat, touche au patrimoine de l’humanité » (Pèlerin parmi les ombres).

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Je l’ai intensément regardé et écouté. Comme j’ai écouté avec une incrédule admiration, il y a quelques jours Irma Miko née en 1914 à Czernowitz dans ce même Empire austro-hongrois, mais à l’extrême nord de l’Empire et à laquelle le cinéaste Yonathan Levy a consacré en 2010 un portrait sensible et familial « Das Kind ».

Le film était présenté à l’Odyssée dans le cadre du « Cinéma des Deux Rives fête l’Europe » en présence du documentariste le 4 mai dernier (et y est encore projeté encore jusqu’au 21 mai). Il n’a pas encore reçu son visa d’exploitation.

Tout part d’une ville dont les noms s’alignent comme des pans d’histoire : En russe : Черновцы ; en roumain : Cernăuți ; en allemand : Czernowitz ; en polonais : Czerniowce. Les langues disent mieux qu’un commentaire historique !

Comme Irma Miko, Paul Celan y est né.

Militante à Bucarest, résistante en France dans une mission des plus dangereuses : enrôler les soldats allemands dans la Résistance française, prise dans les deux cas dans la profondeur d’une foi communiste où elle pousse son premier mari vers les Républicains espagnols, elle témoigne de l’exigence d’une mission de civilisation qui se brise un jour sur la glaciation de Staline découpant la Bessarabie en morceaux disjoints et profondément séparés, encore aujourd’hui.

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Juive, pianiste, qui échappe à tout elle aussi et qui, aujourd’hui encore éblouit ses enfants en interprétant « La Tempête », cette sonate de Beethoven qui fait venir les larmes à ces jeunes vieillards qui sont nés d’elle. Et qui nous émeut par ce jeu exigeant, comme lorsqu’elle passe sans transition du français au roumain puis du roumain à la langue germanique! Elle dont la ville est aujourd’hui ukrainienne et dont l’ancienne capitale est revenue au libéralisme aveugle. Elle dont la vie continuera de s’écouler dans une autre capitale où elle se sent encore aujourd’hui étrangère. « Quand on parle de la maison, on parle de Czernowitz ». Plus de soixante ans pourtant qu’elle habite à Paris.

Si le film est modeste, c’est que, comme « Casa Nostra » de Nathan Nicholovitch, il est autoproduit. Un fils voulait garder un témoignage du parcours de sa propre mère et revenir avec elle, par étapes vers sa ville natale. Mais de ce film qui aurait dû rester intime est née, par la grâce du metteur en scène, une œuvre qui a valeur de symbole universel et qui témoigne surtout d’un regard en train de naître à la maîtrise du cinéma.

Un peu comme dans le film de Nathan Nicholovitch, la scène théâtrale prend une place essentielle dans le documentaire, à la seule différence qu’ici les membres de cette maison commune ne sont pas des acteurs, mais des relations proches ou lointaines et des témoins qui ne jouent pas. La seule actrice est la petite-fille d’Irma qui lit des fragments de mémoire. Du coup c’est elle qui, en jouant, devient ce symbole universel et qui concentre sur elle ce moment où un individu cesse d’être unique et entre dans l’Histoire. L’Histoire, celle dont nous avons absolument besoin pour ne pas oublier.

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Un regard sur les autres, certes, mais aussi un regard sur les villes étapes : Paris – Bucarest – Czernowitz.

Paris, devenue ville patrimoine où la mémoire s’est enfouie sous les décors touristiques et les allures organisées de cartes postales universelles. C’est ainsi que Yonathan Levy prend le parti pris de la filmer, dans la joliesse du soleil.

A Bucarest par contre la mémoire s’accroche encore aux murs, vient prendre la place des panneaux publicitaires géants qui ont gagné la ville en recouvrant des immeubles entiers où les symboles de la folie ordinaire n’ont pas disparus. Cette projection, cette superposition est certainement une des grandes réussites des séquences du film qui sont consacrées aux retrouvailles d’Irma avec ses amis, avec les responsables du théâtre juif, avec ceux qui ont bien du mal à comprendre comment et pourquoi leurs convictions communistes anciennes reviennent en surface comme un Eden perdu, quand la pauvreté les prend.

Ces séquences, qui traversent des lieux qui me sont chers, m’ont bien entendu mis en cause personnellement, mais elles m’ont aussi ramené à un autre documentaire que l’ai évoqué quand je l’ai découvert en 2009. un film où un fils – Albert Solé – et sa mère redécouvrent Bucarest où il est né. Cete oeuvre sensible sur la mémoire perdue d’un homme qui souffre de la maladie d’Alzheimer est consacré à Jordi Solé Tura, communiste catalan, ancien ministre de la culture espagnol, décédé depuis le film et l’un des pères de la Constitution démocratique. Irma bénéficie par contre d’une mémoire intacte, d’une mémoire inquiète mais tellement bienveillante…

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A Czernowitz, dernière étape du voyage, c’est comme si le calme était revenu. C’est là que la mémoire de la Shoah se présente pourtant avec la plus grande violence. C’est là qu’une grande partie de la famille a disparu. Les uns abattus dans la forêt, les autres déportés en Transnistrie. C’est aussi là que les confidences, énoncées pourtant avec calme sont les plus terribles.

Voilà donc deux enfants contemporains qui au tournant de leur centenaire continuent de parler de leur enfance et de cette vie qu’ils ont construite pour nous et pour nos propres enfants et aussi pour ceux qui naîtront d’eux, comme si elle était toujours là, présente comme l’mage permanente d’un éblouissement d’avoir autant vécu, d’avoir autant aimé, d’avoir autant pris de risques.

Mémoires vives, brillantes, pétillantes, des ponts de l’Europe.

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A lire : Boris Pahor ou l’originalité de la littérature slovène de Trieste. Antonia Bernard. Revue des études slaves. 2002. Volume 74.

Wikipédia : « À la suite du conflit russo-turc, à partir de 1775, la ville de Cernăuți, alors moldave, est annexée comme toute la Bucovine par les Habsbourg d’Autriche, et prend le nom de Czernowitz. Elle reçoit alors de nombreux colons Autrichiens, Juifs, Polonais et Ukrainiens de Galicie, et devient en 1849 la capitale du duché de Bucovine, mis en place par la constitution de l’Autriche du 4 mars 1849. Lors de la dissolution de l’Empire d’Autriche-Hongrie en 1918, Czernowitz revient à la Roumanie et reprend le nom de Cernăuți. Elle devient soviétique le 28 juin 1940 à la suite du pacte Hitler-Staline : selon les dispositions de ce pacte, les Autrichiens sont tous transportés vers l’Allemagne ; par ailleurs, environ 25 000 Roumains sont déportés vers le Kazakhstan. Reprise par les Roumains sous le régime Antonescu allié de l’Allemagne nazie en 1941, elle voit cette fois l’armée roumaine déporter en Transnistrie les Juifs de la ville, à l’exception des 16 000 sauvés par le juste Traian Popovici, maire de la ville. Après que la Roumanie a rejoint les Alliés le 23 août 1944 Tchernivtsi est occupée par les troupes de l’Armée rouge et prend le nom russe de Tchernovtsy (Черновцы). Elle fait partie de la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSS d’Ukraine) à partir de 1947, sous son nom ukrainien de Tchernivtsi (Чернівці), jusqu’à la dislocation de l’Union soviétique en 1991. Depuis, elle est une ville d’Ukraine. À l’exception d’une petite minorité roumaine, sa population est aujourd’hui presque entièrement ukrainienne, mais il n’est pas rare que des touristes descendant des Autrichiens ou des Juifs de la ville viennent la visiter.

Claudio Magris : traduire l’Europe

Le passage des langues

Les langues sont des ponts, mais les traducteurs le sont certainement encore plus, surtout s’ils possèdent cette qualité unique de mettre à notre portée une œuvre littéraire, par essence personnelle et identitaire et de mettre un texte à portée d’une autre identité, tout en respectant son origine créative et son originalité.

Quels que soient les soucis économiques et sociaux traversés par le continent européen et la Grande Europe, elle regroupe 750 millions de personnes, s’exprimant dans 230 langues parlées. Dès lors, comme l’a remarqué Umberto Eco, «la traduction est la langue de l’Europe». Elle a toujours besoin d’auteurs et de passeurs. Pour la 7eme fois, avec l’aide de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, le dispositif démocratique voulu par la ville permet à des élèves et à des étudiants de suivre diverses manifestations, comme de rencontrer plusieurs auteurs significatifs participant à cette manifestation. «Quant aux nouvelles perspectives, elles montrent que – en dépit des changements de pratiques culturelles – les installations, expositions, rencontres, conférences, tables rondes, lectures spectacle, hommages à plusieurs auteurs proposés par « Traduire l’Europe » et « les Rencontres européennes de littérature » sont pertinentes.» ajoute Roland Ries, maire de Strasbourg. Les écrivains invités cette année incarnent encore cette diversité.

Qu’il s’agisse de la Suédoise Katarina Mazetti, de la Canadienne Nancy Huston établie en France depuis quatre décennies, de Tzvetan Todorov – originaire de Bulgarie – ou du Prix Européen de Littérature 2011 attribué au Slovène Drago Jancar. Un accent particulier est mis cette année sur la Slovénie. Situé à la croisée de plusieurs mondes – germanique, latin et slave –, ce pays occupe une position comparable dans une certaine mesure à celle de l’Alsace. C’est sans surprise donc que sont invités des Triestins célèbres : ainsi Boris Pahor, âgé de 98 ans. Ce très grand écrivain slovènophone a connu les camps du Struthof, de Dachau, de Dora et de Bergen-Belsen. Il témoignera les 23 et 24 mars de l’itinéraire d’une vie et de ses combats pour la démocratie.

Cette fête se poursuit les vendredi 30 et samedi 31 mars 2012 par une rencontre sur le thème de la coexistence entre langues dominantes et langues locales : au niveau des régions, de la francophonie ou de l’Europe. Elle sera organisée en collaboration avec la Galerie Chantal Bamberger et le Centre Emmanuel-Mounier. Ce sera le moment d’honorer le dramaturge et poète Valère Novarina, Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2011 – dont l’œuvre considérable est aujourd’hui jouée à la Comédie-Française et enseignée dans les classes terminales – autant que les truculences impérissables de Germain Muller, fondateur du Barabli. Celui-ci s’inscrit parmi tous ceux qui, depuis Geiler de Kaysersberg, ont fait de l’humour une dimension fondamentale de la littérature alsacienne – tout particulièrement l’humaniste colmarien Jörg Wickram dont les Joyeuses histoires à lire en diligence, nous sont aujourd’hui rendues par les traductions de Catherine Fouquet.

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Un écrivain de l’ailleurs

Mais une avant-première a eu lieu le 3 mars dernier avec la conférence de l’écrivain italien Claudio Magris. Un Pont de l’Europe en  lui-même, également originaire de Trieste, cet humaniste, germaniste par essence, est aussi traducteur de Kleist, Schnitzler et Büchner. Mais bien plus encore, il s’est situé à la croisée des passions européennes : celle de la réflexion sur l’importance de l’identité, sur la place de la frontière dans l’histoire européenne, mais aussi sur l’expérience du voyage. Ce n’est pourtant pas un écrivain-voyageur, mais comme l’écrit Maurice Nadeau en introduction à la collection « Voyager avec… », un écrivain à qui il est arrivé de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez lui, dans un autre espace-temps.

La rencontre avait lieu dans la grande salle de l’Aubette, tout un symbole et ce sont donc plusieurs centaines de personnes qui étaient présentes. Bien entendu il y avait le prétexte d’un nouvel ouvrage, « Alphabets » qui vient de sortir dans la traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, ses traducteurs fidèles. Cette fois le voyage qu’il met en ordre à partir d’articles parus dans le « Corriere della Sera » ressemble beaucoup plus à la biographie amoureuse d’un amateur de littérature et d’un professeur de lettres qui suit le paradoxe de Jorge Luis Borges affirmant qu’il vaut mieux tirer gloire des livres qu’on a lus, plutôt que de ceux qu’on a écrit. De ce fait, Magris rejoint une famille prestigieuse de romanciers contemporains qui ont creusé le sillon de l’art du roman pour mieux assurer leur conviction que cette forme de création écrite est une lecture du monde, la prise sous dictée de la parole de médiateurs inconnus qui apparaissent au cours de la construction de l’histoire en devenant des personnages et la métaphore d’un mouvement sous-jacent des rapports humains dont les scientifiques et les politiques ne pourront jamais parler. Dans cette famille restreinte on compte déjà bien entendu Milan Kundera et Orhan Pamuk.

Alors au fond peu importe les questions qui lui ont été posées. Elles reposaient certes sur de très beaux passages de l’ouvrage concernant la fascination de l’ombre et l’importance du clair-obscur, sur les échanges culturels des langues et leurs emprunts réciproques ou sur l’importance de mettre en scène l’ambivalence et la complexité. Mais Claudio Magris était là pour une sorte de cours libre, comme on en donne au Collège de France – ce qu’il a fait en 2001-2002 et sa pensée a suivi le vol du papillon, suivant en quelque sorte les déplacements de l’Odyssée et rappelant que, comme Ulysse le fait devant le Cyclope, le nom du voyageur est : « personne » puisqu’il n’est plus de nulle part.

Mitteleuropa

Comment éviter d’évoquer cette notion mi géographique, mi humaine qu’il incarne depuis tant d’années et surtout depuis la publication de « Danubio » en 1986, un ouvrage qui m’avait donné tant de plaisir de lecture quand je suis allé faire une intervention au Centre de Culture Européenne de Calarasi en Roumanie et de celle de « Microcosme » en 1997. Voulant faire plaisir à ses auditeurs il a affirmé que Strasbourg était la dernière ville de la Mitteleuropa, ce qui n’est pas une boutade. L’idée de Michel Krieger en 1996 d’inviter des intellectuels européens à écrire des textes pour les placer sur le Pont de l’Europe à Strasbourg tient au fait que peu de temps après 1989 un inconnu venu de l’Est avait écrit sur le pont : « Me voilà enfin en Europe ».

Le Conseil de l’Europe, suivant l’idée de Daniel Therond avait également, au début des années 90 invité Magris à participer à un colloque itinérant qui s’était déroulé entre Vienne, Prague et Budapest. On doit aussi se souvenir que la première rencontre des chefs d’Etats et de gouvernements organisée par cette institution le 9 octobre 1993 s’est déroulée à Vienne, autre ville frontière, phare culturel pour une grande partie de cette Mitteleuropa.

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Mythologies viennoises

La Déclaration issue de cette grande première viennoise indiquait deux voies de coopération qui ont conforté tant l’enseignement de l’histoire croisée de l’Europe que la poursuite de coopérations transfrontalières par la visite de l’Europe : « La création d’une Europe tolérante et prospère ne dépend pas seulement de la coopération entre les Etats. Elle se fonde aussi sur une coopération transfrontalière entre collectivités locales et régionales, respectueuse de la constitution et de l’intégrité territoriale de chaque Etat. Nous engageons l’Organisation à poursuivre son travail en ce domaine et à l’étendre à la coopération entre régions non contiguës. Nous exprimons la conviction que la coopération culturelle, dont le Conseil de l’Europe est un instrument privilégié – à travers l’éducation, les médias, l’action culturelle, la protection et la valorisation du patrimoine culturel, la participation des jeunes – est essentielle à la cohésion de l’Europe dans le respect de ses diversités. Nos gouvernements s’engagent à prendre en considération dans leur coopération bilatérale et multilatérale les priorités et orientations approuvées au Conseil de l’Europe. »

Loin d’où ?

C’est donc dans ce contexte qu’en 1994 un texte fut demandé à Claudio Magris pour l’ouvrage «Repousser l’Horizon» et qu’il choisit d’évoquer la fascination des frontières et qu’en 1997 il participa à l’écriture d’un des textes placés sur le Pont de l’Europe. Après avoir décrit son enfance de transfrontalier, des souvenirs sur lesquels ils reviendra à plusieurs reprises, c’est dans cet ouvrage coédité par les Editions du Rouergue qu’il confie cette anecdote à l’origine du titre de l’ouvrage qu’il consacrera à Joseph Roth : « Dans une histoire juive, un Hébreu, habitant d’une petite ville d’Europe de l’Est, rencontre sur le chemin de la gare un autre Hébreu chargé de valises et lui demande où il va. « En Amérique du Sud » répond l’autre. « Ah ! » s’exclame le premier. « Si loin ! » Ce à quoi l’autre, l’air interloqué, lui dit : « Loin d’où ?». Magris ajoute alors : qu’étant sans patrie au sens historique et politique du terme, il est aussi sans frontières. «Mais il porte en lui sa patrie, avec la loi et la tradition dans lesquelles il est enraciné et qui sont enracinés en lui : ainsi, il n’est jamais loin de chez lui, il est toujours à l’intérieur de sa propre frontière, vécue non pas comme une barrière destinée à repousser l’autre, mais plutôt comme un pont, une passerelle ouverte sur le monde.»

Ailleurs que chez lui…Magris l’a été souvent, et dans des pays qui étaient restés lointains, ignorés, sans doute même barrés de notre mémoire tant nous ressentions de la culpabilité à l’égard de leurs habitants, mais qu’en raison de son statut de Triestin né durant la Seconxde Guerre mondiale, il apercevait de sa fenêtre. Il appartient alors à une autre famille, celle de Raymond Depardon écrivant peu et photographiant beaucoup « La solitude heureuse du voyageur » et d’Antonio Tabucchi dans « Viaggi et altri viaggi » : «Sono un viaggiatore che non ha mai fatto viaggi per scriverne, cosa che mi è sempre parsa stolta. Sarebbe come se uno volesse innamorarsi per poter scrivere un libro sull’amore »

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Dans « Déplacements » (l’infinito viaggare) où l’auteur passe des paysages de Don Quichotte à la vieille Prusse, puis au Pont Charles de Prague et aux bouleaux des forêts du Nord, il consacre une longue préface à détailler en neuf points ses convictions sur le voyage. La première est que le voyage est sans cesse à recommencer, le seconde est que le moteur en est la persuasion, cette faculté de vivre intensément tous les instants, la troisième est que  le voyage se présente comme un retour inévitable vers l’Heimat, la quatrième est la recherche de la traversée de toutes les formes de frontières, la cinquième est la volonté de confronter deux valeurs contradictoires, le connu et l’inconnu, la sixième est que le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps et contre le temps, la septième est que le voyage est immoral, au sens où l’on ne peut dépasser le statut de spectateur, la huitième est que les lieux parlent, parfois indirectement et modestement, mais qu’ils nous racontent et enfin la neuvième est que les pages écrites durant les voyages vieillissent avec nous et nous proposent à terme une sorte d’autoportrait de Dorian Gray.

Autrement dit, pour la beauté de la langue originelle de Magris : «Per vedere un luogo occore rivederlo. Il noto e il familiare, continuamente riscoperti et arricchiti, sono la premessa dell’incontro, della seduzione et dell’avventura ; la ventesima o centesima volta in cui si parla con un amico o si fa all’amore con una persona amata sono infinitamente più intense della prima. Ci ovale pure per i luoghi ; il viaggio più affascinante è un ritorno, un’odissea, e i luoghi del percorso consueto, i microscomi quotidiani attraversati da tanti anni, sono una sfida ulissiaca. « Perché calvacate per queste terre ? » chiede nella famosa ballata di Rilke l’alfiere al marchese che procede al suo fianco. « Per rotornare » risponde l’altro.»

« Pour voir un lieu, il faut le revoir. Le connu et le familier, continuellement redécouverts et enrichis, sont la promesse de la rencontre, de la séduction et de l’aventure ; la vingtième ou la centième fois que l’on parle avec un ami, ou que l’on fait l’amour avec une personne aimée, sont infiniment plus intenses que la première. Cela vaut aussi pour les lieux : le voyage le plus fascinant est un retour, comme l’odyssée, et les lieux du trajet habituel, les microcosmes quotidiens traversés depuis tant d’années, sont un défi ulysséen. « Mais que diable  faites-vous donc en selle, à chevaucher à travers ce pays empoisonné ? » demande, dans la célèbre ballade de Rilke, le cornette au marquis  qui caracole à ses côtés. « Pour revenir » répond l’autre. »

Voilà donc à quoi servent les traducteurs, à trouver le rythme et le balancement de la langue d’accueil et parfois de trouver le qualificatif qui était resté elliptique dans la langue d’origine.

Quelques ouvrages de Claudio Magris :

Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne (Il mito asburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur »,

Trieste : une identité de frontière (Itaca e oltre e Trieste. Un’identità di frontiera, 1982), en collaboration avec Angelo Ara, traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 1991

L’Anneau de Clarisse. Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (L’anello di Clarisse, 1984), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Esprit des péninsules, 2003

Danube (Danubio, 1986), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Une autre mer (Un altro mare, 1991), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1993.

Les Voix (Le voci, 1995), traduction Karin Espinosa, Descartes & Cie, 2002

Microcosmes (Microcosmi, 1997), trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1998 – Prix Strega 1997

Utopie et désenchantement (Utopia e disincanto. Saggi 1974-1998, 1999), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2001

L’Exposition (La mostra, 2001), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2003

Nihilisme et mélancolie. Jacobsen et son Niels Lyhne (leçon inaugurale faite le 25 octobre 2001, Collège de France, chaire européenne), Collège de France, 2001

Déplacements (chroniques du Corriere della Sera, 1981-2000), (L’infinito viaggiare, 2005), traduction Françoise Brun, La Quinzaine Litteraire, coll. « Voyager avec… », 2003

À l’aveugle (Alla Cieca, 2005), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2006

Vous comprendrez donc (Lei dunque capirà, 2006), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2008

Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale (Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale, 1971), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 2009

Alphabets (Alfabeti, 2008), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2012