Boris Pahor et Irma Miko : avoir vécu un siècle

« Fiori la vendi in piazza, fiori del Carso, o ben del Kras

Fiori nati da piera con Bora scura vardando el mar

Slavo la parla slavo e a Trieste no se pol più

Morto nostro Franz Josef tuti più mussi, solo ‘talian

Ben bon per farla curta: prima ‘na s’ciafa e no xe finì

I fiori i ghe buta in tera po’ i li mastruza con quei stivai »

Par la grâce des coïncidences, deux personnalités sont venues raconter leur vie ces derniers jours à Strasbourg. L’un, Boris Pahor l’a fait directement en s’appuyant sur son dernier livre traduit en français. L’autre, Irma Miko témoigne dans un film qui l’accompagne dans son parcours de mémoire au centre de l’Europe. Si je les nomme des hommes, ou des femmes ponts, je pense autant au caractère précieux et fragile de leur témoignage qu’au grand pont qu’ils ont pu créer entre les aubes de deux siècles.

Je me souvenais de ce texte qui décrit l’incendie de la Maison de la Culture slovène (Narodni Dom) en 1920, peu de temps avant que le premier Traité de Rapallo entre l’Italie et la Yougoslavie ait, par un échange de mauvais procédés réglant comme toujours aux dépens des peuples et des minorités les limites d’une frontière, rattaché Trieste à l’Italie.

Je me souvenais aussi de l’arrivée violente de chemises noires dans une salle de théâtre où de jeunes enfants attendaient l’arrivée de Saint Nicolas et la persécution d’une petite fille qui avait osé prononcer quelques mots dans une langue devenue minoritaire. Lorsque j’ai lu ces nouvelles, je n’étais pas encore allé en Slovénie et même si je connaissais les limites anciennes de l’Autriche-Hongrie, je n’avais pas perçu que l’auteur de ce récit était né pendant la Grande Guerre et donc sur territoire autrichien, dans une famille slovène.

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Boris Pahor avait sept ans au moment de cet incendie dont on comprend vite à l’écouter, à le regarder, qu’il fume encore devant ses yeux, quatre-vingt-treize ans plus tard. Il avait sans doute le même âge lorsque cette Fête de décembre dont on ignore souvent qu’elle s’était étendue à la côte adriatique et enracinée là par le biais d’un grand empire, avait été interrompue, comme on interrompt une parole, un conte, un récit fondateur pour couper les racines.

L’enfance de Pahor, au début du siècle précédent est notre miroir. Il est d’autant plus un miroir que je regarde ainsi grâce à lui, à travers lui, les photographies de mes propres parents. Ils ont, ou plutôt ils auraient le même âge. Avec Pahor et avec les miens, je me sens aujourd’hui centenaire.

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Sur l’estrade de la Salle Blanche de la librairie Kléber où il montait avec juste un peu de difficultés, il semblait trop petit pour sa chaise. Il est apparu dans une maigreur fascinante, comme un rescapé de la vie, flottant dans des habits juste un peu trop grands. Tandis qu’il caressait machinalement ses jambes, dont la réalité physique semblait avoir disparue sous l’étoffe, alors qu’il évoquait les plaies des prisonniers des camps allemands qu’on aurait ainsi pu croire cachées sous ses propres vêtements, sur sa propre peau, il tenait son micro bien droit, parlant un français qui n’hésite que rarement sur le choix du mot juste. Je pensais qu’il aurait pu très bien raconter sa vie (raconter en effet, plutôt que d’évoquer réellement son dernier livre traduit en français « Quand Ulysse revient à Trieste », un livre dont l’original, écrit en slovène date de 1955) en allemand, en italien, en russe, en polonais. Des langues pour expliquer, pour commenter, pour raconter, pour convaincre…que son identité est slovène et que ces langues-là, contraintes, obligées, parallèles, lui ont sauvé la vie, là où la possibilité de comprendre l’oppresseur ou le compagnon de malheur, était primordiale. Mais que toutes les langues minoritaires, maternelles, comme la sienne, devaient être protégées et exprimées. Nourries de création, envers et contre tout. Il le répète. Il fustige la France à voix douce de n’avoir pas encore ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, en invoquant le provençal, langue dans laquelle écrivait un Prix Nobel. « Je l’ai rappelé à Jack Lang » dit-il. C’était hier…

Il n’y avait que peu de jeunes gens dans cette salle. Quelques étudiants, quelques lycéens venus acheter des annales pour préparer le baccalauréat qui se rapproche. Quelques jeunes gens un peu égarés, un peu effrayés sans doute devant cette carcasse fragile venue d’un autre temps. Il y avait par contre des jeunes gens – je veux dire plus jeunes de dix années que Pahor au cours de la Seconde Guerre mondiale – qui avaient eux-aussi été retenus prisonniers dans les camps dont la litanie des noms horribles traversait dans la parole irrépressible de Pahor le territoire de ses souvenirs alsaciens – Sainte-Marie-aux-Mines (Markirch), le Struthof – avant d’oser prononcer les noms terribles : Mittelbau-Dora, Harzungen, Bergen-Belsen, Dachau, Buchenwald, des mots en marche jusqu’à Theresienstadt – Terezin. Certains d’entre eux ont pris la parole ce soir-là. Ils n’avaient pas de question à poser. Comme tous les témoins de drames marquants, ils tenaient à témoigner, à créer l’empathie. L’un d’entre-eux s’est longuement exprimé, créant un contrepoint ému au récit de l’écrivain.

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J’ai lu Boris Pahor à plusieurs reprises. « Arrêt sur le Ponte Vecchio », « La Villa sur le lac », « Le jardin des plantes ». Comment imaginer que cet écrivain qui parlait de l’amour, évoquant souvent les moments où des jeunes filles, puis des femmes plus jeunes que lui, offrirent leur visage, puis leur corps à sa souffrance, pouvait franchir le siècle cette année, dans quelques mois ? Des êtres doux, admiratifs, amoureux, parfois rebelles dont je me remémore les  paroles et qui pouvaient tout lui offrir, tout partager, sans pouvoir toutefois consoler un corps dans lequel se sont inscrites définitivement les « humiliation et les offenses » comme dans le roman de Dostoïevski qu’il aime à rappeler ; sinon à citer.

« Le vieillard se dirigea vers la confiserie ; il avançait d’un pas lent et incertain, déplaçant ses jambes comme des morceaux de bois, sans les ployer ; il était courbé et frappait de sa canne les pierres du trottoir. De ma vie je n’avais vu figure si étrange, et toutes les fois qu’il m’était arrivé de le rencontrer chez Müller, il m’avait douloureusement impressionné. Sa taille haute, son dos voûté, son visage de quatre-vingts ans qui avait quelque chose de cadavéreux, son vieux paletot, déchiré aux coutures, son chapeau rond, froissé, pouvant bien avoir vingt ans de service, et couvrant sa tête dénudée, qui avait conservé sur la nuque une touffe de cheveux jadis blancs, et jaunâtres aujourd’hui, ses mouvements d’automate, tout cela frappait involontairement ceux qui le rencontraient pour la première fois. C’était, en effet, quelque chose d’étrange que de voir ce vieillard se survivant, pour ainsi dire, seul, sans surveillance, et ressemblant à un fou échappé à ses gardiens. Il était d’une maigreur inouïe, il n’avait pour ainsi dire plus de corps : on aurait dit une peau tendue sur des os. » Ces mots de l’auteur russe prennent ce soir, quand j’écris, après cette rencontre un peu irréelle dans une librairie de Strasbourg, un accent particulièrement étrange.

Comment ne pas penser en effet en permanence à l’âge où le corps commence à s’évanouir, au moment on l’on écrit et quand on parle à son propre corps « humilié et offensé », quand on a échappé à la mort dans l’armée italienne, en Lybie, puis de nouveau en luttant contre le fascisme à Trieste, puis en parcourant, avec un triangle rouge, toutes les composantes de l’horreur concentrationnaire dans la dernière année de la guerre, en mangeant peu, en travaillant sans trêves, en marchant vers nulle part, puis en guérissant peu à peu d’une maladie pulmonaire à Villiers-sur-Marne ? Quand ni Dieu ni Diable n’a voulu de vous, quand ils se sont détournés en disant : pas celui-là, pas aujourd’hui, il  a tant à écrire…et à penser, la tête claire pour ce qu’il doit encore dire et raconter.

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Photo de Trieste en 2013 Rob.

Je regarde ou plutôt je lis des articles sur Pahor en préparant ce texte. Des articles écrits après qu’il ait présenté l’un de ses livres, dans d’autres librairies. Je vois bien qu’il sait toujours ce qu’il veut dire et qu’il n’a pas besoin d’interlocuteur pour l’aider à commencer ou pour lui demander des précisions. Qui oserait l’interrompre, en effet ? Même quand ses paroles sont dures, violentes entre ses lèvres qu’il caresse régulièrement, pour les humecter. Même quand elles devraient susciter de longues discussions. Qui aurait envie de contredire un siècle ? De contredire Ulysse quand il raconte son Odyssée ?

Quand il évoque les confinati : « Les Italiens ont tout promis et rien donné. Ils ont interné près de mille hommes de culture slovène en Sardaigne. » Pour lui, c’était hier, là aussi. Quand il affirme qu’il ne faut pas que la Shoah masque la multitude et la variété des exterminations raciales et politiques « Moi, je ne veux pas être englobé dans l’Holocauste. On a tout centré sur la tragédie juive, qui est incroyable, mais il n’y a pas de raisons de ne pas parler de nous. » Nous, c’est-à-dire un demi-million de morts, prisonniers politiques, Tsiganes, homosexuels… tous « les camarades réduits en cendres, pour leur honneur, mais surtout pour rappeler à la conscience des hommes la valeur de leur sacrifice qui, plus encore que le sacrifice au combat, touche au patrimoine de l’humanité » (Pèlerin parmi les ombres).

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Je l’ai intensément regardé et écouté. Comme j’ai écouté avec une incrédule admiration, il y a quelques jours Irma Miko née en 1914 à Czernowitz dans ce même Empire austro-hongrois, mais à l’extrême nord de l’Empire et à laquelle le cinéaste Yonathan Levy a consacré en 2010 un portrait sensible et familial « Das Kind ».

Le film était présenté à l’Odyssée dans le cadre du « Cinéma des Deux Rives fête l’Europe » en présence du documentariste le 4 mai dernier (et y est encore projeté encore jusqu’au 21 mai). Il n’a pas encore reçu son visa d’exploitation.

Tout part d’une ville dont les noms s’alignent comme des pans d’histoire : En russe : Черновцы ; en roumain : Cernăuți ; en allemand : Czernowitz ; en polonais : Czerniowce. Les langues disent mieux qu’un commentaire historique !

Comme Irma Miko, Paul Celan y est né.

Militante à Bucarest, résistante en France dans une mission des plus dangereuses : enrôler les soldats allemands dans la Résistance française, prise dans les deux cas dans la profondeur d’une foi communiste où elle pousse son premier mari vers les Républicains espagnols, elle témoigne de l’exigence d’une mission de civilisation qui se brise un jour sur la glaciation de Staline découpant la Bessarabie en morceaux disjoints et profondément séparés, encore aujourd’hui.

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Juive, pianiste, qui échappe à tout elle aussi et qui, aujourd’hui encore éblouit ses enfants en interprétant « La Tempête », cette sonate de Beethoven qui fait venir les larmes à ces jeunes vieillards qui sont nés d’elle. Et qui nous émeut par ce jeu exigeant, comme lorsqu’elle passe sans transition du français au roumain puis du roumain à la langue germanique! Elle dont la ville est aujourd’hui ukrainienne et dont l’ancienne capitale est revenue au libéralisme aveugle. Elle dont la vie continuera de s’écouler dans une autre capitale où elle se sent encore aujourd’hui étrangère. « Quand on parle de la maison, on parle de Czernowitz ». Plus de soixante ans pourtant qu’elle habite à Paris.

Si le film est modeste, c’est que, comme « Casa Nostra » de Nathan Nicholovitch, il est autoproduit. Un fils voulait garder un témoignage du parcours de sa propre mère et revenir avec elle, par étapes vers sa ville natale. Mais de ce film qui aurait dû rester intime est née, par la grâce du metteur en scène, une œuvre qui a valeur de symbole universel et qui témoigne surtout d’un regard en train de naître à la maîtrise du cinéma.

Un peu comme dans le film de Nathan Nicholovitch, la scène théâtrale prend une place essentielle dans le documentaire, à la seule différence qu’ici les membres de cette maison commune ne sont pas des acteurs, mais des relations proches ou lointaines et des témoins qui ne jouent pas. La seule actrice est la petite-fille d’Irma qui lit des fragments de mémoire. Du coup c’est elle qui, en jouant, devient ce symbole universel et qui concentre sur elle ce moment où un individu cesse d’être unique et entre dans l’Histoire. L’Histoire, celle dont nous avons absolument besoin pour ne pas oublier.

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Un regard sur les autres, certes, mais aussi un regard sur les villes étapes : Paris – Bucarest – Czernowitz.

Paris, devenue ville patrimoine où la mémoire s’est enfouie sous les décors touristiques et les allures organisées de cartes postales universelles. C’est ainsi que Yonathan Levy prend le parti pris de la filmer, dans la joliesse du soleil.

A Bucarest par contre la mémoire s’accroche encore aux murs, vient prendre la place des panneaux publicitaires géants qui ont gagné la ville en recouvrant des immeubles entiers où les symboles de la folie ordinaire n’ont pas disparus. Cette projection, cette superposition est certainement une des grandes réussites des séquences du film qui sont consacrées aux retrouvailles d’Irma avec ses amis, avec les responsables du théâtre juif, avec ceux qui ont bien du mal à comprendre comment et pourquoi leurs convictions communistes anciennes reviennent en surface comme un Eden perdu, quand la pauvreté les prend.

Ces séquences, qui traversent des lieux qui me sont chers, m’ont bien entendu mis en cause personnellement, mais elles m’ont aussi ramené à un autre documentaire que l’ai évoqué quand je l’ai découvert en 2009. un film où un fils – Albert Solé – et sa mère redécouvrent Bucarest où il est né. Cete oeuvre sensible sur la mémoire perdue d’un homme qui souffre de la maladie d’Alzheimer est consacré à Jordi Solé Tura, communiste catalan, ancien ministre de la culture espagnol, décédé depuis le film et l’un des pères de la Constitution démocratique. Irma bénéficie par contre d’une mémoire intacte, d’une mémoire inquiète mais tellement bienveillante…

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A Czernowitz, dernière étape du voyage, c’est comme si le calme était revenu. C’est là que la mémoire de la Shoah se présente pourtant avec la plus grande violence. C’est là qu’une grande partie de la famille a disparu. Les uns abattus dans la forêt, les autres déportés en Transnistrie. C’est aussi là que les confidences, énoncées pourtant avec calme sont les plus terribles.

Voilà donc deux enfants contemporains qui au tournant de leur centenaire continuent de parler de leur enfance et de cette vie qu’ils ont construite pour nous et pour nos propres enfants et aussi pour ceux qui naîtront d’eux, comme si elle était toujours là, présente comme l’mage permanente d’un éblouissement d’avoir autant vécu, d’avoir autant aimé, d’avoir autant pris de risques.

Mémoires vives, brillantes, pétillantes, des ponts de l’Europe.

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A lire : Boris Pahor ou l’originalité de la littérature slovène de Trieste. Antonia Bernard. Revue des études slaves. 2002. Volume 74.

Wikipédia : « À la suite du conflit russo-turc, à partir de 1775, la ville de Cernăuți, alors moldave, est annexée comme toute la Bucovine par les Habsbourg d’Autriche, et prend le nom de Czernowitz. Elle reçoit alors de nombreux colons Autrichiens, Juifs, Polonais et Ukrainiens de Galicie, et devient en 1849 la capitale du duché de Bucovine, mis en place par la constitution de l’Autriche du 4 mars 1849. Lors de la dissolution de l’Empire d’Autriche-Hongrie en 1918, Czernowitz revient à la Roumanie et reprend le nom de Cernăuți. Elle devient soviétique le 28 juin 1940 à la suite du pacte Hitler-Staline : selon les dispositions de ce pacte, les Autrichiens sont tous transportés vers l’Allemagne ; par ailleurs, environ 25 000 Roumains sont déportés vers le Kazakhstan. Reprise par les Roumains sous le régime Antonescu allié de l’Allemagne nazie en 1941, elle voit cette fois l’armée roumaine déporter en Transnistrie les Juifs de la ville, à l’exception des 16 000 sauvés par le juste Traian Popovici, maire de la ville. Après que la Roumanie a rejoint les Alliés le 23 août 1944 Tchernivtsi est occupée par les troupes de l’Armée rouge et prend le nom russe de Tchernovtsy (Черновцы). Elle fait partie de la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSS d’Ukraine) à partir de 1947, sous son nom ukrainien de Tchernivtsi (Чернівці), jusqu’à la dislocation de l’Union soviétique en 1991. Depuis, elle est une ville d’Ukraine. À l’exception d’une petite minorité roumaine, sa population est aujourd’hui presque entièrement ukrainienne, mais il n’est pas rare que des touristes descendant des Autrichiens ou des Juifs de la ville viennent la visiter.

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Gabriella Battaini-Dragoni : Un regard attentif sur le dialogue interculturel

Forum de Delphes. Avril 2010.

Il me semble évident de mettre en avant des personnalités ponts qui ont acquis une certaine célébrité. Elles sont à l’origine de déclarations importantes, de conventions essentielles ou d’une œuvre littéraire qui nourrit nos besoins de symbole. Leur liste, placée sur la droite, s’allonge au fur et à mesure que je reviens à ce blog ; c’est-à-dire lorsque je ressens le besoin de refonder pour moi-même et par la recherche des origines d’un processus plein de surprises, mon besoin d’Europe qui pourrait parfaitement succomber sous les coups des vagues critiques et de l’écume des jours.

Mais par nature, on parle peu des personnalités qui font partie de l’entourage des décideurs et des médiateurs. Cercle d’amis, compagnons de route, voire fonctionnaires des institutions internationales qui se sont donné pour mission la tâche opiniâtre de traduire dans les faits des décisions internationales prises au plus haut niveau, d’en organiser les discussions préparatoires, de trouver les meilleurs interlocuteurs et de faire naître des actions.

Lorsque je suis arrivé au Conseil de l’Europe en 1992, j’ai fait la connaissance de Gabriella Battaini-Dragoni. Elle était attachée à la direction de l’Enseignement, de la Culture et du Sport pour faire la liaison avec l’administration centrale. Il y a un mois et demi, vingt années plus tard, elle a été nommée Secrétaire-Générale adjointe de cette institution. Le parcours est exemplaire, non seulement parce qu’il est couronné aujourd’hui d’une mission exceptionnelle, mais que les étapes de ce parcours que j’ai eu à connaître sont exemplaires.

Après le départ en 1994 de Catherine Lalumière, Secrétaire-Générale du Conseil de l’Europe qui avait su l’apprécier, elle est nommée Chef de Service à l’Unité de Recherche et de Planification de l’Institution. En 1996, elle devient Directrice des affaires Sociales et de la Santé, domaine dans lequel elle avait travaillé dans un  de ses premiers postes en 1981, puis première femme Directrice Générale en 2001 (Cohésion sociale). Mais c’est à partir de 2004, j’allais dire, par grande chance, qu’elle se voit proposé par le Secrétaire-Général Terry Davis à peine en fonction le poste de Directrice Générale de l’Education, de la Culture et du Patrimoine, de la Jeunesse et du Sport. En 2005 elle y adjoint le travail de coordinatrice pour le Dialogue Interculturel avec la lourde responsabilité de la préparation du Livre Blanc du Conseil de l’Europe sur le Dialogue Interculturel « Vivre ensemble en égale dignité » et en 2008 celle de coordinatrice pour la Campagne contre la discrimination. Je garderai, comme un moment très particulier, le dialogue tendu qu’elle a soutenu en 2007 avec Augustin Legrand, promoteur des Enfants de Don Quichotte lors de la réunion de Paris sur l’examen des Fondements de la notion de Partage citoyen dans le cadre de l’Itinéraire Saint-Martin de Tours.

Commission du Partage citoyen. De droite à gauche : Augustin Legrand, Catherine Lalumière, Albert Jacquard, Gabriella Battaini-Dragoni, Antoine Selosse.

Après une courte transition d’à peine un an comme Directrice Générale des Programmes (orientation stratégique des activités intergouvernementales du Conseil de l’Europe, supervision de leur mise en œuvre aussi bien au Siège que par les Missions de terrain, responsable de la mobilisation des ressources extrabudgétaires de l’Organisation), elle va maintenant terminer sa carrière au poste le plus prestigieux pour un fonctionnaire de cette Institution, puisque par tradition, le poste de Secrétaire Général adjoint n’est pas un poste politique, mais plutôt un poste de support administratif des décisions politiques et donc confié à un membre du Secrétariat.

Des Itinéraires interculturels

Personne ne peut ignorer l’admiration personnelle que je lui porte, ni ma gratitude à son égard. Toutes deux sont surtout fondées sur ses interventions pertinentes et engagées à des moments clefs où le programme des itinéraires culturels méritait d’être protégé de ceux qui ne lui voulaient pas que du bien ou à des moments clefs où l’Institut Européen des Itinéraires culturels devait être aidé à l’intérieur même d’une Institution qui pouvait y percevoir comme une concurrence externe, ou à tout le moins y voir un organisme hors de contrôle. Je me souviens de cette conversation téléphonique de mars 2010 où elle me promettait de faire un défi personnel du « sauvetage » des itinéraires culturels en exerçant tout son pouvoir de conviction pour que soit décidé par le Comité des ministres un Accord Partiel les concernant qui serait installé à Luxembourg et que se renforcent les liens avec la Commission européenne et le Parlement européen. Il s’agissait de donner enfin, après quinze années d’externalisation, des assises fortes à un cadre de travail dont elle avait pu apprécier, pratiquement depuis l’origine, tous les enjeux et qui risquait de disparaître, faute de budget. A peine huit mois plus tard, ce défi était relevé avec succès. Je peux donc en parler aujourd’hui sans trahir de secret.

Première réunion de remise de mentions aux Itinéraires culturels, 16 juin 2004 Strasbourg. José Maria Ballester parle des Chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Gabriella Battaini-Dragoni avec à sa droite, la Secrétaire-Générale adjointe, Maud de Boer- Buquicchio.

Je ne dirai rien, par pudeur, des moments de discussion administrative, que je prends comme des instants de pédagogie pratique qui permettent de comprendre ce qu’est une mission européenne dans une Institution qui s’appuie sur des valeurs. C’est bien entendu au moment où elle a participé à des cérémonies de remise de mention à des itinéraires culturels que son regard est devenu plus attentif à ceux qui, sur le terrain, bâtissent des solidarités et des équipes. J’ai réuni quelques images et quelques extraits de ses déclarations, parmi les plus significatives.

Extrait de déclarations :

21-22 avril 2005. Colloque « Tourisme culturel : le défi de l’intégration européenne » organisé à Luxembourg pour les responsables des ministères de la Culture et / ou du tourisme des pays de l’Union Européenne et du Conseil de l’Europe. Présidence luxembourgeoise du Conseil de l’Union Européenne.

« A l’évidence les principes et les valeurs auxquels nous nous référons se rattachent à un arrière-plan culturel sans lequel nous ne pourrions comprendre ni les conflits hérités de l’Histoire, qu’il nous faut aujourd’hui surmonter, ni les grands moments d’ouverture et d’espoir de la construction européenne. Ainsi, un but foncier de la coopération culturelle développée auprès du Conseil de l’Europe, sous les auspices de la Convention culturelle européenne paraît bien de mettre en lumière l’apport de la culture, comprise au sens le plus large, à la construction d’une Europe pacifique et démocratique. Sur la lancée de la Déclaration ministérielle de Wroclaw ayant marqué en décembre 2004 le début de la célébration du 50ème anniversaire de cette Convention et de la Déclaration d’Opatija d’octobre 2003 sur « le dialogue interculturel et la prévention des conflits », plusieurs événements mettront l’accent d’ici à la fin de l’année 2005 sur les grands axes de notre action en matière de culture et de patrimoine. Ainsi le plan d’action issu du Sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement du Conseil de l’Europe, qui se tiendra au mois de mai, pourrait se référer à l’action de notre Organisation favorisant le respect de la diversité culturelle et le dialogue interculturel dans la perspective d’une « Europe plus humaine et plus inclusive ».

13 mai 2006. Remise de la mention « Grand itinéraire culturel du Conseil de l’Europe » à la Route de l’Olivier. Delphes, Grèce.

« Si j’en crois les mythes grecs, l’olivier est aussi ce que Zeus choisit dans l’arbitrage qu’il devait rendre entre Pallas Athéna, symbole de la sagesse, mais aussi déesse de la guerre et Poséidon, dieu de la mer, pour la possession de l’Attique. D’un côté, le cheval né de l’écume des vagues et de l’autre la naissance d’un arbre dont Zeus considéra qu’il était le plus utile cadeau fait aux mortels. Du symbole de la guerre, la lance d’Athéna, naît le symbole de la paix qui est choisi pour le bonheur des hommes. Je ne saurais trop insister sur le fait que dans l’esprit des promoteurs des Routes de l’Olivier, itinéraire culturel qui nous réunit aujourd’hui dans un paysage aussi superbe, 6000 ans après la domestication de cet arbre sauvage, l’esprit de dialogue et de paix entre les pays de la Méditerranée est une recherche fondamentale. Lorsque je considère les parcours qui ont débuté en 1999 dans l’ancienne ville de Pylos où ont été découvertes les tablettes comportant l’idéogramme de l’olivier qui a été adopté pour marquer ces route contemporaines, je suis impressionné de constater combien de frontières ont été franchies sur les milliers de kilomètres parcourus. Des frontières qui se sont récemment rouvertes entre les pays des Balkans, ou des frontières conflictuelles – je pense à l’Algérie et au Maroc – que ce symbole même a aidé à franchir ou encore des lieux marqué par des gestes d’apaisement, .comme dans la plantation d’un olivier dans la ville d’Ar-Rutbah en Irak, quelques jours avant le début du conflit. »

16 juin 2006. Cérémonie de remise de la mention « Grand itinéraire culturel du Conseil de l’Europe » à l’itinéraire des sites clunisiens. Cluny, France.

« Je me permettrai de citer plusieurs auteurs qui ont participé à nos côtés, depuis l’origine de l’itinéraire de l’influence monastique, à cette réflexion sur les fondements mêmes d’un tel thème. « L’obligation première des moines est de se suffire à eux-mêmes afin de pouvoir prier sans contrainte dans un lieu adéquat. » Nous dit très simplement l’historien Jean François Pernot lors de l’Université Européenne à l’Abbaye de Luxeuil en 2003. Les bases du monachisme sont ainsi posées. A l’Est de l’Europe, Anca Vassiliu, philosophe et historienne de l’art affirmait en 1996 : « La première composante du monachisme oriental est la prière du cœur » et elle ajoutait : « La deuxième composante du monachisme oriental est la tradition de la paternité spirituelle et la troisième est la voie intellectuelle et spirituelle du mystère. Il s’agit d’un rapport au transcendant qui prend la voie d’une recherche intellectuelle, artistique et musicale, soit un rapport qui passe par la médiation de la culture. » J’ai été également frappée par la comparaison que fait François Lautier, sociologue et enseignant à l’école d’architecture de Paris-La Villette, sur la pensée de l’espace et de l’organisation, en comparant le monachisme médiéval à l’organisation des entreprises économiques aujourd’hui. Enfin, j’ajoute à toutes ces notions déjà très fortes, celle de la puissance des réseaux qu’évoquait l’un d’entre vous, Robert de Backer. « En quelques deux siècles, l’abbaye de Cluny a étendu son influence à une grande partie de l’Europe de l’Ouest. C’est le fruit d’une conjonction favorable entre les personnalités exceptionnelles des premiers abbés qui ont assuré la continuité de l’œuvre, des réseaux aristocratiques de l’Europe naissante auxquels ils appartenaient souvent, et des circonstances bénéfiques. »

Mis face à ces formules-clefs : réseau d’influence, organisation des entreprises, culture du cœur, voie intellectuelle du mystère, médiation artistique et musicale de la culture, nous sommes confrontés à des notions dont la compréhension ne requiert pas seulement une connaissance intellectuelle, mais aussi une perception sensible. Certaines d’entre-elles, par leur grande actualité sociale peuvent toucher dans leur plus profonde intimité, dans leur identité même, ceux qui visitent ces monuments aujourd’hui. Il s’agit en particulier d’une empathie avec la pratique religieuse – et pour beaucoup d’entre nous, à l’Ouest de l’Europe, avec la pratique religieuse de « l’autre ».

Ceci signifie donc que le grand enjeu d’un itinéraire culturel tel que le vôtre, dont l’objet est de vouloir créer de nouveaux horizons pour les touristes, en ouvrant au public des patrimoines religieux remarquables, mais aussi d’autres plus secrets, plus retirés du monde, ne peut passer seulement par le fait d’inscrire un thème religieux dans le cadre prestigieux du programme d’une institution européenne. Il s’agit aussi d’une mission plus complexe, plus délicate, puisqu’il vous faut entreprendre la médiation de ce qui compose les formes de la spiritualité propre à l’Europe, de mieux donner à comprendre les codes des patrimoines religieux, ou d’illustrer les raisons et les formes des continuités historiques de la pratique du pèlerinage, pour revenir enfin sur les emprunts que les religions ont pu se faire les unes aux autres. Vous restaurez, vous préservez, vous animez ces lieux du monachisme dont Michel Wolkowitsky affirmait en 1996 qu’ils témoignent d’une «… épopée demeurée inégalée dans sa durée malgré les coups assénés par les vicissitudes de l’histoire » et dont la continuité « n’a jamais été interrompue depuis l’origine de la chrétienté jusqu’à nos jours ».

Mais cette intégration dans le cadre des itinéraires culturels implique également que nous recherchions à vos côtés à mieux faire comprendre une des composantes religieuses de l’Europe et ce justement en tant que telle, en n’ayant cependant de cesse de la considérer dans le contexte d’un dialogue permanent avec les autres composantes du monachisme. Il s’agit en effet de formuler un message sur l’essence de vos patrimoines, mais aussi d’un message politique dressé contre des intolérances quotidiennes qui prennent appui sur de nouveaux intégrismes religieux, des intolérances qui ne restent pas seulement verbales, mais constituent des sources de conflits communautaires ou ethniques dramatiques. »

14 mars 2007. Commission sur le Partage citoyen (Itinéraire Saint Martin). Institut hongrois, Paris.

Le Conseil de l’Europe a inscrit à l’entrée même du Palais de l’Europe la phrase suivante : « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés, s’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». Si la Convention Européenne des Droits de l’Homme a été ouverte à signature, très peu de temps après la création du Conseil de l’Europe, pour la Charte Sociale Européenne, qui traite elle encore plus directement – par la question des droits socio-économiques – la question du partage, il a fallu quand même une décennie. Il s’agit d’un texte contraignant et d’un système de contrôle établi par les états membres, mais qui n’a pas la valeur justiciable de celui qui régit les Droits de l’Homme, un texte qui est tout de même quasi-juridictionnel… Le deuxième moyen, par lequel l’organisation a plus récemment, au cours des dix dernières années, essayé de traiter le problème du partage, de la solidarité, de l’intégration, de l’inclusion a été à travers les instruments dont il s’est doté en matière de cohésion sociale. En fait, le deuxième Sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de l’organisation qui s’est tenu en 1998 à Strasbourg, à l’initiative de la France, avait comme thème celui de la cohésion sociale dans un rapport étroit au concept de fracture sociale. Cette nécessité de cohésion sociale, où le partage joue un rôle clef, n’a fait que constituer un objectif de plus en plus urgent, en moins d’une dizaine d’années, urgence rappelée par la stratégie de Lisbonne, adoptée par l’Union Européenne, quelques années plus tard.

 30 décembre 2010. Supplément à l’Hebdomadaire luxembourgeois Le Jeudi

Le Conseil de l’Europe développe aujourd’hui deux types de missions. Au cœur de notre travail se placent les missions fondamentales en matière de respect des droits de l’Homme et de l’État démocratique dans les quarante-sept pays membres. Mais notre institution est également extrêmement attentive – et ceci depuis la Convention culturelle européenne, ouverte à signature dès 1954 – à l’accès démocratique à la culture, au respect des droits culturels et patrimoniaux, à la connaissance et au partage des langues y compris minoritaires – qui constituent notre tissu intellectuel commun, comme à une connaissance de l’histoire qui confronte et compare les perspectives nationales etcherche à combattre les préjugés et le racisme. La recherche d’une identité commune enrichie de toutes nos diversités est donc un pilier essentiel du Conseil de l’Europe. Le programme des itinéraires culturels, souhaité par notre Assemblée parlementaire en 1984 et ouvert en 1987 à Saint-Jacques de Compostelle a été voulu non seulement comme un moyen de découvrir la diversité du patrimoine de “l’Autre“ au cours des voyages, mais aussi comme un outil de coopération européenne large et diversifiée et un moyen concret de vivre quotidiennement une citoyenneté européenne active.

Septembre 2011. Préface à l’ouvrage : « Alla scoperta delle radici europee. I 29 Itinerari del Consiglio d’Europa. » Touring Club Italien, 2011.

« Le Livre blanc sur le dialogue interculturel qui a été publié en mai 2008 par le Conseil de l’Europe, souligne parfaitement que le développement des transports et du tourisme a amené de plus en plus de citoyens d’origines sociales et culturelles très différentes à se retrouver dans un contexte de proximité, ou pour mieux dire « face à face », ce qui a bien entendu augmenté les occasions d’un dialogue interculturel plus diversifié que celui qui a lieu dans la vie quotidienne au sein de nos cités. Ce qui signifie que grâce au développement des voyages, le pluralisme, la tolérance et l’ouverture d’esprit sont devenus des valeurs plus importantes encore que par le passé, aussi bien pour le voyageur qui souhaite mieux connaître le pays, les lieux, les patrimoines et les traditions qu’il découvre que pour celui qui le reçoit et éprouve de la fierté à valoriser son identité aux yeux de « l’autre ». Le tourisme participatif – comme on parle de démocratie participative – devrait alors être la règle.

Nous savons bien cependant que le tourisme de masse et de consommation, qui a dominé la planète pendant une quarantaine d’années, est à l’antithèse de ces valeurs. Il crée au contraire une illusion d’exotisme. Il donne à consommer l’image caricaturale d’une culture locale fondée sur la nostalgie et le folklore et met le plus souvent en place des investissements qui n’avantagent pas les entreprises locales. Dans une certaine mesure, ce constat nourrit la remarque de Nathalie Galesne, responsable du site Babelmed : « Formée d’une multitude d’Etats, de langues, de sociétés, de cultures, d’histoires (plus ou moins convergentes) qui pourraient constituer sa richesse, et faire d’elle un grand ensemble homogène dans sa diversité, l’Europe semble au contraire secouée par une profonde crise qui l’empêche de vivre l’altérité et sa relation à l’autre de manière cohérente. » Le programme du Conseil de l’Europe sur « Les villes interculturelles » dont les résultats en termes de dialogue social et culturel constituent les éléments d’un modèle pertinent, adopté aujourd’hui par d’autres continents, répond fort heureusement largement et de manière concrète à l’inquiétude ainsi exprimée.

Le Conseil de l’Europe a envisagé également le tourisme d’une façon plus globale. Un grand travail a porté sur les manières de protéger les territoires des effets néfastes du tourisme de masse, tout particulièrement en ce qui concerne l’environnement et a proposé, dans le cadre du travail du Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux, une Résolution sur « la promotion du tourisme culturel en tant que facteur de développement des régions ».

Le tourisme culturel, qu’il concerne le patrimoine des centres urbains, le patrimoine paysager de l’espace rural, l’environnement et la biodiversité, les cultures locales et les productions de territoire, a su dans tous les cas rétablir lui aussi une éthique comportementale et un équilibre entre le visiteur et le visité, les mettant de nouveau sur un pied d’égalité et dans une situation de dialogue.

Le tourisme qui promeut les valeurs sociales, d’un côté, a su rencontrer dans de nombreux cas un tourisme éthique qui cherche à valoriser les produits locaux, à encourager l’architecture et l’artisanat traditionnels en permettant la poursuite de métiers qui étaient en voie de disparition. En un mot : en encourageant la durabilité et le respect mutuel. »

Réunion Parlement européen, section italienne. Réunion sur la Via Francigena. Février 2011.

Le défi d’un livre Blanc

Si de nombreuses Institutions évoquent la question du « Dialogue interculturel » et si l’Union européenne a développé un ensemble d’actions au cours d’une « Année du Dialogue interculturel » sur la base d’un rapport coordonné au sein du Parlement européen par une autre personnalité qui a joué également en permanence le rôle d’un Pont entre les pays européens, l’ancienne ministre luxembourgeoise Erna Hennicot-Schoepges, c’était au Conseil de l’Europe de créer une sorte de manuel de recommandations et de bonnes pratiques, un Livre Blanc auquel s’est adjoint un exercice en vrai grandeur dans des « cités interculturelles ». Mais il est certain que, comme c’est souvent le cas avec le Conseil de l’Europe, c’est d’abord la partie théorique, extrêmement argumentée et pleine de nuances qui constitue le corpus attendu depuis longtemps. La définition choisie se démarque de deux côtés : « Contrairement à l’assimilation, elle reconnaît que les pouvoirs publics doivent être impartiaux – au lieu de prendre pour seule norme le système de valeurs de la majorité – afin d’éviter les tensions entre communautés. Toutefois, contrairement au communautarisme, elle prône des normes communes et exclut le relativisme moral. Contrairement aux deux modèles précédents, l’approche interculturelle admet le rôle essentiel du secteur associatif de la société civile où, sous réserve d’une reconnaissance mutuelle, le dialogue interculturel peut apporter une solution à des problèmes de la vie quotidienne que les gouvernements ne peuvent résoudre seuls. »

On ne sera pas étonné, si on se reporte à l’importance du patrimoine religieux dans les itinéraires culturels, qui reflète par ailleurs une réalité de l’importance du fait religieux dans l’histoire de l’Europe, que c’est sur la dimension religieuse du dialogue interculturel que le travail a continué à se développer avec les représentants des Eglises, depuis 2008. « Le 8 avril 2008, le Conseil de l’Europe a organisé, à titre expérimental, une rencontre sur la dimension religieuse du dialogue interculturel autour du thème « L’enseignement de faits religieux et relatifs aux convictions. Un outil de connaissance des faits religieux et relatifs aux convictions au sein de l’éducation ; une contribution à l’éducation à la citoyenneté démocratique, aux droits de l’homme et au dialogue interculturel. » Les Etats membres et les Etats observateurs du Conseil de l’Europe, ainsi que les partenaires institutionnels de l’Organisation, la Commission européenne, des représentants des religions traditionnellement présentes en Europe et d’autres convictions, des représentants d’OING/ONG, des experts et des représentants des médias ont participé à cette Rencontre »… « Outre le dialogue entre les autorités publiques et les communautés religieuses, qui devrait être encouragé, le dialogue doit également se développer entre les communautés religieuses elles-mêmes (dialogue interreligieux). Le Conseil de l’Europe a fréquemment reconnu l’importance du dialogue interreligieux (qui ne relève pas directement de sa compétence) dans le cadre du dialogue interculturel et encouragé les communautés religieuses à promouvoir activement les droits de l’homme, la démocratie et la primauté du droit dans une Europe multiculturelle. Le dialogue interreligieux peut aussi contribuer à renforcer, au sein de la société, le consensus autour des solutions aux problèmes sociaux. Le Conseil de l’Europe considère en outre qu’un dialogue est nécessaire dans les communautés religieuses et les courants de pensée philosophiques (dialogue intrareligieux et interne à une conviction), notamment pour permettre aux autorités publiques de communiquer avec les représentants autorisés des religions et croyances qui souhaitent être reconnus en vertu du droit national. » L’interprétation ouverte du patrimoine des religions, comme la discussion permanente sur la légitimité du droit au patrimoine pour des lieux de cultes qui sont disputés entre nations, pays et communautés et enfin la mise en tourisme de lieux de cultes anciens ou actuels sont des questions que se posent – ou plutôt devraient se poser – les acteurs culturels et touristiques, surtout lorsque la Commission Européenne choisit le « tourisme patrimonial et religieux » comme premier modèle transversal de tourisme transfrontalier de la Destination Europe. Une telle question, surtout après le salon – réunion de Pavia « Crossroads of Europe » mérite une discussion argumentée sur différents travaux paratiques qui ont été organisés dans le cadre des itinéraires culturels, comme le « Collège de la citoyenneté européenne sur les cultures religieuses en Europe » entre 1995 et 1997.

Fête de Saint-Olav, remise de la mention à l’itinéraire, Trondheim, Norvège juillet 2010.

Gabriella Battaini-Dragoni en compagnie de la pasteure Berit Lanke.

Il faut bien entendu passer de cette théorie à la pratique, car il est certain que de nombreux conflits liés à l’affirmation du religieux ou de l’identité communautaire, voire la manipulation ou l’instrumentalisation des fondamentalismes pour trouver des boucs émissaires faciles dans les pays en crise, rend cet exercice urgent. En dehors de l’enseignement formel et non formel, les actions culturelles entreprises dans le cadre de réseaux en Europe constituent des formes de dialogue riches et diversifiés, tant par les âges des publics qu’ils atteignent que par les contextes culturels qu’ils confrontent. Le texte du Livre Blanc souligne par ailleurs : « Les musées et les sites historiques sont susceptibles de remettre en cause, au nom d’une humanité commune, les récits sélectifs qui reflètent la prédominance historique de tel ou tel groupe ethnique ou national, et d’offrir des espaces de reconnaissance mutuelle entre individus d’origines diverses. L’étude du patrimoine culturel de l’Europe peut servir de toile de fond à une citoyenneté européenne plurielle conforme aux exigences de notre époque. Les routes continentales et transfrontalières historiques d’Europe, aujourd’hui redécouvertes avec l’aide du Conseil de l’Europe dans le cadre du réseau des « itinéraires culturels », ont influencé l’histoire des relations culturelles et, pendant plusieurs siècles, favorisé les échanges interculturels. Elles donnent accès au patrimoine multiculturel de l’Europe et illustrent la capacité à vivre ensemble, en paix et dans le respect de la diversité. » On ne saurait mieux dire.

Gabriella Battaini-Dragoni rappele dans une interview à « Diasporiques« : « En 1990, la chute du mur de Berlin était récente. L’Europe centrale et orientale, ou certains de ses pays, pouvait dériver vers des formes d’autoritarisme dangereuses pour les plus faibles, pour les moins nombreux. La question des droits des minorités nationales était cruciale. »

A son arrivée le 1er septembre prochain dans son nouvau poste elle sait déjà que depuis le premier Sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de Vienne en 1993, ce défi là est un processus continu, chaque jour remis sur le métier. La Hongrie et la Roumanie où les détenteurs du pouvoirs tentent de confisquer certaines valeurs démocratiques fondamentales, mais aussi la France où l’attitude envers les Roms reste « sous surveillance », mériteront entre autres la continuité de son regard attentif.

Gabriella Battini-Dragoni en compagnie de la Ministre de la Culture du Grand-Duché de Luxembourg, Octavie Modert. Luxembourg mars 2011.

Publications récentes

– Speaking across borders: the role of higher education in furthering intercultural dialogue, Council of Europe Higher Education series No. 16, 2010

– Intercultural dialogue and human rights, Sinergy Magazine, The European Law Students’ Association, 2, 2008

– Intercultural dialogue: a pan-European Challenge in 2008 and beyond, Europa Nostra, 1, 2008

– Intercultural Dialogue and human rights: a road-map for living together as equals in dignity, ENARGy, European Network against Racism, October 2008

– “Promoting equity through Social Cohesion: the Council of Europe’s Strategy” in: World Bank’s World Development Report (WDR), Berlin Workshop Series: Equity and Development, 2005

– “The Distinctive Role of the Council of Europe: in Migration Management: The case of the Euro Mediterranean Region” in: European Journal of Migration and Law, vol. 4, 2003, pp. 491-497.

– “La Lutte Contre l’Exclusion par une Approche Fondée sur l’Accès aux Droits Sociaux” in:  Revue Franco-québécoise Santé, Société et Solidarité, n° 3, Septembre 2003.

– “Global Standards: The European Experience”, in: Katherine Marshall (ed.) New Social Policy Agendas for Europe and Asia, Washington, The World Bank, 2002, pp. 481-491

– “Social Inclusion and Social Change : Conditions for Peace and Prosperity in the South East Region” in: The Road to Stability and Prosperity in South Eastern Europe – A regional Strategy Paper, The World Bank, Washington, 2000, pp.82-93

–  “Premiers pas vers la Cohésion Sociale” in: Revue du Ministère des Affaires Sociales, n. 94, June 1999, pp. 90-94

Video: Intervention Sessione dedicata a « Il ruolo delle donne come agenti di cambiamento economico e sociale » nell’ambito della conferenza su « Le donne agenti di cambiamento nel sud del Mediterraneo », organizzata dall’On. Deborah Bergamini, Presidente del Centro Nord-Sud del Consiglio d’Europa

Toutes les illustrations sont des photographies prises par l’auteur à l’exception de celle qui concerne le partage citoyen où l’auteur modérait les débats.

L’Europe des frontières

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance. »

Régis Debray

Lorsque j’emploie au pluriel le mot frontières aujourd’hui, je ne peux me départir de l’impression que j’utilise un gros mot. Un mot qui se propage sans concept clair, sans définition précise, mais que le discours politique manipule à ses fins entre célébration du global et refuge dans le local. C’était le cas en France de manière outrecuidante pendant les derniers temps d’une campagne présidentielle détestable, mais c’est aussi le cas en Hongrie ou aux Pays-Bas tous les jours. Un mot employé au pluriel comme un étendard auquel se rallier ou comme une muleta dans les replis de laquelle amener le taureau à se précipiter. Les manipulateurs semblent peu se soucier de la dangerosité de l’explosif.

Itinéraires et frontières

Je suis conscient que parmi les itinéraires culturels, comme dans certains secteurs de l’humanitaire, l’affirmation positive d’espaces sans frontières est devenue une sorte d’appel révolutionnaire ou d’invitation  à la transgression et au devoir d’ingérence. En 1987, le second grand thème d’itinéraire européen reconnu par le Conseil de l’Europe a pris pour nom « Architecture sans frontières ». Il souhaitait, à petite échelle il est vrai, souligner une évidence qui s’oublie facilement, celle d’unités géographiques et humaines persistant dans la longue durée, quels que soient les découpages administratifs et politiques que des traités ont imposés aux habitants dans le passé.

Il existe en effet une maison rurale « mosellane », comme il existe un dialecte, devenu langue officielle au Luxembourg, le « francique mosellan ». L’une et l’autre « parlent » de manière complémentaire de la vie quotidienne, langue maternelle ou bâti sans architecte hérité des parents. Le vocabulaire, comme le crépis des maisons sont des expressions vernaculaires qui sont nées dans un espace politique tourné vers les Habsbourgs durant une longue période de paix, qui ont survécu à une emprise germanique autoritaire et se sont finalement trouvées au cœur même d’une Europe politique en train de se constituer, en faisant partie des symboles d’un cœur d’Europe baptisé SarLorLux, puis Grande Région. Ils continuent de ce fait, en tant que symboles, à inspirer une réflexion beaucoup plus universelle sur la question du dialogue transfrontalier.

Maison rurale, Luxembourg

Si je suis amené à présenter un parcours historique des itinéraires culturels, en regroupant par famille des thèmes un peu dispersés et en tentant de désigner les points d’inflexion qui ont marqué pour moi vingt-cinq années d’histoire, je m’arrête un instant sur la césure du début des années quatre-vingt-dix qui a suivi la ratification de la Convention culturelle européenne par les pays d’Europe centrale et orientale. Je présente quelques diapositives que j’inscris sous le titre : « Une autre vision de l’Europe » : celle qu’ont apportés ces tracés qui traversent et transpercent les frontières et donc qui relient les Européens au lieu de les séparer. Je le fais sur une carte de l’Europe débarrassée de ses césures, comme celle qui figure sur les coupures en euros. Contrairement aux cartes murales qui entouraient nos classes il y a plusieurs dizaines d’années et qui continuaient à célébrer les Empires coloniaux en les limitant et en les recouvrant de couleurs symboliques, les cartes Google nous ont amené peu à peu à éviter de nous poser de véritables questions sur la réalité des continuités non segmentées qu’elles nous font survoler. Pour bien comprendre cette nouvelle vision de l’Europe, il faut pourtant revenir aux fondamentaux des frontières dites naturelles et de leur mobilité paradoxale en fonction de traités internationaux. Je nuance donc le propos en montrant que le plus souvent, ce ne sont pas tant les états – ou les nations – qui sont ainsi transcendés par les itinéraires, mais au contraire des régions administratives circonscrites qui sont traversées et reliées par eux de manière opérationnelle et dont l’autonomie administrative rend possible leurs coopérations mutuelles indépendamment des Etats où elles se trouvent.

Via Regia

Ceci dit, créer une circulation et renforcer des coopérations entre la Galicie Ukrainienne et la Galice espagnole, comme le fait la « Via Regia » et ainsi avec toutes les régions situées le long de ce parcours, en retrouvant un des grands couloirs historiques de l’Europe, pour ne pas dire un corridor culturel, est autrement plus symbolique à mon sens que de proposer aux Européens de parcourir aujourd’hui la ligne de fracture que l’on a baptisé « Rideau de Fer ». Deux étudiants en architecture paysagiste (Atelier Limo) ont fait il y a peu d’années un relevé complet de l’ancienne frontière en posant un constat remarquable et en relevant toutes les traces des blessures qui sont encore lisibles, afin de garder la mémoire de la manière dont cette balafre va se réparer, ou non. Ils ont fait un parcours sensible et précis, ont enregistré la parole de ceux qui y vivent (Border speaking) et ils nous demandent ainsi de prendre conscience de la manière dont ces espaces vivent ou plutôt tentent de revivre, entre reprise des activités traditionnelles et installation permanente de zones de non-droit propices aux commerces en tous genres, y compris celui des êtres humains.

Je ne sais pas si « l’Iron Curtain Trail », route cyclable qui se met en place à grands frais le long du rideau sinistre, à l’initiative d’un député européen et en relation avec l’Association Eurovélo, vaudra mieux pour la conscience d’une Europe en reconstruction qu’une relation active et concrète avec cet espace citoyen chargé d’une mémoire à  reconquérir et à aprivoiser, que visaient les paysagistes et où ils continuent à travailler. Avec ce tracé négocié entre vainqueurs, pour assurer un soit disant équilibre mondial consenti par deux superpuissances au mépris des habitants, nous ne sommes pourtant pas si loin de celui d’une autre route historique autrement plus riche de communication et de mémoire sur la longue durée; la Route de l’Ambre. Lien Nord Sud, cette fois qui nous donne plus à raconter que la pose de barbelés, de miradors et de murs, où toute respiration entre deux camps a été punie de mort pendant quarante ans.

La Route de l’Ambre, à l’égale de la Via Regia, récapitule une histoire de transports, d’échanges et de liens et non une plaie ouverte qui doit se cicatriser, en sortant des opérations mémorielles.

Border speaking

Discours sans fondements

« La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » affirme Régis Debray. Il justifie par ces mots le choix que j’ai fait de consacrer un ensemble de textes aux hommes-ponts, tout en me demandant pourtant de ne pas oublier de célébrer également « ces féconds androgynes que sont les hommes-frontières », citoyens de plusieurs mondes à la fois qui ne franchissent les frontières que pour s’assurer du caractère fécond des limites posées entre des espaces pour lesquels ils établissent des ponts dans leurs propres vies. « J’aime les hommes-frontières, comme Claudio Magris ou Jorge Semprun qui ont pu démultiplier leurs identités, susciter des rencontres. J’aime aussi les Belges, plus frontaliers que nous, c’est-à-dire multilingues. Une frontière, pour moi ne donne pas envie de rester chez soi, mais d’aller voir ailleurs.  C’est une invitation aux plaisirs du dépaysement et de la transgression » dit-il encore dans une interview.

Je ne peux éviter d’ajouter une citation qui vient compléter la longue entreprise de mémorialisation des Ponts de l’Europe par laquelle j’ai commencé ce blog il y a déjà trois mois. Avec son humour cinglant, le médiologue s’en amuse : « Vous devinerez pourquoi, avec un aussi lourd casier judiciaire, l’allégorie du pont sert de leitmotiv aux coupures de l’euro. Ce signe monétaire, pictogramme étique n’a qu’une excuse : c’est un signe d’expiation. Cachez, ponts suspendus sur le vide, ces frontières que je ne saurais voir. ». Voilà donc mon parcours de ces trois derniers mois ainsi réinscrit dans un cercle.

Je regardais vraiment par hasard il y a peu le film où Denis Podalydès joue avec tant de vraisemblance le rôle de ce Président que le résultat des élections a relégué maintenant à l’arrière-plan, « La conquête ». L’acteur avoue : « La cruauté de Sarkozy dans certaines scènes m’amusait follement. Comme un plaisir de jeu enfantin. Que je sois à charge ou à décharge, je m’en fiche. Le jeu d’acteur est, en ce sens, très immoral. » Et s’il est d’une immoralité utile, c’est qu’il met en perspective, par distanciation, une immoralité elle-même très inquiétante. La scène la plus étrange pour ceux des spectateurs qui ont déjà eu à préparer des discours pour des responsables politiques, est celle où le Président travaille avec sa plume « intellectuelle », Henri Guaino et le félicite pour les personnages historiques qu’il a su mobiliser, de droite et de gauche, dans le texte qu’il va prononcer.

La conquête

Non pas que l’on doive condamner le fait de mettre dans la bouche d’un médiateur une réflexion qu’il épouse mais qu’il n’a pas le temps de rédiger lui-même, ou du moins de la mettre dans une forme qui soit à la hauteur de ses idées. Je me rappelle toujours avec délice l’anecdote que me rapportait Andrei Plesu en 1997 sur le premier discours qu’il eut à préparer en tant que Ministre de la culture de Roumanie en 1990. Un fonctionnaire qui est resté en poste encore au moins dix années puisque je l’ai connu, n’a jamais voulu croire ni accepter que le Ministre, pourtant grand intellectuel et philosophe veuille écrire son intervention lui-même. « Mais ça ne se fait pas » lui dit-il, complètement perdu par ce qui, pour lui, était une véritable révolution vraisemblablement plus forte que les événements de décembre 1989 qui l’avaient laissé en place sans qu’il soit inquiété.

Mais dans le cas du Président français et de son conseiller, la liste serait longue des phrases qui ne sont que de circonstances, même si elles mériteraient qu’on s’y rallie si elles avaient représenté de véritables convictions. Le réquisitoire de Jean-Noël Jeanneney, l’Etat blessé l’évoque avec suffisamment de détails. Mais le plus révoltant à mes yeux a été la manipulation éhontée de l’idée – je devrais dire du gros mot en effet – de frontières en fin de parcours le 29 avril 2012 à Toulouse.

Si on évoque les discours, alors il faut citer. Un journaliste de France 24 écrit à ce propos : « Fort de ces cautions, le président-candidat s’est lancé dans un long éloge de la nation et des frontières sous toutes leurs formes, avec des accents plus à même de séduire les électeurs des extrêmes, inquiets de la mondialisation, que ceux du centre. « Quand on nie l’importance de la nation on ouvre la porte à la loi des communautés et des tribus », a dit le chef de l’Etat, qui a jugé « indissociables » les questions nationale et sociale. « Je ne me résignerai jamais à l’aplatissement du monde – une seule langue, une seule culture, un seul mode de vie, une seule gastronomie, un seul territoire (…) Je n’accepterai pas que nous disparaissions en tant que civilisation », a-t-il ajouté. Il a assuré qu’il ne s’agissait pas pour la France de s’abandonner au protectionnisme, de s’isoler ou de se fermer à toute immigration mais au contraire de rester « un pays ouvert ». « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. »…« Je veux mettre les frontières au cœur de la politique parce que je veux une Europe qui protège et non une Europe qui expose », a-t-il ajouté. « Parce que je ne veux pas d’un monde où tout se vaut, où il n’y a pas de limite, plus de repères. »

Sans fondement théorique et dans le seul souci de l’efficacité immédiate, ces propos ont été ainsi repris et développés après ceux de la place de la Concorde quelques jours avant, le 15 avril, mais à Toulouse il s’agissait d’un texte beaucoup plus écrit où des analystes étaient cette fois convoqués clairement, tel Régis Debray lui-même. Ce dernier a réagi – vais-je dire à nouveau – avec un humour cinglant, sur diverses antennes dont France 3, dans un affrontement direct avec l’auteur du texte, et donc avec celui qui avait fait venir certaines citations de son ouvrage « L’éloge des frontières » dans la bouche présidentielle, en les sortant de leur contexte original.

On ne peut tout célébrer de cet affrontement, et pourtant, ce n’est pas tant la « tenue » de la discussion qui doit être considérée, mais le fait que la chaîne de télévision ait offert à chaque spectateur l’occasion de faire la différence entre un penseur et un « storyteller ».

Exemples.

Régis Debray: « Je ne vais pas chipoter sur la définition de la frontière : une limite hospitalière garante de la diversité du monde et des hommes. Ce qui me chagrine et pourrait me faire frémir, c’est l’idée subliminale. Pas qu’il y ait une limite entre la France et l’Allemagne, mais une frontière à tracer entre les Français de souche, les vrais français et les Français d’apparence qui n’auraient pas la bonne généalogie. Comme s’il y avait dans le public la peur du mélange », avant de citer Malraux «  La culture c’est accomplir le rêve de la France et accueillir le génie du Monde » et conclure : « Quand on limite les visas des étudiants étrangers, qu’on fait la chasse aux Roms. Je dirais : Malraux pas content ».

Régis Debray encore : « J’ai eu le sentiment d’une bouffée malodorante et qui venait d’en haut.  La France a besoin de frontières, pas pour s’enfermer mais pour échanger. L’être et la limite adviennent ensemble. Les rives sont la chance du fleuve, elles l’empêchent de devenir marécage ».

Régis Debray enfin : « Avec la fonction de speechwriter, le président est en état de ventriloque, il articule des idées qui ne sont pas les siennes. Avec Guaino, c’est devenu une fonction officielle. Je n’aime pas cette division du travail. Sarkozy paye cette désacralisation du pouvoir. De même qu’on ne peut pas être représenté par un Monsieur en T-Shirt. Il y a un ADN français qui a refusé cela, même si Sarkozy a tenté de corriger son tempérament américain »

Henri Guaino : « Il n’y a jamais eu de volonté de désacraliser. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intimité. Il (le Président) vit même difficilement cette inquisition permanente des médias sur sa vie privée. En revanche, il montre tout ce qu’il ressent. Je dirais « humain, trop humain ». Et ça perturbe un peu le corps sacré du roi. On peut lui faire le reproche, mais c’est bien sévère ».

Les Français ont donc été sévères jusqu’au bout, avec juste raison, dans leur majorité, en changeant celui qui assure la fonction symbolique de l’Etat et de la Nation. Ils auraient sûrement dû l’être plus tôt !

Fondements sans discours

Il existe bien sûr une anthropologie de la frontière. « Si la notion de frontière est « bonne à penser », c’est qu’elle est au cœur de l’activité symbolique qui, dès l’apparition du langage, si l’on suit Lévi-Strauss, s’est employée à faire signifier l’univers, à donner un sens au monde pour le rendre vivable. Or cette activité, pour l’essentiel, a consisté à opposer des catégories comme le masculin et le féminin, le chaud et le froid, la terre et le ciel, le sec et l’humide, pour symboliser l’espace et le compartimenter » affirme Marc Augé.

Mais ce dernier et Régis Debray souhaitent tous deux sortir de cet ordre binaire parce que la pensée a singulièrement évolué sur cette question en privilégiant les continuités, les zones de glissement ou les zones de frottement et qu’il faut absolument penser et argumenter le fait que la fin d’un face à face entre deux blocs n’a pas signifié la fin de l’histoire, par le simple miracle de l’arrêt des oppositions entre totalitarisme et démocratie. « Dans un monde « surmoderne », soumis à la triple accélération des connaissances, des technologies et du marché, l’écart est chaque jour plus grand entre la représentation d’une globalité sans frontières qui permettrait aux biens, aux hommes, aux images et aux messages de circuler sans limitation et la réalité d’une planète divisée, fragmentée, où les divisions déniées par l’idéologie du système se retrouvent au cœur même de ce système » écrit encore Marc Augé. On comprendra donc que la bataille n’est pas tant d’en finir avec les frontières, mais d’en terminer avec des inégalités monstrueuses qui se sont sans cesse renforcées.

En face de l’affirmation incantatoire du Président citée plus haut : « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. », Marc Augé écrit : « Les migrations des pays pauvres vers les pays riches prennent souvent des formes tragiques et ce sont les pays libéraux qui érigent des murs pour se protéger des immigrés clandestins. De nouvelles frontières se dessinent ou plutôt de nouvelles barrières se dressent, soit entre pays pauvres et pays riches soit, à l’intérieur même des pays sous-développés et des pays émergents, entre les secteurs riches figurant sur le réseau de la globalisation technologique et économique et les autres. »

L’incantation ne vaut rien face à l’analyse. Or le plus étrange est que l’incantation n’est pas seulement l’apanage de ceux qui veulent semer le doute ou susciter la peur, elle existe également du côté de ceux qui voudraient que le mot même de frontière disparaisse. Ainsi le site Rue 89 en traduisant en français un texte de  Robert Zaretsky, « professeur d’histoire de la France à l’Université de Houston » titrait fin décembre 2010 lors de la parution du livre de Régis Debray : Debray dans le sillon de Le Pen et Barrès.  Et voici un extrait significatif de l’article : « Debray ne s’embarrasse pas de répondre à la question (qu’est-ce que la France, au juste, cherche à filtrer ?), mais plusieurs de ses contemporains plus conservateurs le font pour lui. Les racines de leur réponse sont à chercher chez un écrivain de la fin du XIXe siècle dont Debray se fait souvent l’écho : le nationaliste Maurice Barrès. Dans « Les Déracinés » (1897), Barrès explorait les effets de la raison abstraite et des principes universels, enseignés par des professeurs qui se nourrissaient d’idéalisme kantien plutôt que de saucisses alsaciennes, sur la jeunesse du pays. Pour Barrès, le résultat ne pouvait être qu’un peuple décadent et le déclin national. Debray n’est certainement pas un irrationaliste, et encore moins un antisémite, comme l’était Barrès. Mais les deux auteurs partagent la même obsession des frontières. Ce que Barrès nommait cosmopolitisme, Debray le nomme mondialisation, ce que Barrès redoutait dans l’idéalisme kantien, Debray le voit dans le capitalisme d’entreprise. Si la terre et les morts, comme le déclarait Barrès (et comme Debray le pense sans équivoque) est le fondement de la nation française, que se passe-t-il quand les centres commerciaux, les MacDonald – ou encore, disons-le, les musulmans- les envahissent ? »

En fait Régis Debray ne s’est pas placé dans la lutte directe contre la stigmatisation des musulmans, ou plus largement des Arabes, devenus en France symboles de l’Autre, comme les Juifs l’ont étés à une période dramatique précédente, mais dans une approche ontologique qui doit permettre de répondre à deux caricatures aussi malsaines l’une que l’autre : la célébration du libre-échange universel et celle du protectionnisme absolu.

Mais en fait, je ne m’intéresse pas seulement à ce texte et à cette discussion pour que la raison et la réflexion prennent le pas sur l’émotion du combat, mais parce qu’ils fondent tout aussi bien la question de l’importance anthropologique de l’itinéraire et de l’itinérance sur laquelle je travaille depuis vingt-cinq ans. L’itinéraire peut être ligne fermée qui délimite et qui revient à son point de départ et permet au sédentaire de se sentir chez soi, ou bien une ligne fuyante qui crée le paysage et permet au nomade de désigner la direction de l’aventure. En ce sens, Abel et Caïn sont bien les deux faces d’un même symbole puisque le premier trace le chemin du troupeau et que le second trace le sillon du labour. Un tracé peut donc enfermer dans le plus proche  et clore l’horizon ou bien désigner l’espace du lointain. Mais si l’acceptation de l’offrande par Dieu a récompensé l’un des frères contre l’autre, le meurtre a paradoxalement désigné celui qui serait protégé de toute éternité en parcourant le monde, le meurtrier. Les identités meurtrières peuvent certainement être combattues par le voyage, et en tout cas par la rencontre avec l’autre. De là à dire que Dieu protège celui dont le parcours constitue une rédemption possible, il n’y a qu’un pas.

La ligne structure, mais c’est bien l’homme qui en décide l’usage et en choisit le fruit, en fait une défense ou un accueil. « Un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières : dans un étouffoir ou dans les courants d’air. Muré ou béant. » écrit Debray qui ajoute pour me plaire : « La frontière a cette vertu, qui n’est pas seulement esthétique, de « charmer la route », en mettant un milieu plus ou moins anodin sous tension. Rien ne peut faire qu’il n’y ait du frisson au bout de l’allée, une île de Cythère à l’horizon de l’embarcadère. Là où le chemin creux s’enfonce dans le sous-bois le monde se ré-enchante. »

La vraie question de Schengen et des frontières de l’Union

Dans la compétition ouverte en avril dernier entre celui et celle qui, de droite ou d’extrême droite, serait le vrai champion de la frontière étanche, le Président français n’a pas hésité une seconde à mettre en accusation les Accords de Schengen (1985), ou plus précisément la Convention du même nom (1990) et a même plus largement stigmatisé les mécanismes de la construction européenne et de ce fait, les acquis de son élargissement à l’Est. J’ai déjà cité les propos extraits de la Lettre qu’il a adressée aux Français « L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. » C’est faire bien peu de cas de l’opinion des citoyens « nationaux » auxquels on s’adresse ainsi à peu de distance de leur vote, alors qu’on les a consultés régulièrement comme citoyens « européens ».

La réalité des décisions de l’Union est bien moins caricaturale et la simplification outrancière à elle seule disqualifie le propos qui est somme toute plutôt méprisable.

 

Vaclav Havel l’avait très vite écrit (A Call for Sacrifice. The Co-Responsibility of the West) en 1994 : « Quatre ans après la chute du communisme, on peut dire sans exagération que cet événement historique capital a causé quelques grands maux de tête à l’Occident démocratique. » Que dirait-il aujourd’hui quand, outre les frontières côtières, les chefs d’Etat des vingt-sept se posent régulièrement la question de la frontière de l’Est en reprenant pour un temps la remarque prêtée à Catherine la Grande : « La seule façon de défendre des frontières, c’est de les repousser. » ?

 

Ma grande aide en matière d’analyse des étapes du passage à l’Europe, Luuk van Middelaar souligne que pour finaliser le Traité de Lisbonne, sans écrire le gros mot en question, les rédacteurs ont évoqué « une politique de voisinage ». Il pense bien sûr aux pays de la CEI, aux pays du Caucase du sud ou à la Turquie, déjà membres du Conseil de l’Europe et à propos desquels il affirme non sans un grand optimisme : « Au final, on va probablement vers une Union de 35 membres, un total de 40 n’étant pas à exclure. » Voilà qui ne va certainement plus vraiment de soi face au drame économique qui ébranle la monnaie unique et justifie les pires arguments de ceux qui veulent rétablir à l’intérieur même de l’espace Schengen des contrôles renforcés aux frontières. Le départ en masse des citoyens libyens au moment de la guerre civile, les drames qui surviennent régulièrement au large de Malte et de la Sicile ou en face de Gibraltar, le scandale récurrent de l’île de Lampedusa où les camps d’internement n’osent pas dire leur nom, n’ont pas peu fait pour fournir des justifications à la demande de certains pays européens, dont la France et l’Allemagne, d’une réforme de Schengen, afin de permettre, dans des situations exceptionnelles, un rétablissement temporaire des frontières intérieures. Une telle procédure est déjà prévue par l’article 2.2 pour des raisons d’ordre public ou de sécurité et a joué récemment pour protéger la tenue de certaines réunions internationales dont on craignait qu’elles fussent troublées par des contestataires violents.

Entre campagne électorale et peur du lendemain, les ministres et les chefs d’Etats donnent ainsi, trop souvent l’impression de naviguer à vue, voire même de se déplacer les yeux bandés, comme le montrait une récente caricature.

Compétences et codécisions

Une première réunion des ministres européens de l’intérieur allant dans le sens de cette révision a eu lieu le 11 avril 2011. Depuis, les débats au sein du Parlement européen se sont intensifiés. Le 4 mai 2011, la députée Sylvie Guillaume signait un texte intitulé « Schengen et les opportunistes ». On y lit : « Hasard du calendrier, nous examinons également en ce moment au Parlement européen un rapport sur l’évaluation et le suivi de l’application des accords de Schengen. Qu’y découvre-t-on ? Que les États n’ont font qu’à leur guise ; les mêmes voient d’ailleurs d’un très mauvais œil que le Parlement européen ait son mot à dire sur la façon dont ils appliquent (ou pas) les règles communes. Encore mieux : à l’occasion de la négociation sur l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen, les gouvernements sont enclins à vouloir instaurer un mécanisme de suivi différencié, au motif que ces « nouveaux » entrants doivent être surveillés de plus près que les anciens. De là à imaginer que ce télescopage sur les dossiers Schengen donne lieu à un vaste marchandage, il n’y a qu’un pas ! »… « Il ne faut pas tergiverser : accéder aux demandes de modification des accords Schengen, laisser ainsi s’instaurer un espace de libre circulation à plusieurs vitesses, reviendrait à saper l’un des acquis les plus importants de la construction européenne. Bien qu’il soit très à la mode d’en réclamer le détricotage, l’Union européenne, au premier rang de laquelle la Commission européenne doit tenir bon. L’opportunisme politique ne doit pas prendre le pas sur un demi-siècle de confiance entre les États. »

Ce texte est prémonitoire du récent conflit qui vient de marquer – de manière à mes yeux positive – le jeu démocratique essentiel au bon fonctionnement de l’Union européenne.

La réunion du Conseil européen des 23-24 juin 2011 a examiné la question, en tentant de trouver un consensus, mais c’est le projet de réforme de l’espace Schengen adopté le jeudi 7 juin 2012 par les ministres de l’intérieur qui a mis le feu aux poudres. Martin Schulz, le président socialiste du Parlement a indiqué, lundi 11 juin, que son assemblée comptait mener « une lutte résolue » contre ce projet de modifier la base juridique pour évaluer le fonctionnement de l’espace sans visa et sans frontières intérieures. Il a évoqué une atteinte aux « droits de base » des citoyens européens. « Les députés ne laisseront pas le Conseil saper le processus de codécision au cœur de la démocratie européenne »,  a déclaré par exemple Hélène Flautre, élue du groupe des Verts. C’est donc une nouvelle joute qui s’annonce entre le Conseil et le Parlement sur la question des libertés. Et, cette fois, la Commission européenne est du côté des eurodéputés : Cecilia Malmström, commissaire aux affaires intérieures, a jugé « décevant » l’accord des Ministres, qui ôte il est vrai à la Commission de Bruxelles l’essentiel de l’évaluation des situations pouvant conduire à un rétablissement des contrôles. Les services de Mme Malmström tablent ainsi sur la mobilisation des eurodéputés en vue d’une remise en cause de l’accord conclu. Celui-ci était pourtant censé mettre un point final au long débat, initié notamment par les autorités françaises avant la présidentielle, sur la « gouvernance » de Schengen et aboutir lors de la prochaine réunion du Conseil européen.

Conférence de presse de Martin Schulz le 11 juin à Strasbourg

La Conférence des présidents du Parlement européen a également décidé de retirer de l’ordre du jour de la session plénière de juillet, le rapport de Carlos Coelho sur une proposition concernant un mécanisme d’évaluation et de suivi Schengen ainsi que le rapport de Renate Weber sur la réintroduction de contrôles aux frontières. « C’est la première fois qu’en cours de processus législatif, l’une des instances colégislatives exclut l’autre. L’approche du Conseil Justice et Affaires intérieures du 7 juin est une gifle pour la démocratie parlementaire et est inacceptable pour les représentants, directement élus, des citoyens européens. C’est pourquoi la Conférence des présidents a été contrainte de prendre ces mesures sévères. »

On voit que des concepts fondateurs, quand ils deviennent des gros mots, manipulés à tort et à travers à Paris, Berlin, Copenhague ou Bruxelles peuvent, comme les battements des ailes de papillon, déclencher une tempête à Strasbourg et que la force des mots de Martin Schulz quand ils s’appuient sur la représentation citoyenne sont autrement convaincants : « Dans une Union d’États et de citoyens, il est gênant de constater que des gouvernements nationaux cherchent à exclure les représentants des citoyens dans des questions liées aux droits individuels. La libre circulation dans un espace sans frontières intérieures constitue un pilier de l’Union européenne – un bénéfice des plus tangibles – et le Parlement européen s’emploiera à la renforcer. »

Devant les positions ainsi posées clairement, je tiens à souligner de nouveau cette belle affirmation : « La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » Et on peut ajouter : Un sujet de droit reste un sujet, alors qu’un citoyen participe au processus de décision politique. Quels sont donc ces responsables qui font régulièrement semblant d’oublier  que depuis 1993 toute personne ayant la nationalité d’un Etat membre de l’Union européenne est aussi un citoyen de l’Union et que la seule entité qui les représente au plan européen est celle qu’ils élisent au suffrage universel ? Les chefs d’Etat ou de gouvernement qu’ils ont élus de manière directe ou indirecte dans leur propre état sont également leurs représentants et les citoyens sont en droit d’attendre que la démocratie avance lors de chaque nouvelle décision, et surtout quand il s’agit de droits fondamentaux.

Bibliographie

Marc Augé. Pour une anthropologie de la mobilité. Rivages poche / Petite Bibliothèque Payot. 2012.

Régis Debray. Eloge des frontières. NRF. Gallimard. 2010.

Jürgen Habermas. La constitution de l’Europe. NRF essais. Gallimard. 2012.

Luuk van Middelaar. Le passage de l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF. Gallimard. 2012.

Conseil de l’Europe : Une Cour sous pression

Durant les années où j’ai travaillé au Conseil de l’Europe, j’ai eu le plaisir d’engager des discussions passionnantes avec tous les groupes d’étudiants à qui je présentais les politiques des grandes institutions européennes. La Convention européenne des droits de l’homme et la Cour européenne des droits de l’homme provoquaient l’admiration. Leurs naissances, leurs fondements et surtout les valeurs mises en avant par cette Convention, dont j’expliquais alors l’application à la culture et au patrimoine, soulevaient l’enthousiasme. Une Convention et une Cour, un espace justiciable dont la reconnaissance absolue, au-dessus de toute décision nationale, scellait l’entrée des pays dans une Institution responsable de valeurs fondamentales. Autrement dit le rêve de tous les Européens convaincus était né à l’aube de l’Europe moderne et avait survécu à toutes les crises.

Cour européenne des droits de l’homme, Strasbourg

Une voix unique

J’ai déjà largement insisté sur le fait que l’Europe ne peut exister politiquement qu’au travers d’un comportement collectif. « Une Europe silencieuse ne saurait développer une seule et même voix ; or c’est dans cette voix unique, pourvu qu’elle soit entendue, que l’Europe se manifeste comme corps politique. » rappelle Luuk van Middelaar en énumérant les pas successifs qui ont fait rentrer une certaine vision de l’Europe dans le fleuve de l’histoire.

D’un côté, six pays décident de fonder une Communauté industrielle, militaire et économique – avec les difficultés que l’on connaît pour la seconde – et dans l’espoir que sur la longue durée un Traité viendra faire converger les opinions nationales d’un nombre de pays toujours croissant vers une voix unique.

Mais se contenter d’expliquer l’évolution de l’Europe par cette seule stratégie patiente est extrêmement réducteur. Certes, c’est l’évolution positive de l’Union européenne qui a donné raison aux optimistes pendant soixante années, contre toute autre stratégie possible, jusqu’à ce que l’épreuve de la crise monétaire, économique, spéculative conduise le navire sur un écueil qui est encore en ligne de mire : la mondialisation bancaire. Le plus grand des cyniques, l’incroyable philanthrope Georges Soros a commencé ces jours-ci une tournée « littéraire » européenne en habit de croque-mort. « Les dirigeants européens mènent l’Europe à sa perte » a-t-il déclaré dans une série de variations sur thème qui ressemblaient à un ensemble de communiqués de presse prédigérés reliés à la parution de son dernier ouvrage « Le chaos financier mondial ». Il s’agit sans doute pour lui aujourd’hui de jouer les Cassandres et de faire du « teasing » dans le cadre d’une stratégie marketing, mais une de ses réponses au journal « Le Monde » fait froid dans le dos tant elle indique entre quelles mains nous nous sommes mis depuis une vingtaine d’années. S’il était en condition de le faire, le financier spéculerait-il contre l’euro ?  « Je suis désormais à la retraite, et mon fonds Quantum ne possède pas de position en euro. Mais tant qu’il n’y a pas de changement parmi les dirigeants européens, si je devais investir, je parierais contre l’euro. Ou en tout cas, je ne miserais pas dessus. »

Deux Institutions pour une seule Convention ?

Une Europe de tous les dangers ? Mais alors pourquoi avoir constamment minimisé le rôle du Conseil de l’Europe et de sa Convention fondatrice ? Et pourquoi ne pas remettre en avant dans les médias le fait que depuis l’entrée en force du Traité de Lisbonne, l’Union européenne, enfin majeure juridiquement, peut rallier les meilleures expériences mises en place à Strasbourg ? Le rapport Juncker l’avait justement conseillé, le Traité de Lisbonne l’a rendu possible, l’Union peut aujourd’hui signer la Convention européenne des droits de l’homme.

Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois

A la tribune de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, il y a six ans le 11 avril 2006, le Premier ministre luxembourgeois commentait le rapport qu’il venait de rendre, après que les chefs d’Etats et de gouvernements le lui eussent confié au sommet de Varsovie un an plus tôt. Je recommande la lecture de ce rapport historique et du discours prononcé, dont je détache un point majeur décliné en deux temps. Le site du gouvernement luxembourgeois présente ainsi sa déclaration : « La première de ces mesures serait l’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH). Jean-Claude Juncker propose donc que les gouvernements des États membres prennent, en vertu de l’article 48 du Traité sur l’Union européenne, l’initiative de soumettre à leurs parlements un projet de protocole dans ce sens. Par ce geste, l’Union européenne témoignerait de son attachement inconditionnel au respect des droits de l’Homme en renforçant un système de protection unique à l’échelle du continent européen. Jean-Claude Juncker a déclaré qu’il avait longtemps hésité avant de formuler cette proposition. Mais dans la mesure où il y a consensus des États membres de l’UE sur l’adhésion à la CEDH, cette adhésion peut être envisagée indépendamment du processus de ratification du traité constitutionnel. La deuxième mesure serait « la reconnaissance par l’Union du Conseil de l’Europe comme la référence continentale en matière de droits de l’Homme ». Les arrêts et conclusions de ses mécanismes de suivi seraient systématiquement cités comme référence. La consultation par l’Union européenne du commissaire aux droits de l’Homme et des experts juridiques du Conseil de l’Europe serait la règle dans le processus d’élaboration de nouveaux projets de directives ou de mesures politiques et/ou judiciaires qui touchent à ces questions. »

Six années après ce discours et deux années et demie après que l’Union européenne en ait acquis la possibilité juridique, non seulement l’adhésion n’est pas encore signée, mais encore, le Premier ministre d’un des pays membres des deux institutions, le Royaume-Uni, qui assume de surcroît en ce moment la Présidence du Conseil de l’Europe, fait les gros yeux en demandant à ce que l’on examine de plus près si la Cour n’excède pas ses prérogatives. Une fois de plus on voit que l’intégration européenne s’inscrit bien dans le temps long de l’histoire.

Rencontre entre le Premier ministre britannique, David Cameron et le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland

Une Conférence sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme s’est tenue à Brighton le 19 avril. Elle se situait dans le prolongement des deux conférences précédentes, celles d’Interlaken en 2010 et d’Izmir en 2011 qui avaient examiné « l’inquiétude » – on peut aimer le langage diplomatique- née de l’écart toujours croissant entre les requêtes introduites et les requêtes traitées et qui avaient noté certaines améliorations. Cette fois, le langage du Président en exercice du Conseil de l’Europe a été un brin moins diplomatique. Loin de ma pensée d’affirmer que M. David Cameron ne soit pas soucieux des Droits de l’homme. Sa déclaration liminaire au Conseil de l’Europe le 25 janvier dernier commençait même en ces termes : « Human rights is a cause that runs deep in the British heart and long in British history. In the thirteenth century, the Magna Carta set down specific rights for citizens, including the right to freedom from unlawful detention. In the seventeenth century, the Petition of Right gave new authority to Parliament; and the Bill of Rights set limits on the power of the monarchy. … It was that same spirit… that drove the battle against tyranny in two World Wars and that inspired Winston Churchill to promise that the end of the « world struggle » would see the « enthronement of human rights« . Je suis également parfaitement convaincu de l’appréciation positive que lui-même et ses conseillers portent sur la naissance de la Convention : « Over sixty years ago the Convention was drafted with very clear intentions. It was born in a continent reeling from totalitarian rule shocked by the brutality of the holocaust sickened by man’s inhumanity to man. Its purpose was clear: to spread respect for vital human rights across the continent – for life, liberty and the integrity of the person. » Je constate surtout que le Premier ministre anglais renvoie également les juges dans leurs cordes en leur rappelant qu’ils devraient plus regarder l’Est que l’Ouest de l’Europe, bien que le Belarus ne soit par ailleurs pas membre du Conseil : « As we sit here today, in Belarus, there are people being thrown into prison for their political beliefs. Dissidents’ voices are being silenced and their rights are being crushed. What is happening less than a thousand miles from here underlines the continuing importance and relevance of the Council, the Convention and the Court. It reminds us that now, more than ever, we need a Court that is a beacon for the cause of human rights, ruthlessly focused on defending human freedom and dignity, respected across the continent and the world. »

La question majeure qui est soulevée cette fois tient surtout à un domaine dont les responsables politiques de plusieurs pays européens ont fait un cheval de bataille électoral, celui du droit d’un pays à se protéger des auteurs d’attentats et de l’immigration sauvage qu’ils considèrent comme une des causes de cette menace. La sécurité est en effet un droit, mais ce n’est certainement pas un instrument politique destiné à manipuler des peurs légitimes ou à stigmatiser une communauté en raison des folies de ses propres extrémistes. Après tout, nous avons appris depuis juillet dernier avec nos amis norvégiens que la folie peut naître tout autant dans les remugles du racisme ordinaire, de citoyens ordinaires amateurs d’armes, que de jeunes gens entraînés dans des camps paramilitaires d’Asie centrale et encadrés par des islamistes fondamentalistes. « Protecting a country from terrorism is one of the most important tasks for any government. Again, no one should argue that you defend our systems of rights and freedom by suspending those freedoms. But we do have a real problem when it comes to foreign national who threaten our security. In Britain we have gone through all reasonable national processes including painstaking international agreements about how they should be treated and scrutiny by our own courts and yet we are still unable to deport them. It is therefore not surprising that some people start asking questions about whether the current arrangements are really sensible. Of course, no decent country should deport people if they are going to be tortured. But the problem today is that you can end up with someone who has no right to live in your country, who you are convinced – and have good reason to be convinced – means to do your country harm. » dit encore Cameron. L’un des journalistes qui écrit au nom de la Fondation Robert Schuman dans le blog du site de France24 intitulé « Ils sont fous ces Européens » est plus incisif que moi dans ses commentaires. Caroline de Camaret titre ainsi sans ambages « Cameron veut museler les droits de l’homme européens » et elle commente : « Au motif que son gouvernement conservateur veut « moins d’Europe » dans le processus de décision national, il propose de brider les pouvoirs de la Cour : « une requête serait jugée irrecevable si elle est identique à une question qui a été examinée par une juridiction nationale. » Exit cette protection judiciaire supranationale, qui rassurait les citoyens dans leurs droits. La Grande-Bretagne pourrait former une « coalition des mauvais élèves » avec ceux qui sont régulièrement épinglés pour torture et violation des droits de l’homme : la Russie, la Turquie, l’Ukraine, voire la France ! Triste alliance de la reculade démocratique. »

On comprendra que j’ai regardé de près la Déclaration de Brighton et le texte du communiqué du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland. Il ne fallait pas s’attendre à des prises de position tonitruantes d’un côté comme de l’autre, mais derrière le langage diplomatique on comprend que le Secrétaire Général, en accord avec le Président de la Cour, a su défendre cet acquis européen fabuleux et que les concessions ont été de pure forme, tandis que l’alliance des mauvais élèves ne s’est pas vraiment formée. La réforme « a renforcé le rôle et l’autorité de la Cour européenne des droits de l’homme » déclare M. Jagland, en ajoutant : « L’efficacité de la protection des droits de l’homme commence au niveau national. La Cour n’a jamais eu pour vocation de se substituer aux juridictions nationales »…« Les Etats membres ont choisi librement de se soumettre à un mécanisme de contrôle judiciaire international, car ils sont fermement convaincus que ce mécanisme est une garantie essentielle de la démocratie, de la liberté et de la paix sur tout le continent. Les droits fondamentaux de l’homme ne sauraient être dictés par une quelconque majorité ou autorité. Ils s’imposent parce que nous sommes tous des êtres humains et que toutes les nations sont dans l’obligation de les défendre par la loi ».

Les droits fondamentaux s’imposent ? Devons-nous en accepter l’augure sans plus de discussion ?

Si on se rapporte à la Déclaration complète, que je ne me vois pas épurer de toutes ses formes diplomatiques et juridiques et dont je laisse à chacun le soin de la lire et de l’interpréter, je retiens cependant quelques paragraphes qui me touchent à la fois sur la forme et sur les conséquences qui vont en découler.

J’admire tout d’abord le rappel ferme des principes qui vient au point 7 : « La pleine mise en œuvre de la Convention au niveau national suppose que les Etats parties prennent des mesures effectives pour prévenir les violations. Toutes les lois et politiques devraient être conçues et tous  les agents publics devraient exercer leurs responsabilités  d’une manière qui donne plein effet à la Convention. Les Etats parties doivent aussi prévoir des voies de recours pour les violations alléguées de la Convention. Les juridictions et instances nationales devraient prendre en compte la Convention et la jurisprudence de la Cour. La combinaison de toutes ces mesures devrait permettre de réduire le nombre de violations de la Convention. Elle devrait aussi permettre de réduire le nombre de requêtes bien fondées présentées à la Cour, ce qui contribuerait à alléger sa charge de travail. »

En effet, si la manipulation des compétences juridiques récemment envisagées en France n’avait pas été préparée dans le but de mieux contrôler les juges, il n’y aurait pas eu de plainte. Si des journalistes n’étaient pas systématiquement emprisonnés voire même assassinés, les plaintes ne s’accumuleraient pas en nombre pour les mêmes motifs qui se répètent sans qu’on sorte pour autant des pratiques mafieuses. Et si certains pays n’avaient pas autorisé, avec la complicité de la CIA, le survol aérien d’avions transportant des prisonniers vers Guantanamo, voire l’utilisation temporaire de camps d’internements sur leur propre sol pour y réunir ces mêmes prisonniers dans des conditions qui les plaçaient en dehors de toute compétence juridique, le Conseil de l’Europe n’aurait pas eu à demander un rapport sur cette question à Dick Marty (« Il est désormais clair que les autorités de plusieurs pays européens ont activement participé, avec la CIA, à des activités illégales, que d’autres les ont ignorées en connaissance de cause, ou n’ont pas voulu savoir. »). Il semble bien que les droits fondamentaux ne sont pas une évidence et qu’ils ne s’imposent pas, même dans les Etats de droit !

Je suis plus inquiet par contre par le paragraphe 11 qui touche la question du droit d’appréciation national et donc la question de la subsidiarité : « La jurisprudence de la Cour indique clairement que les Etats parties disposent, quant à la façon dont ils appliquent et mettent en œuvre la Convention, d’une marge d’appréciation qui dépend des circonstances de l’affaire et des droits et libertés en cause. Cela reflète le fait que le système de la Convention est subsidiaire par rapport à la sauvegarde des droits de l’homme au niveau national et que les autorités nationales sont en principe mieux placées qu’une Cour internationale pour évaluer les besoins et les conditions au niveau local. La marge d’appréciation va de pair avec la supervision découlant du système de la Convention. A cet égard, le rôle de la Cour est d’examiner si les décisions prises par les autorités nationales sont compatibles avec la Convention, eu égard à la marge d’appréciation dont disposent les Etats. »

Conférence de Brighton sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme 1ère rangée, en partant de la gauche: Niels Muiznieks, Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland, Secrétaire Général du Conseil de l?Europe, Kenneth Clarke, Secrétaire d’Etat de la Justice, et Sir Nicolas Bratza, Président de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.   

Mais surtout, je ne peux ignorer la question récurrente des besoins budgétaires du Conseil de l’Europe et tout particulièrement de la Cour, besoins qui ont conduit l’Institution de Strasbourg, de réforme en réforme, à couper les budgets de domaines pourtant fondamentaux, mais qui ne constituent pas selon les réformateurs, le cœur du métier du Conseil, ou d’en changer l’intitulé de manière à faire corps avec le domaine des affaires politiques et celui des droits de l’homme. Ainsi la culture et le patrimoine ont changé d’intitulé pour devenir une « Direction de la gouvernance démocratique, de la culture et de la diversité », sans voir pour autant ses moyens augmenter de manière significative, tandis que les programmes de visibilité étaient supprimés ou transférés sur des Accords partiels et donc sur une contribution budgétaire supplémentaire forcément aléatoire des Etats. Et pourtant s’il est en effet un domaine où la question des droits de l’homme se pose régulièrement c’est bien celui du droit à l’identité, à la culture et au patrimoine. Je terminerai par là.

Mais en attendant que cette conférence de Brighton trouve ses issues concrètes, ou que le rapport de force avec certains pays membres ne prenne une autre voie à la fois plus sournoise et plus contraignante, celle de la réduction du montant des contributions, on ne peut qu’approuver les souhaits d’amélioration du fonctionnement de la Cour. Ainsi la Conférence (Point 20 e) « note que, pour permettre à la Cour de se prononcer dans un délai raisonnable sur les requêtes pendantes devant ses chambres, il pourrait être nécessaire à l’avenir de désigner des juges supplémentaires à la Cour ; note en outre qu’il pourrait être nécessaire que ces juges aient un mandant d’une durée différente, et/ou un éventail de fonctions différent des juges existants à la Cour ; et invite le Comité des Ministres à décider d’ici fin 2013 s’il devait ou non entreprendre d’amender la Convention en vue de permettre la nomination de tels juges suite à une décision unanime du Comité des Ministres agissant sur la base d’informations reçues de la Cour. » Frais supplémentaires et dépenses à budget constant sont des notions contradictoires. Il y a de quoi s’inquiéter d’une attitude assez schizophrène.

Droit au patrimoine ?

Lorsque j’évoquais l’enthousiasme des étudiants au début de ce texte, je n’ai pas noté que cela se passait dans la première moitié des années 90. A partir du moment où l’Ukraine (1995) et surtout la Fédération de Russie (1996) sont devenus pays membres, les discussions ont pris un jour nouveau. Il a fallu expliquer ce que voulait dire le monitoring, la période d’adaptation, la notion de transition démocratique, la rédaction de nouvelles constitutions et de leurs décrets d’application. Mais l’enthousiasme est peu à peu retombé et j’ai dû faire face aux questions concernant la Transnistrie, les Lipovènes, la notion de génocide arménien ou le sort des femmes en Turquie. Et puis les demandes d’explication ont tout simplement cessé, comme si le Conseil de l’Europe avait définitivement disparu sous les difficultés de la vie quotidienne et la prédominance des discussions économiques. J’ai été de ce fait conduit à me replier à un commentaire plus réduit et portant uniquement sur la Convention culturelle européenne, la Convention européenne du paysage et la Convention de Faro. Le dernier moment proactif de cet exercice comparatif de citoyenneté européenne entre  les deux institutions a eu lieu au Puy-en-Velay il y a deux ans lors d’une session du Parlement européen des jeunes où j’ai pu faire une intervention devant une centaine de participants. J’en garde un merveilleux souvenir.

Parlement européen des jeunes, le Puy-en-Velay, mars 2010

Il reste cependant – et heureusement – un domaine où l’application de la Convention européenne des droits de l’homme a pris dans les années récentes tout son sens et a constitué une véritable innovation, c’est celui du patrimoine. Une Convention, dont la ratification par l’ensemble des pays membres s’avère très difficile, a ainsi regroupé dans un même cadre les conventions précédentes concernant le patrimoine et déjà ratifiées, tandis qu’elle définissait les contours de l’implication des droits de l’Homme dans de domaine. Il s’agit de la Convention-cadre de Faro (2005) sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, dont je conseille la lecture, et dont je ne cite que quelques extraits qui vont dans le sens de mon propos :

« Article 4 – Droits et responsabilités concernant le patrimoine culturel

Les Parties reconnaissent :

a   que toute personne, seule ou en commun, a le droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son enrichissement ;

b   qu’il est de la responsabilité de toute personne, seule ou en commun, de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe;

c   que l’exercice du droit au patrimoine culturel ne peut faire l’objet que des seules restrictions qui sont nécessaires dans une société démocratique à la protection de l’intérêt public, des droits et des libertés d’autrui.

Article 5 – Droit et politiques du patrimoine culturel

Les Parties s’engagent :

a   à reconnaître l’intérêt public qui s’attache aux éléments du patrimoine culturel en fonction de leur importance pour la société;

b   à valoriser le patrimoine culturel à travers son identification, son étude, son interprétation, sa protection, sa conservation et sa présentation;

c   à assurer, dans le contexte particulier de chaque Partie, l’existence de mesures législatives relatives aux modalités d’exercice du droit au patrimoine culturel défini à l’article 4; »

Dans le rapport explicatif qui a été publié avec la Convention, deux paragraphes sont particulièrement incisifs quant à la liaison avec les grands conventions fondatrices du Conseil de l’Europe.

« 1. En accord avec le concept de « patrimoine commun de l’Europe », constitué essentiellement par l’expérience et l’engagement partagés envers les droits de l’homme et les principes démocratiques, la Convention traite du patrimoine comme d’un objet des droits individuels, ce qui lui donne du sens. On évite ainsi le flou de définitions – toujours changeantes – du patrimoine pour se référer au socle des droits de l’homme et des libertés fondamentales (l’article 4 s’insère totalement dans la logique d’interprétation de la Convention européenne de droits de l’homme). Dans la présente Convention, le patrimoine est conçu comme « source » (Préambule, paragraphe 1) et « ressource » pour l’exercice des libertés (Préambule, paragraphe 3 et article 2).

2. Le texte s’appuie ainsi sur le droit au patrimoine culturel (article 4), qu’il explicite comme un aspect contenu dans le droit de participer à la vie culturelle de la communauté (article 1) et du droit à l’éducation (Préambule, paragraphe 4, citant l’article 27 de la Déclaration universelle de droits de l’homme et les articles 13 et 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.) Toute référence à des cultures et à des patrimoines matériellement définis est ainsi évitée. »

Il y a eu ainsi de grandes avancées dans un des secteurs qui m’est cher et qui est fortement lié aux itinéraires et au tourisme culturel, les touristes et les visiteurs étant en tant que « consommateurs et usagers » des parties prenantes de la responsabilité culturelle et patrimoniale au sens large. Ces avancées concernent l’insertion du droit au patrimoine comme un des droits fondamentaux. Il est certes dommage qu’un pays comme la France n’ait pas encore ratifié la Convention qui n’a atteint le chiffre fatidique de dix ratifications qu’en 2011, grâce à la Géorgie et n’est donc entrée en vigueur de manière contraignante que le 1er juin de la même année pour les pays qui s’y sont ainsi ralliés.

Mais l’exercice citoyen qui a conduit à cette Convention et auquel j’ai pu participer marginalement au cours de la Campagne « L’Europe, un patrimoine commun » m’a beaucoup appris et a modifié ma vision des itinéraires culturels à égalité avec la Convention européenne du paysage car elle touche autant le patrimoine des migrants, les patrimoines religieux ou ouvriers et ouvre clairement la question d’une histoire européenne qui s’est écrite sur les territoires comme un palimpseste où il faut absolument retrouver la trace de la première écriture, comme celle du tracé le plus ancien qui a ouvert la route.

Le vieux pont de Mostar

Références

La Convention Européenne des Droits de l’Homme dans la pratique

Le site du Conseil de l’Europe indique clairement :

La Cour européenne des droits de l’homme a été instituée en 1959 à Strasbourg en tant que mécanisme de protection des droits fondamentaux garantis par la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. L’importance de la Convention, entrée en vigueur en 1953, réside non seulement dans l’étendue des droits qu’elle protège, mais aussi dans le système de contrôle mis en place pour examiner les violations alléguées et veiller au respect par les Etats de leurs obligations découlant de la Convention.

Depuis sa création, la Cour a rendu plus de 10 000 arrêts qui sont obligatoires pour les Etats condamnés et conduisent les gouvernements à modifier leur législation ou leur pratique administrative dans de nombreux domaines. Chaque année, elle est saisie de plus de 30 000 nouvelles requêtes. Au fil des ans, elle  a été amenée à se prononcer sur des violations très graves de droits de l’homme, sur des questions touchant à l’essence même de l’Etat de droit ainsi que sur de nombreux sujets de société comme l’avortement, le suicide assisté, les fouilles à corps, l’esclavage domestique, le droit pour une personne née sous X de connaître ses origines, le port du foulard islamique à l’école, la protection des sources journalistiques ou la discrimination à l’égard des minorités…

En un demi-siècle, l’importante jurisprudence de la Cour a fait de la Convention européenne des droits de l’homme un instrument dynamique et puissant pour relever les nouveaux défis et consolider l’Etat de droit et la démocratie en Europe

L’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) constitue une étape majeure dans le développement des droits de l’homme en Europe. Envisagée depuis la fin des années 1970, cette adhésion a été rendue obligatoire par le Traité de Lisbonne, entré en vigueur le 1er décembre 2009 (voir l’article 6, paragraphe 2 du Traité). L’article 59, paragraphe 2 de la CEDH telle qu’amendée par le Protocole no 14 à la Convention, entré en vigueur le 1er juin 2010, constitue la base juridique de cette adhésion (« L’Union européenne peut adhérer à la présente Convention. »).

Le Conseil de l’Europe s’est entendu vendredi sur un plan pour améliorer le fonctionnement de la Cour européenne des droits de l’Homme engorgée, selon la déclaration finale d’une Conférence à Brighton (Angleterre), sans accepter les changements radicaux demandés par Londres.

La Conférence de Brighton (sud de l’Angleterre), qui se tenait jeudi et vendredi, a convenu d’amender les critères d’admissibilité des requêtes faites à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), bras juridique du Conseil de l’Europe. Le Conseil a convenu que la CEDH pourra rejeter une requête si le plaignant n’a pas été victime d' »inégalité significative », a expliqué le porte-parole du Conseil de l’Europe, Daniel Holtgen.

« Cela rendra la Cour plus efficace » car elle gérera seulement « les plus sérieuses violations de la Convention des droits de l’Homme » sur laquelle se base la CEDH, a estimé le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn Jagland. Pour améliorer l’efficacité de la Cour, la conférence de Brighton a aussi décidé de réduire le délai de saisine de six à quatre mois. Elle a également insisté sur la nécessité pour les 47 États membres du Conseil d’appliquer la Convention, signée en 1950.

Extraits des réponses de Georges Soros

Une proposition radicale serait de créer une holding à travers la BCE, où les Etats transféreraient 2 000 à 3 000 milliards d’euros d’obligations et n’auraient plus à payer d’intérêt. Ce qui donnerait une bouffée d’air à certains pays fragiles : l’Italie n’aurait plus besoin d’un excédent primaire s’élevant à 3 % du produit intérieur brut pour réduire sa dette. Il faudrait également un agenda de croissance pour la zone euro. Il est impossible de réduire la dette en faisant plonger la croissance économique.

La Grèce a peut-être intérêt à quitter l’euro, car sa situation semble désormais au-delà de ce qui est réparable. L’Espagne, elle, est en train d’être poussée dans la situation de la Grèce. Le gouvernement de Mariano Rajoy savait sa tâche impossible, il avait demandé à Bruxelles d’étaler dans le temps la réduction de son déficit, mais Bruxelles n’a pas voulu, et aujourd’hui les marchés punissent l’Espagne d’avoir révélé ses faiblesses. Quant à l’Italie, Mario Monti mène les bonnes réformes, mais il commence à perdre le soutien de ses concitoyens.

Le problème est en Allemagne, car l’opinion publique fait confiance à la Bundesbank. Cette dernière représente un des plus grands succès du pays, elle lui a permis d’avoir une monnaie forte. La Bundesbank domine la politique européenne, mais elle mène une action bonne pour l’Allemagne, pas pour l’Europe. Car l’Allemagne est un pays florissant, il bénéficie de la crise de l’euro, du taux de change bas de l’euro par rapport à la force de son économie, et de taux d’intérêt très bas pour financer sa dette.

Claudio Magris : traduire l’Europe

Le passage des langues

Les langues sont des ponts, mais les traducteurs le sont certainement encore plus, surtout s’ils possèdent cette qualité unique de mettre à notre portée une œuvre littéraire, par essence personnelle et identitaire et de mettre un texte à portée d’une autre identité, tout en respectant son origine créative et son originalité.

Quels que soient les soucis économiques et sociaux traversés par le continent européen et la Grande Europe, elle regroupe 750 millions de personnes, s’exprimant dans 230 langues parlées. Dès lors, comme l’a remarqué Umberto Eco, «la traduction est la langue de l’Europe». Elle a toujours besoin d’auteurs et de passeurs. Pour la 7eme fois, avec l’aide de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, le dispositif démocratique voulu par la ville permet à des élèves et à des étudiants de suivre diverses manifestations, comme de rencontrer plusieurs auteurs significatifs participant à cette manifestation. «Quant aux nouvelles perspectives, elles montrent que – en dépit des changements de pratiques culturelles – les installations, expositions, rencontres, conférences, tables rondes, lectures spectacle, hommages à plusieurs auteurs proposés par « Traduire l’Europe » et « les Rencontres européennes de littérature » sont pertinentes.» ajoute Roland Ries, maire de Strasbourg. Les écrivains invités cette année incarnent encore cette diversité.

Qu’il s’agisse de la Suédoise Katarina Mazetti, de la Canadienne Nancy Huston établie en France depuis quatre décennies, de Tzvetan Todorov – originaire de Bulgarie – ou du Prix Européen de Littérature 2011 attribué au Slovène Drago Jancar. Un accent particulier est mis cette année sur la Slovénie. Situé à la croisée de plusieurs mondes – germanique, latin et slave –, ce pays occupe une position comparable dans une certaine mesure à celle de l’Alsace. C’est sans surprise donc que sont invités des Triestins célèbres : ainsi Boris Pahor, âgé de 98 ans. Ce très grand écrivain slovènophone a connu les camps du Struthof, de Dachau, de Dora et de Bergen-Belsen. Il témoignera les 23 et 24 mars de l’itinéraire d’une vie et de ses combats pour la démocratie.

Cette fête se poursuit les vendredi 30 et samedi 31 mars 2012 par une rencontre sur le thème de la coexistence entre langues dominantes et langues locales : au niveau des régions, de la francophonie ou de l’Europe. Elle sera organisée en collaboration avec la Galerie Chantal Bamberger et le Centre Emmanuel-Mounier. Ce sera le moment d’honorer le dramaturge et poète Valère Novarina, Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2011 – dont l’œuvre considérable est aujourd’hui jouée à la Comédie-Française et enseignée dans les classes terminales – autant que les truculences impérissables de Germain Muller, fondateur du Barabli. Celui-ci s’inscrit parmi tous ceux qui, depuis Geiler de Kaysersberg, ont fait de l’humour une dimension fondamentale de la littérature alsacienne – tout particulièrement l’humaniste colmarien Jörg Wickram dont les Joyeuses histoires à lire en diligence, nous sont aujourd’hui rendues par les traductions de Catherine Fouquet.

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Un écrivain de l’ailleurs

Mais une avant-première a eu lieu le 3 mars dernier avec la conférence de l’écrivain italien Claudio Magris. Un Pont de l’Europe en  lui-même, également originaire de Trieste, cet humaniste, germaniste par essence, est aussi traducteur de Kleist, Schnitzler et Büchner. Mais bien plus encore, il s’est situé à la croisée des passions européennes : celle de la réflexion sur l’importance de l’identité, sur la place de la frontière dans l’histoire européenne, mais aussi sur l’expérience du voyage. Ce n’est pourtant pas un écrivain-voyageur, mais comme l’écrit Maurice Nadeau en introduction à la collection « Voyager avec… », un écrivain à qui il est arrivé de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez lui, dans un autre espace-temps.

La rencontre avait lieu dans la grande salle de l’Aubette, tout un symbole et ce sont donc plusieurs centaines de personnes qui étaient présentes. Bien entendu il y avait le prétexte d’un nouvel ouvrage, « Alphabets » qui vient de sortir dans la traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, ses traducteurs fidèles. Cette fois le voyage qu’il met en ordre à partir d’articles parus dans le « Corriere della Sera » ressemble beaucoup plus à la biographie amoureuse d’un amateur de littérature et d’un professeur de lettres qui suit le paradoxe de Jorge Luis Borges affirmant qu’il vaut mieux tirer gloire des livres qu’on a lus, plutôt que de ceux qu’on a écrit. De ce fait, Magris rejoint une famille prestigieuse de romanciers contemporains qui ont creusé le sillon de l’art du roman pour mieux assurer leur conviction que cette forme de création écrite est une lecture du monde, la prise sous dictée de la parole de médiateurs inconnus qui apparaissent au cours de la construction de l’histoire en devenant des personnages et la métaphore d’un mouvement sous-jacent des rapports humains dont les scientifiques et les politiques ne pourront jamais parler. Dans cette famille restreinte on compte déjà bien entendu Milan Kundera et Orhan Pamuk.

Alors au fond peu importe les questions qui lui ont été posées. Elles reposaient certes sur de très beaux passages de l’ouvrage concernant la fascination de l’ombre et l’importance du clair-obscur, sur les échanges culturels des langues et leurs emprunts réciproques ou sur l’importance de mettre en scène l’ambivalence et la complexité. Mais Claudio Magris était là pour une sorte de cours libre, comme on en donne au Collège de France – ce qu’il a fait en 2001-2002 et sa pensée a suivi le vol du papillon, suivant en quelque sorte les déplacements de l’Odyssée et rappelant que, comme Ulysse le fait devant le Cyclope, le nom du voyageur est : « personne » puisqu’il n’est plus de nulle part.

Mitteleuropa

Comment éviter d’évoquer cette notion mi géographique, mi humaine qu’il incarne depuis tant d’années et surtout depuis la publication de « Danubio » en 1986, un ouvrage qui m’avait donné tant de plaisir de lecture quand je suis allé faire une intervention au Centre de Culture Européenne de Calarasi en Roumanie et de celle de « Microcosme » en 1997. Voulant faire plaisir à ses auditeurs il a affirmé que Strasbourg était la dernière ville de la Mitteleuropa, ce qui n’est pas une boutade. L’idée de Michel Krieger en 1996 d’inviter des intellectuels européens à écrire des textes pour les placer sur le Pont de l’Europe à Strasbourg tient au fait que peu de temps après 1989 un inconnu venu de l’Est avait écrit sur le pont : « Me voilà enfin en Europe ».

Le Conseil de l’Europe, suivant l’idée de Daniel Therond avait également, au début des années 90 invité Magris à participer à un colloque itinérant qui s’était déroulé entre Vienne, Prague et Budapest. On doit aussi se souvenir que la première rencontre des chefs d’Etats et de gouvernements organisée par cette institution le 9 octobre 1993 s’est déroulée à Vienne, autre ville frontière, phare culturel pour une grande partie de cette Mitteleuropa.

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Mythologies viennoises

La Déclaration issue de cette grande première viennoise indiquait deux voies de coopération qui ont conforté tant l’enseignement de l’histoire croisée de l’Europe que la poursuite de coopérations transfrontalières par la visite de l’Europe : « La création d’une Europe tolérante et prospère ne dépend pas seulement de la coopération entre les Etats. Elle se fonde aussi sur une coopération transfrontalière entre collectivités locales et régionales, respectueuse de la constitution et de l’intégrité territoriale de chaque Etat. Nous engageons l’Organisation à poursuivre son travail en ce domaine et à l’étendre à la coopération entre régions non contiguës. Nous exprimons la conviction que la coopération culturelle, dont le Conseil de l’Europe est un instrument privilégié – à travers l’éducation, les médias, l’action culturelle, la protection et la valorisation du patrimoine culturel, la participation des jeunes – est essentielle à la cohésion de l’Europe dans le respect de ses diversités. Nos gouvernements s’engagent à prendre en considération dans leur coopération bilatérale et multilatérale les priorités et orientations approuvées au Conseil de l’Europe. »

Loin d’où ?

C’est donc dans ce contexte qu’en 1994 un texte fut demandé à Claudio Magris pour l’ouvrage «Repousser l’Horizon» et qu’il choisit d’évoquer la fascination des frontières et qu’en 1997 il participa à l’écriture d’un des textes placés sur le Pont de l’Europe. Après avoir décrit son enfance de transfrontalier, des souvenirs sur lesquels ils reviendra à plusieurs reprises, c’est dans cet ouvrage coédité par les Editions du Rouergue qu’il confie cette anecdote à l’origine du titre de l’ouvrage qu’il consacrera à Joseph Roth : « Dans une histoire juive, un Hébreu, habitant d’une petite ville d’Europe de l’Est, rencontre sur le chemin de la gare un autre Hébreu chargé de valises et lui demande où il va. « En Amérique du Sud » répond l’autre. « Ah ! » s’exclame le premier. « Si loin ! » Ce à quoi l’autre, l’air interloqué, lui dit : « Loin d’où ?». Magris ajoute alors : qu’étant sans patrie au sens historique et politique du terme, il est aussi sans frontières. «Mais il porte en lui sa patrie, avec la loi et la tradition dans lesquelles il est enraciné et qui sont enracinés en lui : ainsi, il n’est jamais loin de chez lui, il est toujours à l’intérieur de sa propre frontière, vécue non pas comme une barrière destinée à repousser l’autre, mais plutôt comme un pont, une passerelle ouverte sur le monde.»

Ailleurs que chez lui…Magris l’a été souvent, et dans des pays qui étaient restés lointains, ignorés, sans doute même barrés de notre mémoire tant nous ressentions de la culpabilité à l’égard de leurs habitants, mais qu’en raison de son statut de Triestin né durant la Seconxde Guerre mondiale, il apercevait de sa fenêtre. Il appartient alors à une autre famille, celle de Raymond Depardon écrivant peu et photographiant beaucoup « La solitude heureuse du voyageur » et d’Antonio Tabucchi dans « Viaggi et altri viaggi » : «Sono un viaggiatore che non ha mai fatto viaggi per scriverne, cosa che mi è sempre parsa stolta. Sarebbe come se uno volesse innamorarsi per poter scrivere un libro sull’amore »

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Dans « Déplacements » (l’infinito viaggare) où l’auteur passe des paysages de Don Quichotte à la vieille Prusse, puis au Pont Charles de Prague et aux bouleaux des forêts du Nord, il consacre une longue préface à détailler en neuf points ses convictions sur le voyage. La première est que le voyage est sans cesse à recommencer, le seconde est que le moteur en est la persuasion, cette faculté de vivre intensément tous les instants, la troisième est que  le voyage se présente comme un retour inévitable vers l’Heimat, la quatrième est la recherche de la traversée de toutes les formes de frontières, la cinquième est la volonté de confronter deux valeurs contradictoires, le connu et l’inconnu, la sixième est que le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps et contre le temps, la septième est que le voyage est immoral, au sens où l’on ne peut dépasser le statut de spectateur, la huitième est que les lieux parlent, parfois indirectement et modestement, mais qu’ils nous racontent et enfin la neuvième est que les pages écrites durant les voyages vieillissent avec nous et nous proposent à terme une sorte d’autoportrait de Dorian Gray.

Autrement dit, pour la beauté de la langue originelle de Magris : «Per vedere un luogo occore rivederlo. Il noto e il familiare, continuamente riscoperti et arricchiti, sono la premessa dell’incontro, della seduzione et dell’avventura ; la ventesima o centesima volta in cui si parla con un amico o si fa all’amore con una persona amata sono infinitamente più intense della prima. Ci ovale pure per i luoghi ; il viaggio più affascinante è un ritorno, un’odissea, e i luoghi del percorso consueto, i microscomi quotidiani attraversati da tanti anni, sono una sfida ulissiaca. « Perché calvacate per queste terre ? » chiede nella famosa ballata di Rilke l’alfiere al marchese che procede al suo fianco. « Per rotornare » risponde l’altro.»

« Pour voir un lieu, il faut le revoir. Le connu et le familier, continuellement redécouverts et enrichis, sont la promesse de la rencontre, de la séduction et de l’aventure ; la vingtième ou la centième fois que l’on parle avec un ami, ou que l’on fait l’amour avec une personne aimée, sont infiniment plus intenses que la première. Cela vaut aussi pour les lieux : le voyage le plus fascinant est un retour, comme l’odyssée, et les lieux du trajet habituel, les microcosmes quotidiens traversés depuis tant d’années, sont un défi ulysséen. « Mais que diable  faites-vous donc en selle, à chevaucher à travers ce pays empoisonné ? » demande, dans la célèbre ballade de Rilke, le cornette au marquis  qui caracole à ses côtés. « Pour revenir » répond l’autre. »

Voilà donc à quoi servent les traducteurs, à trouver le rythme et le balancement de la langue d’accueil et parfois de trouver le qualificatif qui était resté elliptique dans la langue d’origine.

Quelques ouvrages de Claudio Magris :

Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne (Il mito asburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur »,

Trieste : une identité de frontière (Itaca e oltre e Trieste. Un’identità di frontiera, 1982), en collaboration avec Angelo Ara, traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 1991

L’Anneau de Clarisse. Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (L’anello di Clarisse, 1984), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Esprit des péninsules, 2003

Danube (Danubio, 1986), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Une autre mer (Un altro mare, 1991), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1993.

Les Voix (Le voci, 1995), traduction Karin Espinosa, Descartes & Cie, 2002

Microcosmes (Microcosmi, 1997), trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1998 – Prix Strega 1997

Utopie et désenchantement (Utopia e disincanto. Saggi 1974-1998, 1999), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2001

L’Exposition (La mostra, 2001), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2003

Nihilisme et mélancolie. Jacobsen et son Niels Lyhne (leçon inaugurale faite le 25 octobre 2001, Collège de France, chaire européenne), Collège de France, 2001

Déplacements (chroniques du Corriere della Sera, 1981-2000), (L’infinito viaggiare, 2005), traduction Françoise Brun, La Quinzaine Litteraire, coll. « Voyager avec… », 2003

À l’aveugle (Alla Cieca, 2005), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2006

Vous comprendrez donc (Lei dunque capirà, 2006), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2008

Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale (Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale, 1971), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 2009

Alphabets (Alfabeti, 2008), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2012