L’Europe des frontières

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance. »

Régis Debray

Lorsque j’emploie au pluriel le mot frontières aujourd’hui, je ne peux me départir de l’impression que j’utilise un gros mot. Un mot qui se propage sans concept clair, sans définition précise, mais que le discours politique manipule à ses fins entre célébration du global et refuge dans le local. C’était le cas en France de manière outrecuidante pendant les derniers temps d’une campagne présidentielle détestable, mais c’est aussi le cas en Hongrie ou aux Pays-Bas tous les jours. Un mot employé au pluriel comme un étendard auquel se rallier ou comme une muleta dans les replis de laquelle amener le taureau à se précipiter. Les manipulateurs semblent peu se soucier de la dangerosité de l’explosif.

Itinéraires et frontières

Je suis conscient que parmi les itinéraires culturels, comme dans certains secteurs de l’humanitaire, l’affirmation positive d’espaces sans frontières est devenue une sorte d’appel révolutionnaire ou d’invitation  à la transgression et au devoir d’ingérence. En 1987, le second grand thème d’itinéraire européen reconnu par le Conseil de l’Europe a pris pour nom « Architecture sans frontières ». Il souhaitait, à petite échelle il est vrai, souligner une évidence qui s’oublie facilement, celle d’unités géographiques et humaines persistant dans la longue durée, quels que soient les découpages administratifs et politiques que des traités ont imposés aux habitants dans le passé.

Il existe en effet une maison rurale « mosellane », comme il existe un dialecte, devenu langue officielle au Luxembourg, le « francique mosellan ». L’une et l’autre « parlent » de manière complémentaire de la vie quotidienne, langue maternelle ou bâti sans architecte hérité des parents. Le vocabulaire, comme le crépis des maisons sont des expressions vernaculaires qui sont nées dans un espace politique tourné vers les Habsbourgs durant une longue période de paix, qui ont survécu à une emprise germanique autoritaire et se sont finalement trouvées au cœur même d’une Europe politique en train de se constituer, en faisant partie des symboles d’un cœur d’Europe baptisé SarLorLux, puis Grande Région. Ils continuent de ce fait, en tant que symboles, à inspirer une réflexion beaucoup plus universelle sur la question du dialogue transfrontalier.

Maison rurale, Luxembourg

Si je suis amené à présenter un parcours historique des itinéraires culturels, en regroupant par famille des thèmes un peu dispersés et en tentant de désigner les points d’inflexion qui ont marqué pour moi vingt-cinq années d’histoire, je m’arrête un instant sur la césure du début des années quatre-vingt-dix qui a suivi la ratification de la Convention culturelle européenne par les pays d’Europe centrale et orientale. Je présente quelques diapositives que j’inscris sous le titre : « Une autre vision de l’Europe » : celle qu’ont apportés ces tracés qui traversent et transpercent les frontières et donc qui relient les Européens au lieu de les séparer. Je le fais sur une carte de l’Europe débarrassée de ses césures, comme celle qui figure sur les coupures en euros. Contrairement aux cartes murales qui entouraient nos classes il y a plusieurs dizaines d’années et qui continuaient à célébrer les Empires coloniaux en les limitant et en les recouvrant de couleurs symboliques, les cartes Google nous ont amené peu à peu à éviter de nous poser de véritables questions sur la réalité des continuités non segmentées qu’elles nous font survoler. Pour bien comprendre cette nouvelle vision de l’Europe, il faut pourtant revenir aux fondamentaux des frontières dites naturelles et de leur mobilité paradoxale en fonction de traités internationaux. Je nuance donc le propos en montrant que le plus souvent, ce ne sont pas tant les états – ou les nations – qui sont ainsi transcendés par les itinéraires, mais au contraire des régions administratives circonscrites qui sont traversées et reliées par eux de manière opérationnelle et dont l’autonomie administrative rend possible leurs coopérations mutuelles indépendamment des Etats où elles se trouvent.

Via Regia

Ceci dit, créer une circulation et renforcer des coopérations entre la Galicie Ukrainienne et la Galice espagnole, comme le fait la « Via Regia » et ainsi avec toutes les régions situées le long de ce parcours, en retrouvant un des grands couloirs historiques de l’Europe, pour ne pas dire un corridor culturel, est autrement plus symbolique à mon sens que de proposer aux Européens de parcourir aujourd’hui la ligne de fracture que l’on a baptisé « Rideau de Fer ». Deux étudiants en architecture paysagiste (Atelier Limo) ont fait il y a peu d’années un relevé complet de l’ancienne frontière en posant un constat remarquable et en relevant toutes les traces des blessures qui sont encore lisibles, afin de garder la mémoire de la manière dont cette balafre va se réparer, ou non. Ils ont fait un parcours sensible et précis, ont enregistré la parole de ceux qui y vivent (Border speaking) et ils nous demandent ainsi de prendre conscience de la manière dont ces espaces vivent ou plutôt tentent de revivre, entre reprise des activités traditionnelles et installation permanente de zones de non-droit propices aux commerces en tous genres, y compris celui des êtres humains.

Je ne sais pas si « l’Iron Curtain Trail », route cyclable qui se met en place à grands frais le long du rideau sinistre, à l’initiative d’un député européen et en relation avec l’Association Eurovélo, vaudra mieux pour la conscience d’une Europe en reconstruction qu’une relation active et concrète avec cet espace citoyen chargé d’une mémoire à  reconquérir et à aprivoiser, que visaient les paysagistes et où ils continuent à travailler. Avec ce tracé négocié entre vainqueurs, pour assurer un soit disant équilibre mondial consenti par deux superpuissances au mépris des habitants, nous ne sommes pourtant pas si loin de celui d’une autre route historique autrement plus riche de communication et de mémoire sur la longue durée; la Route de l’Ambre. Lien Nord Sud, cette fois qui nous donne plus à raconter que la pose de barbelés, de miradors et de murs, où toute respiration entre deux camps a été punie de mort pendant quarante ans.

La Route de l’Ambre, à l’égale de la Via Regia, récapitule une histoire de transports, d’échanges et de liens et non une plaie ouverte qui doit se cicatriser, en sortant des opérations mémorielles.

Border speaking

Discours sans fondements

« La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » affirme Régis Debray. Il justifie par ces mots le choix que j’ai fait de consacrer un ensemble de textes aux hommes-ponts, tout en me demandant pourtant de ne pas oublier de célébrer également « ces féconds androgynes que sont les hommes-frontières », citoyens de plusieurs mondes à la fois qui ne franchissent les frontières que pour s’assurer du caractère fécond des limites posées entre des espaces pour lesquels ils établissent des ponts dans leurs propres vies. « J’aime les hommes-frontières, comme Claudio Magris ou Jorge Semprun qui ont pu démultiplier leurs identités, susciter des rencontres. J’aime aussi les Belges, plus frontaliers que nous, c’est-à-dire multilingues. Une frontière, pour moi ne donne pas envie de rester chez soi, mais d’aller voir ailleurs.  C’est une invitation aux plaisirs du dépaysement et de la transgression » dit-il encore dans une interview.

Je ne peux éviter d’ajouter une citation qui vient compléter la longue entreprise de mémorialisation des Ponts de l’Europe par laquelle j’ai commencé ce blog il y a déjà trois mois. Avec son humour cinglant, le médiologue s’en amuse : « Vous devinerez pourquoi, avec un aussi lourd casier judiciaire, l’allégorie du pont sert de leitmotiv aux coupures de l’euro. Ce signe monétaire, pictogramme étique n’a qu’une excuse : c’est un signe d’expiation. Cachez, ponts suspendus sur le vide, ces frontières que je ne saurais voir. ». Voilà donc mon parcours de ces trois derniers mois ainsi réinscrit dans un cercle.

Je regardais vraiment par hasard il y a peu le film où Denis Podalydès joue avec tant de vraisemblance le rôle de ce Président que le résultat des élections a relégué maintenant à l’arrière-plan, « La conquête ». L’acteur avoue : « La cruauté de Sarkozy dans certaines scènes m’amusait follement. Comme un plaisir de jeu enfantin. Que je sois à charge ou à décharge, je m’en fiche. Le jeu d’acteur est, en ce sens, très immoral. » Et s’il est d’une immoralité utile, c’est qu’il met en perspective, par distanciation, une immoralité elle-même très inquiétante. La scène la plus étrange pour ceux des spectateurs qui ont déjà eu à préparer des discours pour des responsables politiques, est celle où le Président travaille avec sa plume « intellectuelle », Henri Guaino et le félicite pour les personnages historiques qu’il a su mobiliser, de droite et de gauche, dans le texte qu’il va prononcer.

La conquête

Non pas que l’on doive condamner le fait de mettre dans la bouche d’un médiateur une réflexion qu’il épouse mais qu’il n’a pas le temps de rédiger lui-même, ou du moins de la mettre dans une forme qui soit à la hauteur de ses idées. Je me rappelle toujours avec délice l’anecdote que me rapportait Andrei Plesu en 1997 sur le premier discours qu’il eut à préparer en tant que Ministre de la culture de Roumanie en 1990. Un fonctionnaire qui est resté en poste encore au moins dix années puisque je l’ai connu, n’a jamais voulu croire ni accepter que le Ministre, pourtant grand intellectuel et philosophe veuille écrire son intervention lui-même. « Mais ça ne se fait pas » lui dit-il, complètement perdu par ce qui, pour lui, était une véritable révolution vraisemblablement plus forte que les événements de décembre 1989 qui l’avaient laissé en place sans qu’il soit inquiété.

Mais dans le cas du Président français et de son conseiller, la liste serait longue des phrases qui ne sont que de circonstances, même si elles mériteraient qu’on s’y rallie si elles avaient représenté de véritables convictions. Le réquisitoire de Jean-Noël Jeanneney, l’Etat blessé l’évoque avec suffisamment de détails. Mais le plus révoltant à mes yeux a été la manipulation éhontée de l’idée – je devrais dire du gros mot en effet – de frontières en fin de parcours le 29 avril 2012 à Toulouse.

Si on évoque les discours, alors il faut citer. Un journaliste de France 24 écrit à ce propos : « Fort de ces cautions, le président-candidat s’est lancé dans un long éloge de la nation et des frontières sous toutes leurs formes, avec des accents plus à même de séduire les électeurs des extrêmes, inquiets de la mondialisation, que ceux du centre. « Quand on nie l’importance de la nation on ouvre la porte à la loi des communautés et des tribus », a dit le chef de l’Etat, qui a jugé « indissociables » les questions nationale et sociale. « Je ne me résignerai jamais à l’aplatissement du monde – une seule langue, une seule culture, un seul mode de vie, une seule gastronomie, un seul territoire (…) Je n’accepterai pas que nous disparaissions en tant que civilisation », a-t-il ajouté. Il a assuré qu’il ne s’agissait pas pour la France de s’abandonner au protectionnisme, de s’isoler ou de se fermer à toute immigration mais au contraire de rester « un pays ouvert ». « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. »…« Je veux mettre les frontières au cœur de la politique parce que je veux une Europe qui protège et non une Europe qui expose », a-t-il ajouté. « Parce que je ne veux pas d’un monde où tout se vaut, où il n’y a pas de limite, plus de repères. »

Sans fondement théorique et dans le seul souci de l’efficacité immédiate, ces propos ont été ainsi repris et développés après ceux de la place de la Concorde quelques jours avant, le 15 avril, mais à Toulouse il s’agissait d’un texte beaucoup plus écrit où des analystes étaient cette fois convoqués clairement, tel Régis Debray lui-même. Ce dernier a réagi – vais-je dire à nouveau – avec un humour cinglant, sur diverses antennes dont France 3, dans un affrontement direct avec l’auteur du texte, et donc avec celui qui avait fait venir certaines citations de son ouvrage « L’éloge des frontières » dans la bouche présidentielle, en les sortant de leur contexte original.

On ne peut tout célébrer de cet affrontement, et pourtant, ce n’est pas tant la « tenue » de la discussion qui doit être considérée, mais le fait que la chaîne de télévision ait offert à chaque spectateur l’occasion de faire la différence entre un penseur et un « storyteller ».

Exemples.

Régis Debray: « Je ne vais pas chipoter sur la définition de la frontière : une limite hospitalière garante de la diversité du monde et des hommes. Ce qui me chagrine et pourrait me faire frémir, c’est l’idée subliminale. Pas qu’il y ait une limite entre la France et l’Allemagne, mais une frontière à tracer entre les Français de souche, les vrais français et les Français d’apparence qui n’auraient pas la bonne généalogie. Comme s’il y avait dans le public la peur du mélange », avant de citer Malraux «  La culture c’est accomplir le rêve de la France et accueillir le génie du Monde » et conclure : « Quand on limite les visas des étudiants étrangers, qu’on fait la chasse aux Roms. Je dirais : Malraux pas content ».

Régis Debray encore : « J’ai eu le sentiment d’une bouffée malodorante et qui venait d’en haut.  La France a besoin de frontières, pas pour s’enfermer mais pour échanger. L’être et la limite adviennent ensemble. Les rives sont la chance du fleuve, elles l’empêchent de devenir marécage ».

Régis Debray enfin : « Avec la fonction de speechwriter, le président est en état de ventriloque, il articule des idées qui ne sont pas les siennes. Avec Guaino, c’est devenu une fonction officielle. Je n’aime pas cette division du travail. Sarkozy paye cette désacralisation du pouvoir. De même qu’on ne peut pas être représenté par un Monsieur en T-Shirt. Il y a un ADN français qui a refusé cela, même si Sarkozy a tenté de corriger son tempérament américain »

Henri Guaino : « Il n’y a jamais eu de volonté de désacraliser. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intimité. Il (le Président) vit même difficilement cette inquisition permanente des médias sur sa vie privée. En revanche, il montre tout ce qu’il ressent. Je dirais « humain, trop humain ». Et ça perturbe un peu le corps sacré du roi. On peut lui faire le reproche, mais c’est bien sévère ».

Les Français ont donc été sévères jusqu’au bout, avec juste raison, dans leur majorité, en changeant celui qui assure la fonction symbolique de l’Etat et de la Nation. Ils auraient sûrement dû l’être plus tôt !

Fondements sans discours

Il existe bien sûr une anthropologie de la frontière. « Si la notion de frontière est « bonne à penser », c’est qu’elle est au cœur de l’activité symbolique qui, dès l’apparition du langage, si l’on suit Lévi-Strauss, s’est employée à faire signifier l’univers, à donner un sens au monde pour le rendre vivable. Or cette activité, pour l’essentiel, a consisté à opposer des catégories comme le masculin et le féminin, le chaud et le froid, la terre et le ciel, le sec et l’humide, pour symboliser l’espace et le compartimenter » affirme Marc Augé.

Mais ce dernier et Régis Debray souhaitent tous deux sortir de cet ordre binaire parce que la pensée a singulièrement évolué sur cette question en privilégiant les continuités, les zones de glissement ou les zones de frottement et qu’il faut absolument penser et argumenter le fait que la fin d’un face à face entre deux blocs n’a pas signifié la fin de l’histoire, par le simple miracle de l’arrêt des oppositions entre totalitarisme et démocratie. « Dans un monde « surmoderne », soumis à la triple accélération des connaissances, des technologies et du marché, l’écart est chaque jour plus grand entre la représentation d’une globalité sans frontières qui permettrait aux biens, aux hommes, aux images et aux messages de circuler sans limitation et la réalité d’une planète divisée, fragmentée, où les divisions déniées par l’idéologie du système se retrouvent au cœur même de ce système » écrit encore Marc Augé. On comprendra donc que la bataille n’est pas tant d’en finir avec les frontières, mais d’en terminer avec des inégalités monstrueuses qui se sont sans cesse renforcées.

En face de l’affirmation incantatoire du Président citée plus haut : « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. », Marc Augé écrit : « Les migrations des pays pauvres vers les pays riches prennent souvent des formes tragiques et ce sont les pays libéraux qui érigent des murs pour se protéger des immigrés clandestins. De nouvelles frontières se dessinent ou plutôt de nouvelles barrières se dressent, soit entre pays pauvres et pays riches soit, à l’intérieur même des pays sous-développés et des pays émergents, entre les secteurs riches figurant sur le réseau de la globalisation technologique et économique et les autres. »

L’incantation ne vaut rien face à l’analyse. Or le plus étrange est que l’incantation n’est pas seulement l’apanage de ceux qui veulent semer le doute ou susciter la peur, elle existe également du côté de ceux qui voudraient que le mot même de frontière disparaisse. Ainsi le site Rue 89 en traduisant en français un texte de  Robert Zaretsky, « professeur d’histoire de la France à l’Université de Houston » titrait fin décembre 2010 lors de la parution du livre de Régis Debray : Debray dans le sillon de Le Pen et Barrès.  Et voici un extrait significatif de l’article : « Debray ne s’embarrasse pas de répondre à la question (qu’est-ce que la France, au juste, cherche à filtrer ?), mais plusieurs de ses contemporains plus conservateurs le font pour lui. Les racines de leur réponse sont à chercher chez un écrivain de la fin du XIXe siècle dont Debray se fait souvent l’écho : le nationaliste Maurice Barrès. Dans « Les Déracinés » (1897), Barrès explorait les effets de la raison abstraite et des principes universels, enseignés par des professeurs qui se nourrissaient d’idéalisme kantien plutôt que de saucisses alsaciennes, sur la jeunesse du pays. Pour Barrès, le résultat ne pouvait être qu’un peuple décadent et le déclin national. Debray n’est certainement pas un irrationaliste, et encore moins un antisémite, comme l’était Barrès. Mais les deux auteurs partagent la même obsession des frontières. Ce que Barrès nommait cosmopolitisme, Debray le nomme mondialisation, ce que Barrès redoutait dans l’idéalisme kantien, Debray le voit dans le capitalisme d’entreprise. Si la terre et les morts, comme le déclarait Barrès (et comme Debray le pense sans équivoque) est le fondement de la nation française, que se passe-t-il quand les centres commerciaux, les MacDonald – ou encore, disons-le, les musulmans- les envahissent ? »

En fait Régis Debray ne s’est pas placé dans la lutte directe contre la stigmatisation des musulmans, ou plus largement des Arabes, devenus en France symboles de l’Autre, comme les Juifs l’ont étés à une période dramatique précédente, mais dans une approche ontologique qui doit permettre de répondre à deux caricatures aussi malsaines l’une que l’autre : la célébration du libre-échange universel et celle du protectionnisme absolu.

Mais en fait, je ne m’intéresse pas seulement à ce texte et à cette discussion pour que la raison et la réflexion prennent le pas sur l’émotion du combat, mais parce qu’ils fondent tout aussi bien la question de l’importance anthropologique de l’itinéraire et de l’itinérance sur laquelle je travaille depuis vingt-cinq ans. L’itinéraire peut être ligne fermée qui délimite et qui revient à son point de départ et permet au sédentaire de se sentir chez soi, ou bien une ligne fuyante qui crée le paysage et permet au nomade de désigner la direction de l’aventure. En ce sens, Abel et Caïn sont bien les deux faces d’un même symbole puisque le premier trace le chemin du troupeau et que le second trace le sillon du labour. Un tracé peut donc enfermer dans le plus proche  et clore l’horizon ou bien désigner l’espace du lointain. Mais si l’acceptation de l’offrande par Dieu a récompensé l’un des frères contre l’autre, le meurtre a paradoxalement désigné celui qui serait protégé de toute éternité en parcourant le monde, le meurtrier. Les identités meurtrières peuvent certainement être combattues par le voyage, et en tout cas par la rencontre avec l’autre. De là à dire que Dieu protège celui dont le parcours constitue une rédemption possible, il n’y a qu’un pas.

La ligne structure, mais c’est bien l’homme qui en décide l’usage et en choisit le fruit, en fait une défense ou un accueil. « Un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières : dans un étouffoir ou dans les courants d’air. Muré ou béant. » écrit Debray qui ajoute pour me plaire : « La frontière a cette vertu, qui n’est pas seulement esthétique, de « charmer la route », en mettant un milieu plus ou moins anodin sous tension. Rien ne peut faire qu’il n’y ait du frisson au bout de l’allée, une île de Cythère à l’horizon de l’embarcadère. Là où le chemin creux s’enfonce dans le sous-bois le monde se ré-enchante. »

La vraie question de Schengen et des frontières de l’Union

Dans la compétition ouverte en avril dernier entre celui et celle qui, de droite ou d’extrême droite, serait le vrai champion de la frontière étanche, le Président français n’a pas hésité une seconde à mettre en accusation les Accords de Schengen (1985), ou plus précisément la Convention du même nom (1990) et a même plus largement stigmatisé les mécanismes de la construction européenne et de ce fait, les acquis de son élargissement à l’Est. J’ai déjà cité les propos extraits de la Lettre qu’il a adressée aux Français « L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. » C’est faire bien peu de cas de l’opinion des citoyens « nationaux » auxquels on s’adresse ainsi à peu de distance de leur vote, alors qu’on les a consultés régulièrement comme citoyens « européens ».

La réalité des décisions de l’Union est bien moins caricaturale et la simplification outrancière à elle seule disqualifie le propos qui est somme toute plutôt méprisable.

 

Vaclav Havel l’avait très vite écrit (A Call for Sacrifice. The Co-Responsibility of the West) en 1994 : « Quatre ans après la chute du communisme, on peut dire sans exagération que cet événement historique capital a causé quelques grands maux de tête à l’Occident démocratique. » Que dirait-il aujourd’hui quand, outre les frontières côtières, les chefs d’Etat des vingt-sept se posent régulièrement la question de la frontière de l’Est en reprenant pour un temps la remarque prêtée à Catherine la Grande : « La seule façon de défendre des frontières, c’est de les repousser. » ?

 

Ma grande aide en matière d’analyse des étapes du passage à l’Europe, Luuk van Middelaar souligne que pour finaliser le Traité de Lisbonne, sans écrire le gros mot en question, les rédacteurs ont évoqué « une politique de voisinage ». Il pense bien sûr aux pays de la CEI, aux pays du Caucase du sud ou à la Turquie, déjà membres du Conseil de l’Europe et à propos desquels il affirme non sans un grand optimisme : « Au final, on va probablement vers une Union de 35 membres, un total de 40 n’étant pas à exclure. » Voilà qui ne va certainement plus vraiment de soi face au drame économique qui ébranle la monnaie unique et justifie les pires arguments de ceux qui veulent rétablir à l’intérieur même de l’espace Schengen des contrôles renforcés aux frontières. Le départ en masse des citoyens libyens au moment de la guerre civile, les drames qui surviennent régulièrement au large de Malte et de la Sicile ou en face de Gibraltar, le scandale récurrent de l’île de Lampedusa où les camps d’internement n’osent pas dire leur nom, n’ont pas peu fait pour fournir des justifications à la demande de certains pays européens, dont la France et l’Allemagne, d’une réforme de Schengen, afin de permettre, dans des situations exceptionnelles, un rétablissement temporaire des frontières intérieures. Une telle procédure est déjà prévue par l’article 2.2 pour des raisons d’ordre public ou de sécurité et a joué récemment pour protéger la tenue de certaines réunions internationales dont on craignait qu’elles fussent troublées par des contestataires violents.

Entre campagne électorale et peur du lendemain, les ministres et les chefs d’Etats donnent ainsi, trop souvent l’impression de naviguer à vue, voire même de se déplacer les yeux bandés, comme le montrait une récente caricature.

Compétences et codécisions

Une première réunion des ministres européens de l’intérieur allant dans le sens de cette révision a eu lieu le 11 avril 2011. Depuis, les débats au sein du Parlement européen se sont intensifiés. Le 4 mai 2011, la députée Sylvie Guillaume signait un texte intitulé « Schengen et les opportunistes ». On y lit : « Hasard du calendrier, nous examinons également en ce moment au Parlement européen un rapport sur l’évaluation et le suivi de l’application des accords de Schengen. Qu’y découvre-t-on ? Que les États n’ont font qu’à leur guise ; les mêmes voient d’ailleurs d’un très mauvais œil que le Parlement européen ait son mot à dire sur la façon dont ils appliquent (ou pas) les règles communes. Encore mieux : à l’occasion de la négociation sur l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen, les gouvernements sont enclins à vouloir instaurer un mécanisme de suivi différencié, au motif que ces « nouveaux » entrants doivent être surveillés de plus près que les anciens. De là à imaginer que ce télescopage sur les dossiers Schengen donne lieu à un vaste marchandage, il n’y a qu’un pas ! »… « Il ne faut pas tergiverser : accéder aux demandes de modification des accords Schengen, laisser ainsi s’instaurer un espace de libre circulation à plusieurs vitesses, reviendrait à saper l’un des acquis les plus importants de la construction européenne. Bien qu’il soit très à la mode d’en réclamer le détricotage, l’Union européenne, au premier rang de laquelle la Commission européenne doit tenir bon. L’opportunisme politique ne doit pas prendre le pas sur un demi-siècle de confiance entre les États. »

Ce texte est prémonitoire du récent conflit qui vient de marquer – de manière à mes yeux positive – le jeu démocratique essentiel au bon fonctionnement de l’Union européenne.

La réunion du Conseil européen des 23-24 juin 2011 a examiné la question, en tentant de trouver un consensus, mais c’est le projet de réforme de l’espace Schengen adopté le jeudi 7 juin 2012 par les ministres de l’intérieur qui a mis le feu aux poudres. Martin Schulz, le président socialiste du Parlement a indiqué, lundi 11 juin, que son assemblée comptait mener « une lutte résolue » contre ce projet de modifier la base juridique pour évaluer le fonctionnement de l’espace sans visa et sans frontières intérieures. Il a évoqué une atteinte aux « droits de base » des citoyens européens. « Les députés ne laisseront pas le Conseil saper le processus de codécision au cœur de la démocratie européenne »,  a déclaré par exemple Hélène Flautre, élue du groupe des Verts. C’est donc une nouvelle joute qui s’annonce entre le Conseil et le Parlement sur la question des libertés. Et, cette fois, la Commission européenne est du côté des eurodéputés : Cecilia Malmström, commissaire aux affaires intérieures, a jugé « décevant » l’accord des Ministres, qui ôte il est vrai à la Commission de Bruxelles l’essentiel de l’évaluation des situations pouvant conduire à un rétablissement des contrôles. Les services de Mme Malmström tablent ainsi sur la mobilisation des eurodéputés en vue d’une remise en cause de l’accord conclu. Celui-ci était pourtant censé mettre un point final au long débat, initié notamment par les autorités françaises avant la présidentielle, sur la « gouvernance » de Schengen et aboutir lors de la prochaine réunion du Conseil européen.

Conférence de presse de Martin Schulz le 11 juin à Strasbourg

La Conférence des présidents du Parlement européen a également décidé de retirer de l’ordre du jour de la session plénière de juillet, le rapport de Carlos Coelho sur une proposition concernant un mécanisme d’évaluation et de suivi Schengen ainsi que le rapport de Renate Weber sur la réintroduction de contrôles aux frontières. « C’est la première fois qu’en cours de processus législatif, l’une des instances colégislatives exclut l’autre. L’approche du Conseil Justice et Affaires intérieures du 7 juin est une gifle pour la démocratie parlementaire et est inacceptable pour les représentants, directement élus, des citoyens européens. C’est pourquoi la Conférence des présidents a été contrainte de prendre ces mesures sévères. »

On voit que des concepts fondateurs, quand ils deviennent des gros mots, manipulés à tort et à travers à Paris, Berlin, Copenhague ou Bruxelles peuvent, comme les battements des ailes de papillon, déclencher une tempête à Strasbourg et que la force des mots de Martin Schulz quand ils s’appuient sur la représentation citoyenne sont autrement convaincants : « Dans une Union d’États et de citoyens, il est gênant de constater que des gouvernements nationaux cherchent à exclure les représentants des citoyens dans des questions liées aux droits individuels. La libre circulation dans un espace sans frontières intérieures constitue un pilier de l’Union européenne – un bénéfice des plus tangibles – et le Parlement européen s’emploiera à la renforcer. »

Devant les positions ainsi posées clairement, je tiens à souligner de nouveau cette belle affirmation : « La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » Et on peut ajouter : Un sujet de droit reste un sujet, alors qu’un citoyen participe au processus de décision politique. Quels sont donc ces responsables qui font régulièrement semblant d’oublier  que depuis 1993 toute personne ayant la nationalité d’un Etat membre de l’Union européenne est aussi un citoyen de l’Union et que la seule entité qui les représente au plan européen est celle qu’ils élisent au suffrage universel ? Les chefs d’Etat ou de gouvernement qu’ils ont élus de manière directe ou indirecte dans leur propre état sont également leurs représentants et les citoyens sont en droit d’attendre que la démocratie avance lors de chaque nouvelle décision, et surtout quand il s’agit de droits fondamentaux.

Bibliographie

Marc Augé. Pour une anthropologie de la mobilité. Rivages poche / Petite Bibliothèque Payot. 2012.

Régis Debray. Eloge des frontières. NRF. Gallimard. 2010.

Jürgen Habermas. La constitution de l’Europe. NRF essais. Gallimard. 2012.

Luuk van Middelaar. Le passage de l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF. Gallimard. 2012.

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Erri De Luca : Pas ici, pas maintenant

Le parcours des Ponts de l’Europe passe par des moments historiques qui se déroulent dans les enceintes prestigieuses : la Galerie des Glaces de Versailles, le Capitole romain, le Parlement anglais, mais il passe encore plus par des hommes, leurs maisons, le paysage de leur jeunesse, leur langue maternelle, leurs parents, leurs souvenirs. Et la parole qu’ils nous transmettent aujourd’hui, pour nous aider à mieux nous comprendre.

Je me suis rapproché d’Erri De Luca avec prudence. Non par crainte, mais plutôt par respect. Il m’est arrivé de lui consacrer de petits textes. Une manière de dire modestement mon admiration.

La première fois c’était à Rome. Une nouvelle, soudain, au milieu d’un recueil intitulé « Le contraire de un » « Il contrario di uno ». Le titre n’était pas difficile à traduire, le reste du texte beaucoup plus, mais heureusement l’auteur bénéficie des soins attentifs de Danièle Valin qui le mène vers la langue française. La nouvelle se nomme « La chemise au mur ». C’était il y a six années déjà. Cette irruption si soudaine dans mon émotion évoquait la naissance de l’amour et les phrases étaient comme une lumière : «Les baisers ne sont pas une avance sur d’autres tendresses, ils en sont le point le plus élevé. De leur sommité, on peut descendre dans les bras, dans les poussées des hanches, mais c’est un effet de traction. Seuls les baisers sont bons comme les joues des poissons. Nous deux, nous avions l’appât de nos lèvres, nous happions ensemble.» J’avais retrouvé par hasard pour illustrer ma réaction une photographie prise dans un bar situé près du Parlement italien. Un garçon de café placé devant moi, tandis que je terminai un expresso accompagné de son verre d’eau, tournait la tête vers l’entrée où apparaissait une jeune femme de rose vêtue. L’épiphanie de l’amour dans un regard échappé et un corps tendu vers le baiser prochain. Les baisers, au point le plus élevé. Parole d’alpiniste toutefois qui dit par ailleurs dans une interview : « Les sommets sont des impasses. »

La seconde fois, c’était en septembre 2010. Je n’étais plus à Rome, mais à Perpignan. Il s’agissait du roman « Le jour avant le bonheur » « Il giorno prima della felicità ». Avec ce livre qui m’accompagnait, un second bonheur me fait plonger dans Naples. Au fond d’une cour d’immeuble où se joue, comme en dialecte napolitain, un drame de Shakespeare, entre des amants qui se sont longtemps attendus. Et cette magnifique phrase, encore, sur le port clandestin, une fois le jour disparu : « La nuit, la ville est une poche retournée. »

Et alors l’envie de revenir à Naples au plus vite. Vers le quartier originel. Ce petit monde d’après-guerre où ses parents se remettent peu à peu de leur déchéance sociale. « Montedidio », qui vient vers nous comme un boomerang de l’année 2002 où il a obtenu le Prix Femina étranger et qui a été édité en livre de poche en 2011. Amour, toujours. Amitié d’après holocauste. Vol de l’ange juif bossu qui veut atteindre Israël. Envol du morceau de bois qui reviendra à son point de départ le jour où l’enfant, traversant l’adolescence, sera le jeune homme à qui prendra la confiance de le laisser prendre l’air. Une parenté des phrases : « Elle se lève, entasse dans ses bras le linge étendu et me salue en tendant son cou en avant pour un baiser. Alors j’avance ma bouche droit vers la sienne, comme ça nous sommes pareils. Les fiancés font des gestes pareils. » Quelle merveille !

La troisième fois, enfin, en septembre 2011 avec « Le poids du papillon » « Il peso della farfalla ». Le retour à la montagne de l’alpiniste émérite qui hume l’air qu’il a de plus en plus de mal à dominer en raison de l’âge. Le sportif qui grimpe pour une des ultimes fois et qui crée un homme et son double : le braconnier et le chamois. Là encore De Luca nous dit avec tellement de justesse que le combat est perdu d’avance. L’animal est toujours supérieur à l’homme car, pour sa sauvegarde, il ne vit que dans l’instant présent. L’homme s’encombre toujours du passé et du futur et le présent lui échappe.

Et puis, le retour à l’origine, en édition bilingue avec une préface de 2010 : « Pas ici, pas maintenant », « Non ora, non qui ». Je le commence avec plaisir, je le savoure depuis quelques jours dans le double langage. L’écrivain dont le regard en effet s’embarrasse du passé, ne s’habitue toujours pas aux interviews qui le dépassent : « Vingt ans après, je ne me suis pas habitué aux questions. On m’interroge sur moi, mes pensées, ma vie passée, les montagnes, les alphabets, mes travaux…Mes réponses sont des hôtes de leurs questions, et je les remercie de leur accueil. Je ne m’y fais pas, je m’en aperçois au changement de forme des phrases répondues. » « Dopo venti anni non mi sono abituato alle domande. Chiedono di me, dei pensieri, della vita svolta, di montagne, alfabetti, lavori…Le mie risposte sono ospiti delle loro domande, da ringraziare per ogni accoglienza. Non mi ci abituo, me ne accorgo dal cambio di forma delle frasi risposte. »

J’aime par-dessus tout, comme pour Claudio Magris, ce va et vient musical entre les deux langues. Mais j’ai toujours besoin de la traduction pour trouver la voie. J’attends donc ainsi patiemment que le tout dernier « I pesci non chiudono gli occhi » ait trouvé sa traduction française.

Mais si je suis venu à De Luca ce soir et si j’ai placé ce texte à côté du sort politique de l’Europe, ce n’est pas seulement pour ce ravissement régulier des sentiments. C’est à partir d’un autre souvenir et d’une interview. Le souvenir vient de Syracuse, il y a un an. Les armées alliées venaient de prendre le tyran libyen en tenailles. Tard dans la nuit, la télévision italienne interrogeait l’écrivain. J’admirai son calme. J’écoutais le romancier. A la vérité, je ne savais rien de son passé et je me suis donc tenu à côté d’un grand nombre d’allusions politiques. Et puis j’ai oublié.

En décembre dernier, les réponses sont venues. L’autre que l’écrivain; celui dont le socle assure l’écriture et cette étrange sagesse intranquille, apparaissait. L’ancien de Lotta continua. L’ouvrier qui avait choisi de connaître dans son corps la douleur du travail posté, du travail de chantier, arc-bouté sur un marteau piqueur. Celui qui rencontre la Bible et veut la connaître en hébreu. Celui qui lit l’hébreu entre deux épuisements et écrit pour que son père puisse, sinon le lire puisqu’il est devenu aveugle, mais au moins être touché. Bien plus « Quand je lui ai envoyé le premier exemplaire, ma mère m’a dit qu’il l’avait ouvert au milieu pour glisser son nez dedans. Ceux qui aiment les livres le font, moi je ne l’ai jamais fait. »

Que répond en effet de Luca à Raphaëlle Rérolle dans Le Monde? Que répond cet homme d’une extrême gauche, que l’on a enfermé dans la case bien étiquetée des années de plomb?: « Moi, je les appelle les années de cuivre parce que c’est un métal conducteur : cela donne une meilleure idée du câblage de la vie politique d’alors, où nous fonctionnions en réseau, d’un bout à l’autre du pays. »

Devenu plus tolérant à toutes les opinions, à la liberté d’expression, même à celle des ennemis de classe, il parle surtout de ce contre quoi il continuera de se battre. Au-delà de cette tolérance, sa colère s’adresse toujours à cet Innominato qu’il ne veut en effet pas nommer et qui est retourné à l’état de marchandise périmée en novembre dernier. Et puis aussi de cette honte du rejet de l’autre et des expulsions en pleine mer : « Même le Messie est le fruit de métissages : la généalogie de Jésus, à la première page du Nouveau Testament, comprend cinq noms de femmes, dont trois qui n’appartiennent pas à Israël : Tamar (Canaan), Rahav (Jéricho) et Ruth (Moab). La plus précieuse des dynasties repousse donc la pureté des sangs et le pedigree. »

Mais il prend place dans mon cœur parmi les Européens que j’aime, ceux qui ont acquis le droit de nous mettre en garde. De grâce, écoutons-le :

« Quand je vois les sourires de Sarkozy et de Merkel à propos de l’Italie, mon sang se glace. Je me dis : mais ils ne voient donc rien ? Ils ne comprennent pas que ce qui se passe est une prophétie ? A notre époque, les prophéties ne sont pas le fait de prophètes mais de bouffons. Et ce qu’annonce l’Italie, c’est le passage du citoyen au client. Le citoyen est évalué en fonction de son pouvoir d’achat, qui lui permet d’acheter une justice, une santé, une école un peu meilleures. Nous avons perdu le sens de l’Etat. L’effet collatéral de la phrase «Enrichissez-vous», c’est le chacun-pour-soi. Chez nous, le bien commun est devenu une abstraction. Il est déjà arrivé que l’Italie soit prophétique pour l’Europe – avec le fascisme. Il n’y a pas de quoi rire. »

Claudio Magris : traduire l’Europe

Le passage des langues

Les langues sont des ponts, mais les traducteurs le sont certainement encore plus, surtout s’ils possèdent cette qualité unique de mettre à notre portée une œuvre littéraire, par essence personnelle et identitaire et de mettre un texte à portée d’une autre identité, tout en respectant son origine créative et son originalité.

Quels que soient les soucis économiques et sociaux traversés par le continent européen et la Grande Europe, elle regroupe 750 millions de personnes, s’exprimant dans 230 langues parlées. Dès lors, comme l’a remarqué Umberto Eco, «la traduction est la langue de l’Europe». Elle a toujours besoin d’auteurs et de passeurs. Pour la 7eme fois, avec l’aide de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, le dispositif démocratique voulu par la ville permet à des élèves et à des étudiants de suivre diverses manifestations, comme de rencontrer plusieurs auteurs significatifs participant à cette manifestation. «Quant aux nouvelles perspectives, elles montrent que – en dépit des changements de pratiques culturelles – les installations, expositions, rencontres, conférences, tables rondes, lectures spectacle, hommages à plusieurs auteurs proposés par « Traduire l’Europe » et « les Rencontres européennes de littérature » sont pertinentes.» ajoute Roland Ries, maire de Strasbourg. Les écrivains invités cette année incarnent encore cette diversité.

Qu’il s’agisse de la Suédoise Katarina Mazetti, de la Canadienne Nancy Huston établie en France depuis quatre décennies, de Tzvetan Todorov – originaire de Bulgarie – ou du Prix Européen de Littérature 2011 attribué au Slovène Drago Jancar. Un accent particulier est mis cette année sur la Slovénie. Situé à la croisée de plusieurs mondes – germanique, latin et slave –, ce pays occupe une position comparable dans une certaine mesure à celle de l’Alsace. C’est sans surprise donc que sont invités des Triestins célèbres : ainsi Boris Pahor, âgé de 98 ans. Ce très grand écrivain slovènophone a connu les camps du Struthof, de Dachau, de Dora et de Bergen-Belsen. Il témoignera les 23 et 24 mars de l’itinéraire d’une vie et de ses combats pour la démocratie.

Cette fête se poursuit les vendredi 30 et samedi 31 mars 2012 par une rencontre sur le thème de la coexistence entre langues dominantes et langues locales : au niveau des régions, de la francophonie ou de l’Europe. Elle sera organisée en collaboration avec la Galerie Chantal Bamberger et le Centre Emmanuel-Mounier. Ce sera le moment d’honorer le dramaturge et poète Valère Novarina, Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2011 – dont l’œuvre considérable est aujourd’hui jouée à la Comédie-Française et enseignée dans les classes terminales – autant que les truculences impérissables de Germain Muller, fondateur du Barabli. Celui-ci s’inscrit parmi tous ceux qui, depuis Geiler de Kaysersberg, ont fait de l’humour une dimension fondamentale de la littérature alsacienne – tout particulièrement l’humaniste colmarien Jörg Wickram dont les Joyeuses histoires à lire en diligence, nous sont aujourd’hui rendues par les traductions de Catherine Fouquet.

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Un écrivain de l’ailleurs

Mais une avant-première a eu lieu le 3 mars dernier avec la conférence de l’écrivain italien Claudio Magris. Un Pont de l’Europe en  lui-même, également originaire de Trieste, cet humaniste, germaniste par essence, est aussi traducteur de Kleist, Schnitzler et Büchner. Mais bien plus encore, il s’est situé à la croisée des passions européennes : celle de la réflexion sur l’importance de l’identité, sur la place de la frontière dans l’histoire européenne, mais aussi sur l’expérience du voyage. Ce n’est pourtant pas un écrivain-voyageur, mais comme l’écrit Maurice Nadeau en introduction à la collection « Voyager avec… », un écrivain à qui il est arrivé de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez lui, dans un autre espace-temps.

La rencontre avait lieu dans la grande salle de l’Aubette, tout un symbole et ce sont donc plusieurs centaines de personnes qui étaient présentes. Bien entendu il y avait le prétexte d’un nouvel ouvrage, « Alphabets » qui vient de sortir dans la traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, ses traducteurs fidèles. Cette fois le voyage qu’il met en ordre à partir d’articles parus dans le « Corriere della Sera » ressemble beaucoup plus à la biographie amoureuse d’un amateur de littérature et d’un professeur de lettres qui suit le paradoxe de Jorge Luis Borges affirmant qu’il vaut mieux tirer gloire des livres qu’on a lus, plutôt que de ceux qu’on a écrit. De ce fait, Magris rejoint une famille prestigieuse de romanciers contemporains qui ont creusé le sillon de l’art du roman pour mieux assurer leur conviction que cette forme de création écrite est une lecture du monde, la prise sous dictée de la parole de médiateurs inconnus qui apparaissent au cours de la construction de l’histoire en devenant des personnages et la métaphore d’un mouvement sous-jacent des rapports humains dont les scientifiques et les politiques ne pourront jamais parler. Dans cette famille restreinte on compte déjà bien entendu Milan Kundera et Orhan Pamuk.

Alors au fond peu importe les questions qui lui ont été posées. Elles reposaient certes sur de très beaux passages de l’ouvrage concernant la fascination de l’ombre et l’importance du clair-obscur, sur les échanges culturels des langues et leurs emprunts réciproques ou sur l’importance de mettre en scène l’ambivalence et la complexité. Mais Claudio Magris était là pour une sorte de cours libre, comme on en donne au Collège de France – ce qu’il a fait en 2001-2002 et sa pensée a suivi le vol du papillon, suivant en quelque sorte les déplacements de l’Odyssée et rappelant que, comme Ulysse le fait devant le Cyclope, le nom du voyageur est : « personne » puisqu’il n’est plus de nulle part.

Mitteleuropa

Comment éviter d’évoquer cette notion mi géographique, mi humaine qu’il incarne depuis tant d’années et surtout depuis la publication de « Danubio » en 1986, un ouvrage qui m’avait donné tant de plaisir de lecture quand je suis allé faire une intervention au Centre de Culture Européenne de Calarasi en Roumanie et de celle de « Microcosme » en 1997. Voulant faire plaisir à ses auditeurs il a affirmé que Strasbourg était la dernière ville de la Mitteleuropa, ce qui n’est pas une boutade. L’idée de Michel Krieger en 1996 d’inviter des intellectuels européens à écrire des textes pour les placer sur le Pont de l’Europe à Strasbourg tient au fait que peu de temps après 1989 un inconnu venu de l’Est avait écrit sur le pont : « Me voilà enfin en Europe ».

Le Conseil de l’Europe, suivant l’idée de Daniel Therond avait également, au début des années 90 invité Magris à participer à un colloque itinérant qui s’était déroulé entre Vienne, Prague et Budapest. On doit aussi se souvenir que la première rencontre des chefs d’Etats et de gouvernements organisée par cette institution le 9 octobre 1993 s’est déroulée à Vienne, autre ville frontière, phare culturel pour une grande partie de cette Mitteleuropa.

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Mythologies viennoises

La Déclaration issue de cette grande première viennoise indiquait deux voies de coopération qui ont conforté tant l’enseignement de l’histoire croisée de l’Europe que la poursuite de coopérations transfrontalières par la visite de l’Europe : « La création d’une Europe tolérante et prospère ne dépend pas seulement de la coopération entre les Etats. Elle se fonde aussi sur une coopération transfrontalière entre collectivités locales et régionales, respectueuse de la constitution et de l’intégrité territoriale de chaque Etat. Nous engageons l’Organisation à poursuivre son travail en ce domaine et à l’étendre à la coopération entre régions non contiguës. Nous exprimons la conviction que la coopération culturelle, dont le Conseil de l’Europe est un instrument privilégié – à travers l’éducation, les médias, l’action culturelle, la protection et la valorisation du patrimoine culturel, la participation des jeunes – est essentielle à la cohésion de l’Europe dans le respect de ses diversités. Nos gouvernements s’engagent à prendre en considération dans leur coopération bilatérale et multilatérale les priorités et orientations approuvées au Conseil de l’Europe. »

Loin d’où ?

C’est donc dans ce contexte qu’en 1994 un texte fut demandé à Claudio Magris pour l’ouvrage «Repousser l’Horizon» et qu’il choisit d’évoquer la fascination des frontières et qu’en 1997 il participa à l’écriture d’un des textes placés sur le Pont de l’Europe. Après avoir décrit son enfance de transfrontalier, des souvenirs sur lesquels ils reviendra à plusieurs reprises, c’est dans cet ouvrage coédité par les Editions du Rouergue qu’il confie cette anecdote à l’origine du titre de l’ouvrage qu’il consacrera à Joseph Roth : « Dans une histoire juive, un Hébreu, habitant d’une petite ville d’Europe de l’Est, rencontre sur le chemin de la gare un autre Hébreu chargé de valises et lui demande où il va. « En Amérique du Sud » répond l’autre. « Ah ! » s’exclame le premier. « Si loin ! » Ce à quoi l’autre, l’air interloqué, lui dit : « Loin d’où ?». Magris ajoute alors : qu’étant sans patrie au sens historique et politique du terme, il est aussi sans frontières. «Mais il porte en lui sa patrie, avec la loi et la tradition dans lesquelles il est enraciné et qui sont enracinés en lui : ainsi, il n’est jamais loin de chez lui, il est toujours à l’intérieur de sa propre frontière, vécue non pas comme une barrière destinée à repousser l’autre, mais plutôt comme un pont, une passerelle ouverte sur le monde.»

Ailleurs que chez lui…Magris l’a été souvent, et dans des pays qui étaient restés lointains, ignorés, sans doute même barrés de notre mémoire tant nous ressentions de la culpabilité à l’égard de leurs habitants, mais qu’en raison de son statut de Triestin né durant la Seconxde Guerre mondiale, il apercevait de sa fenêtre. Il appartient alors à une autre famille, celle de Raymond Depardon écrivant peu et photographiant beaucoup « La solitude heureuse du voyageur » et d’Antonio Tabucchi dans « Viaggi et altri viaggi » : «Sono un viaggiatore che non ha mai fatto viaggi per scriverne, cosa che mi è sempre parsa stolta. Sarebbe come se uno volesse innamorarsi per poter scrivere un libro sull’amore »

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Dans « Déplacements » (l’infinito viaggare) où l’auteur passe des paysages de Don Quichotte à la vieille Prusse, puis au Pont Charles de Prague et aux bouleaux des forêts du Nord, il consacre une longue préface à détailler en neuf points ses convictions sur le voyage. La première est que le voyage est sans cesse à recommencer, le seconde est que le moteur en est la persuasion, cette faculté de vivre intensément tous les instants, la troisième est que  le voyage se présente comme un retour inévitable vers l’Heimat, la quatrième est la recherche de la traversée de toutes les formes de frontières, la cinquième est la volonté de confronter deux valeurs contradictoires, le connu et l’inconnu, la sixième est que le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps et contre le temps, la septième est que le voyage est immoral, au sens où l’on ne peut dépasser le statut de spectateur, la huitième est que les lieux parlent, parfois indirectement et modestement, mais qu’ils nous racontent et enfin la neuvième est que les pages écrites durant les voyages vieillissent avec nous et nous proposent à terme une sorte d’autoportrait de Dorian Gray.

Autrement dit, pour la beauté de la langue originelle de Magris : «Per vedere un luogo occore rivederlo. Il noto e il familiare, continuamente riscoperti et arricchiti, sono la premessa dell’incontro, della seduzione et dell’avventura ; la ventesima o centesima volta in cui si parla con un amico o si fa all’amore con una persona amata sono infinitamente più intense della prima. Ci ovale pure per i luoghi ; il viaggio più affascinante è un ritorno, un’odissea, e i luoghi del percorso consueto, i microscomi quotidiani attraversati da tanti anni, sono una sfida ulissiaca. « Perché calvacate per queste terre ? » chiede nella famosa ballata di Rilke l’alfiere al marchese che procede al suo fianco. « Per rotornare » risponde l’altro.»

« Pour voir un lieu, il faut le revoir. Le connu et le familier, continuellement redécouverts et enrichis, sont la promesse de la rencontre, de la séduction et de l’aventure ; la vingtième ou la centième fois que l’on parle avec un ami, ou que l’on fait l’amour avec une personne aimée, sont infiniment plus intenses que la première. Cela vaut aussi pour les lieux : le voyage le plus fascinant est un retour, comme l’odyssée, et les lieux du trajet habituel, les microcosmes quotidiens traversés depuis tant d’années, sont un défi ulysséen. « Mais que diable  faites-vous donc en selle, à chevaucher à travers ce pays empoisonné ? » demande, dans la célèbre ballade de Rilke, le cornette au marquis  qui caracole à ses côtés. « Pour revenir » répond l’autre. »

Voilà donc à quoi servent les traducteurs, à trouver le rythme et le balancement de la langue d’accueil et parfois de trouver le qualificatif qui était resté elliptique dans la langue d’origine.

Quelques ouvrages de Claudio Magris :

Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne (Il mito asburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur »,

Trieste : une identité de frontière (Itaca e oltre e Trieste. Un’identità di frontiera, 1982), en collaboration avec Angelo Ara, traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 1991

L’Anneau de Clarisse. Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (L’anello di Clarisse, 1984), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Esprit des péninsules, 2003

Danube (Danubio, 1986), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Une autre mer (Un altro mare, 1991), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1993.

Les Voix (Le voci, 1995), traduction Karin Espinosa, Descartes & Cie, 2002

Microcosmes (Microcosmi, 1997), trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1998 – Prix Strega 1997

Utopie et désenchantement (Utopia e disincanto. Saggi 1974-1998, 1999), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2001

L’Exposition (La mostra, 2001), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2003

Nihilisme et mélancolie. Jacobsen et son Niels Lyhne (leçon inaugurale faite le 25 octobre 2001, Collège de France, chaire européenne), Collège de France, 2001

Déplacements (chroniques du Corriere della Sera, 1981-2000), (L’infinito viaggiare, 2005), traduction Françoise Brun, La Quinzaine Litteraire, coll. « Voyager avec… », 2003

À l’aveugle (Alla Cieca, 2005), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2006

Vous comprendrez donc (Lei dunque capirà, 2006), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2008

Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale (Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale, 1971), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 2009

Alphabets (Alfabeti, 2008), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2012