Conseil de l’Europe : Une Cour sous pression

Durant les années où j’ai travaillé au Conseil de l’Europe, j’ai eu le plaisir d’engager des discussions passionnantes avec tous les groupes d’étudiants à qui je présentais les politiques des grandes institutions européennes. La Convention européenne des droits de l’homme et la Cour européenne des droits de l’homme provoquaient l’admiration. Leurs naissances, leurs fondements et surtout les valeurs mises en avant par cette Convention, dont j’expliquais alors l’application à la culture et au patrimoine, soulevaient l’enthousiasme. Une Convention et une Cour, un espace justiciable dont la reconnaissance absolue, au-dessus de toute décision nationale, scellait l’entrée des pays dans une Institution responsable de valeurs fondamentales. Autrement dit le rêve de tous les Européens convaincus était né à l’aube de l’Europe moderne et avait survécu à toutes les crises.

Cour européenne des droits de l’homme, Strasbourg

Une voix unique

J’ai déjà largement insisté sur le fait que l’Europe ne peut exister politiquement qu’au travers d’un comportement collectif. « Une Europe silencieuse ne saurait développer une seule et même voix ; or c’est dans cette voix unique, pourvu qu’elle soit entendue, que l’Europe se manifeste comme corps politique. » rappelle Luuk van Middelaar en énumérant les pas successifs qui ont fait rentrer une certaine vision de l’Europe dans le fleuve de l’histoire.

D’un côté, six pays décident de fonder une Communauté industrielle, militaire et économique – avec les difficultés que l’on connaît pour la seconde – et dans l’espoir que sur la longue durée un Traité viendra faire converger les opinions nationales d’un nombre de pays toujours croissant vers une voix unique.

Mais se contenter d’expliquer l’évolution de l’Europe par cette seule stratégie patiente est extrêmement réducteur. Certes, c’est l’évolution positive de l’Union européenne qui a donné raison aux optimistes pendant soixante années, contre toute autre stratégie possible, jusqu’à ce que l’épreuve de la crise monétaire, économique, spéculative conduise le navire sur un écueil qui est encore en ligne de mire : la mondialisation bancaire. Le plus grand des cyniques, l’incroyable philanthrope Georges Soros a commencé ces jours-ci une tournée « littéraire » européenne en habit de croque-mort. « Les dirigeants européens mènent l’Europe à sa perte » a-t-il déclaré dans une série de variations sur thème qui ressemblaient à un ensemble de communiqués de presse prédigérés reliés à la parution de son dernier ouvrage « Le chaos financier mondial ». Il s’agit sans doute pour lui aujourd’hui de jouer les Cassandres et de faire du « teasing » dans le cadre d’une stratégie marketing, mais une de ses réponses au journal « Le Monde » fait froid dans le dos tant elle indique entre quelles mains nous nous sommes mis depuis une vingtaine d’années. S’il était en condition de le faire, le financier spéculerait-il contre l’euro ?  « Je suis désormais à la retraite, et mon fonds Quantum ne possède pas de position en euro. Mais tant qu’il n’y a pas de changement parmi les dirigeants européens, si je devais investir, je parierais contre l’euro. Ou en tout cas, je ne miserais pas dessus. »

Deux Institutions pour une seule Convention ?

Une Europe de tous les dangers ? Mais alors pourquoi avoir constamment minimisé le rôle du Conseil de l’Europe et de sa Convention fondatrice ? Et pourquoi ne pas remettre en avant dans les médias le fait que depuis l’entrée en force du Traité de Lisbonne, l’Union européenne, enfin majeure juridiquement, peut rallier les meilleures expériences mises en place à Strasbourg ? Le rapport Juncker l’avait justement conseillé, le Traité de Lisbonne l’a rendu possible, l’Union peut aujourd’hui signer la Convention européenne des droits de l’homme.

Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois

A la tribune de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, il y a six ans le 11 avril 2006, le Premier ministre luxembourgeois commentait le rapport qu’il venait de rendre, après que les chefs d’Etats et de gouvernements le lui eussent confié au sommet de Varsovie un an plus tôt. Je recommande la lecture de ce rapport historique et du discours prononcé, dont je détache un point majeur décliné en deux temps. Le site du gouvernement luxembourgeois présente ainsi sa déclaration : « La première de ces mesures serait l’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH). Jean-Claude Juncker propose donc que les gouvernements des États membres prennent, en vertu de l’article 48 du Traité sur l’Union européenne, l’initiative de soumettre à leurs parlements un projet de protocole dans ce sens. Par ce geste, l’Union européenne témoignerait de son attachement inconditionnel au respect des droits de l’Homme en renforçant un système de protection unique à l’échelle du continent européen. Jean-Claude Juncker a déclaré qu’il avait longtemps hésité avant de formuler cette proposition. Mais dans la mesure où il y a consensus des États membres de l’UE sur l’adhésion à la CEDH, cette adhésion peut être envisagée indépendamment du processus de ratification du traité constitutionnel. La deuxième mesure serait « la reconnaissance par l’Union du Conseil de l’Europe comme la référence continentale en matière de droits de l’Homme ». Les arrêts et conclusions de ses mécanismes de suivi seraient systématiquement cités comme référence. La consultation par l’Union européenne du commissaire aux droits de l’Homme et des experts juridiques du Conseil de l’Europe serait la règle dans le processus d’élaboration de nouveaux projets de directives ou de mesures politiques et/ou judiciaires qui touchent à ces questions. »

Six années après ce discours et deux années et demie après que l’Union européenne en ait acquis la possibilité juridique, non seulement l’adhésion n’est pas encore signée, mais encore, le Premier ministre d’un des pays membres des deux institutions, le Royaume-Uni, qui assume de surcroît en ce moment la Présidence du Conseil de l’Europe, fait les gros yeux en demandant à ce que l’on examine de plus près si la Cour n’excède pas ses prérogatives. Une fois de plus on voit que l’intégration européenne s’inscrit bien dans le temps long de l’histoire.

Rencontre entre le Premier ministre britannique, David Cameron et le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland

Une Conférence sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme s’est tenue à Brighton le 19 avril. Elle se situait dans le prolongement des deux conférences précédentes, celles d’Interlaken en 2010 et d’Izmir en 2011 qui avaient examiné « l’inquiétude » – on peut aimer le langage diplomatique- née de l’écart toujours croissant entre les requêtes introduites et les requêtes traitées et qui avaient noté certaines améliorations. Cette fois, le langage du Président en exercice du Conseil de l’Europe a été un brin moins diplomatique. Loin de ma pensée d’affirmer que M. David Cameron ne soit pas soucieux des Droits de l’homme. Sa déclaration liminaire au Conseil de l’Europe le 25 janvier dernier commençait même en ces termes : « Human rights is a cause that runs deep in the British heart and long in British history. In the thirteenth century, the Magna Carta set down specific rights for citizens, including the right to freedom from unlawful detention. In the seventeenth century, the Petition of Right gave new authority to Parliament; and the Bill of Rights set limits on the power of the monarchy. … It was that same spirit… that drove the battle against tyranny in two World Wars and that inspired Winston Churchill to promise that the end of the « world struggle » would see the « enthronement of human rights« . Je suis également parfaitement convaincu de l’appréciation positive que lui-même et ses conseillers portent sur la naissance de la Convention : « Over sixty years ago the Convention was drafted with very clear intentions. It was born in a continent reeling from totalitarian rule shocked by the brutality of the holocaust sickened by man’s inhumanity to man. Its purpose was clear: to spread respect for vital human rights across the continent – for life, liberty and the integrity of the person. » Je constate surtout que le Premier ministre anglais renvoie également les juges dans leurs cordes en leur rappelant qu’ils devraient plus regarder l’Est que l’Ouest de l’Europe, bien que le Belarus ne soit par ailleurs pas membre du Conseil : « As we sit here today, in Belarus, there are people being thrown into prison for their political beliefs. Dissidents’ voices are being silenced and their rights are being crushed. What is happening less than a thousand miles from here underlines the continuing importance and relevance of the Council, the Convention and the Court. It reminds us that now, more than ever, we need a Court that is a beacon for the cause of human rights, ruthlessly focused on defending human freedom and dignity, respected across the continent and the world. »

La question majeure qui est soulevée cette fois tient surtout à un domaine dont les responsables politiques de plusieurs pays européens ont fait un cheval de bataille électoral, celui du droit d’un pays à se protéger des auteurs d’attentats et de l’immigration sauvage qu’ils considèrent comme une des causes de cette menace. La sécurité est en effet un droit, mais ce n’est certainement pas un instrument politique destiné à manipuler des peurs légitimes ou à stigmatiser une communauté en raison des folies de ses propres extrémistes. Après tout, nous avons appris depuis juillet dernier avec nos amis norvégiens que la folie peut naître tout autant dans les remugles du racisme ordinaire, de citoyens ordinaires amateurs d’armes, que de jeunes gens entraînés dans des camps paramilitaires d’Asie centrale et encadrés par des islamistes fondamentalistes. « Protecting a country from terrorism is one of the most important tasks for any government. Again, no one should argue that you defend our systems of rights and freedom by suspending those freedoms. But we do have a real problem when it comes to foreign national who threaten our security. In Britain we have gone through all reasonable national processes including painstaking international agreements about how they should be treated and scrutiny by our own courts and yet we are still unable to deport them. It is therefore not surprising that some people start asking questions about whether the current arrangements are really sensible. Of course, no decent country should deport people if they are going to be tortured. But the problem today is that you can end up with someone who has no right to live in your country, who you are convinced – and have good reason to be convinced – means to do your country harm. » dit encore Cameron. L’un des journalistes qui écrit au nom de la Fondation Robert Schuman dans le blog du site de France24 intitulé « Ils sont fous ces Européens » est plus incisif que moi dans ses commentaires. Caroline de Camaret titre ainsi sans ambages « Cameron veut museler les droits de l’homme européens » et elle commente : « Au motif que son gouvernement conservateur veut « moins d’Europe » dans le processus de décision national, il propose de brider les pouvoirs de la Cour : « une requête serait jugée irrecevable si elle est identique à une question qui a été examinée par une juridiction nationale. » Exit cette protection judiciaire supranationale, qui rassurait les citoyens dans leurs droits. La Grande-Bretagne pourrait former une « coalition des mauvais élèves » avec ceux qui sont régulièrement épinglés pour torture et violation des droits de l’homme : la Russie, la Turquie, l’Ukraine, voire la France ! Triste alliance de la reculade démocratique. »

On comprendra que j’ai regardé de près la Déclaration de Brighton et le texte du communiqué du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland. Il ne fallait pas s’attendre à des prises de position tonitruantes d’un côté comme de l’autre, mais derrière le langage diplomatique on comprend que le Secrétaire Général, en accord avec le Président de la Cour, a su défendre cet acquis européen fabuleux et que les concessions ont été de pure forme, tandis que l’alliance des mauvais élèves ne s’est pas vraiment formée. La réforme « a renforcé le rôle et l’autorité de la Cour européenne des droits de l’homme » déclare M. Jagland, en ajoutant : « L’efficacité de la protection des droits de l’homme commence au niveau national. La Cour n’a jamais eu pour vocation de se substituer aux juridictions nationales »…« Les Etats membres ont choisi librement de se soumettre à un mécanisme de contrôle judiciaire international, car ils sont fermement convaincus que ce mécanisme est une garantie essentielle de la démocratie, de la liberté et de la paix sur tout le continent. Les droits fondamentaux de l’homme ne sauraient être dictés par une quelconque majorité ou autorité. Ils s’imposent parce que nous sommes tous des êtres humains et que toutes les nations sont dans l’obligation de les défendre par la loi ».

Les droits fondamentaux s’imposent ? Devons-nous en accepter l’augure sans plus de discussion ?

Si on se rapporte à la Déclaration complète, que je ne me vois pas épurer de toutes ses formes diplomatiques et juridiques et dont je laisse à chacun le soin de la lire et de l’interpréter, je retiens cependant quelques paragraphes qui me touchent à la fois sur la forme et sur les conséquences qui vont en découler.

J’admire tout d’abord le rappel ferme des principes qui vient au point 7 : « La pleine mise en œuvre de la Convention au niveau national suppose que les Etats parties prennent des mesures effectives pour prévenir les violations. Toutes les lois et politiques devraient être conçues et tous  les agents publics devraient exercer leurs responsabilités  d’une manière qui donne plein effet à la Convention. Les Etats parties doivent aussi prévoir des voies de recours pour les violations alléguées de la Convention. Les juridictions et instances nationales devraient prendre en compte la Convention et la jurisprudence de la Cour. La combinaison de toutes ces mesures devrait permettre de réduire le nombre de violations de la Convention. Elle devrait aussi permettre de réduire le nombre de requêtes bien fondées présentées à la Cour, ce qui contribuerait à alléger sa charge de travail. »

En effet, si la manipulation des compétences juridiques récemment envisagées en France n’avait pas été préparée dans le but de mieux contrôler les juges, il n’y aurait pas eu de plainte. Si des journalistes n’étaient pas systématiquement emprisonnés voire même assassinés, les plaintes ne s’accumuleraient pas en nombre pour les mêmes motifs qui se répètent sans qu’on sorte pour autant des pratiques mafieuses. Et si certains pays n’avaient pas autorisé, avec la complicité de la CIA, le survol aérien d’avions transportant des prisonniers vers Guantanamo, voire l’utilisation temporaire de camps d’internements sur leur propre sol pour y réunir ces mêmes prisonniers dans des conditions qui les plaçaient en dehors de toute compétence juridique, le Conseil de l’Europe n’aurait pas eu à demander un rapport sur cette question à Dick Marty (« Il est désormais clair que les autorités de plusieurs pays européens ont activement participé, avec la CIA, à des activités illégales, que d’autres les ont ignorées en connaissance de cause, ou n’ont pas voulu savoir. »). Il semble bien que les droits fondamentaux ne sont pas une évidence et qu’ils ne s’imposent pas, même dans les Etats de droit !

Je suis plus inquiet par contre par le paragraphe 11 qui touche la question du droit d’appréciation national et donc la question de la subsidiarité : « La jurisprudence de la Cour indique clairement que les Etats parties disposent, quant à la façon dont ils appliquent et mettent en œuvre la Convention, d’une marge d’appréciation qui dépend des circonstances de l’affaire et des droits et libertés en cause. Cela reflète le fait que le système de la Convention est subsidiaire par rapport à la sauvegarde des droits de l’homme au niveau national et que les autorités nationales sont en principe mieux placées qu’une Cour internationale pour évaluer les besoins et les conditions au niveau local. La marge d’appréciation va de pair avec la supervision découlant du système de la Convention. A cet égard, le rôle de la Cour est d’examiner si les décisions prises par les autorités nationales sont compatibles avec la Convention, eu égard à la marge d’appréciation dont disposent les Etats. »

Conférence de Brighton sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme 1ère rangée, en partant de la gauche: Niels Muiznieks, Commissaire aux Droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland, Secrétaire Général du Conseil de l?Europe, Kenneth Clarke, Secrétaire d’Etat de la Justice, et Sir Nicolas Bratza, Président de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.   

Mais surtout, je ne peux ignorer la question récurrente des besoins budgétaires du Conseil de l’Europe et tout particulièrement de la Cour, besoins qui ont conduit l’Institution de Strasbourg, de réforme en réforme, à couper les budgets de domaines pourtant fondamentaux, mais qui ne constituent pas selon les réformateurs, le cœur du métier du Conseil, ou d’en changer l’intitulé de manière à faire corps avec le domaine des affaires politiques et celui des droits de l’homme. Ainsi la culture et le patrimoine ont changé d’intitulé pour devenir une « Direction de la gouvernance démocratique, de la culture et de la diversité », sans voir pour autant ses moyens augmenter de manière significative, tandis que les programmes de visibilité étaient supprimés ou transférés sur des Accords partiels et donc sur une contribution budgétaire supplémentaire forcément aléatoire des Etats. Et pourtant s’il est en effet un domaine où la question des droits de l’homme se pose régulièrement c’est bien celui du droit à l’identité, à la culture et au patrimoine. Je terminerai par là.

Mais en attendant que cette conférence de Brighton trouve ses issues concrètes, ou que le rapport de force avec certains pays membres ne prenne une autre voie à la fois plus sournoise et plus contraignante, celle de la réduction du montant des contributions, on ne peut qu’approuver les souhaits d’amélioration du fonctionnement de la Cour. Ainsi la Conférence (Point 20 e) « note que, pour permettre à la Cour de se prononcer dans un délai raisonnable sur les requêtes pendantes devant ses chambres, il pourrait être nécessaire à l’avenir de désigner des juges supplémentaires à la Cour ; note en outre qu’il pourrait être nécessaire que ces juges aient un mandant d’une durée différente, et/ou un éventail de fonctions différent des juges existants à la Cour ; et invite le Comité des Ministres à décider d’ici fin 2013 s’il devait ou non entreprendre d’amender la Convention en vue de permettre la nomination de tels juges suite à une décision unanime du Comité des Ministres agissant sur la base d’informations reçues de la Cour. » Frais supplémentaires et dépenses à budget constant sont des notions contradictoires. Il y a de quoi s’inquiéter d’une attitude assez schizophrène.

Droit au patrimoine ?

Lorsque j’évoquais l’enthousiasme des étudiants au début de ce texte, je n’ai pas noté que cela se passait dans la première moitié des années 90. A partir du moment où l’Ukraine (1995) et surtout la Fédération de Russie (1996) sont devenus pays membres, les discussions ont pris un jour nouveau. Il a fallu expliquer ce que voulait dire le monitoring, la période d’adaptation, la notion de transition démocratique, la rédaction de nouvelles constitutions et de leurs décrets d’application. Mais l’enthousiasme est peu à peu retombé et j’ai dû faire face aux questions concernant la Transnistrie, les Lipovènes, la notion de génocide arménien ou le sort des femmes en Turquie. Et puis les demandes d’explication ont tout simplement cessé, comme si le Conseil de l’Europe avait définitivement disparu sous les difficultés de la vie quotidienne et la prédominance des discussions économiques. J’ai été de ce fait conduit à me replier à un commentaire plus réduit et portant uniquement sur la Convention culturelle européenne, la Convention européenne du paysage et la Convention de Faro. Le dernier moment proactif de cet exercice comparatif de citoyenneté européenne entre  les deux institutions a eu lieu au Puy-en-Velay il y a deux ans lors d’une session du Parlement européen des jeunes où j’ai pu faire une intervention devant une centaine de participants. J’en garde un merveilleux souvenir.

Parlement européen des jeunes, le Puy-en-Velay, mars 2010

Il reste cependant – et heureusement – un domaine où l’application de la Convention européenne des droits de l’homme a pris dans les années récentes tout son sens et a constitué une véritable innovation, c’est celui du patrimoine. Une Convention, dont la ratification par l’ensemble des pays membres s’avère très difficile, a ainsi regroupé dans un même cadre les conventions précédentes concernant le patrimoine et déjà ratifiées, tandis qu’elle définissait les contours de l’implication des droits de l’Homme dans de domaine. Il s’agit de la Convention-cadre de Faro (2005) sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, dont je conseille la lecture, et dont je ne cite que quelques extraits qui vont dans le sens de mon propos :

« Article 4 – Droits et responsabilités concernant le patrimoine culturel

Les Parties reconnaissent :

a   que toute personne, seule ou en commun, a le droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son enrichissement ;

b   qu’il est de la responsabilité de toute personne, seule ou en commun, de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe;

c   que l’exercice du droit au patrimoine culturel ne peut faire l’objet que des seules restrictions qui sont nécessaires dans une société démocratique à la protection de l’intérêt public, des droits et des libertés d’autrui.

Article 5 – Droit et politiques du patrimoine culturel

Les Parties s’engagent :

a   à reconnaître l’intérêt public qui s’attache aux éléments du patrimoine culturel en fonction de leur importance pour la société;

b   à valoriser le patrimoine culturel à travers son identification, son étude, son interprétation, sa protection, sa conservation et sa présentation;

c   à assurer, dans le contexte particulier de chaque Partie, l’existence de mesures législatives relatives aux modalités d’exercice du droit au patrimoine culturel défini à l’article 4; »

Dans le rapport explicatif qui a été publié avec la Convention, deux paragraphes sont particulièrement incisifs quant à la liaison avec les grands conventions fondatrices du Conseil de l’Europe.

« 1. En accord avec le concept de « patrimoine commun de l’Europe », constitué essentiellement par l’expérience et l’engagement partagés envers les droits de l’homme et les principes démocratiques, la Convention traite du patrimoine comme d’un objet des droits individuels, ce qui lui donne du sens. On évite ainsi le flou de définitions – toujours changeantes – du patrimoine pour se référer au socle des droits de l’homme et des libertés fondamentales (l’article 4 s’insère totalement dans la logique d’interprétation de la Convention européenne de droits de l’homme). Dans la présente Convention, le patrimoine est conçu comme « source » (Préambule, paragraphe 1) et « ressource » pour l’exercice des libertés (Préambule, paragraphe 3 et article 2).

2. Le texte s’appuie ainsi sur le droit au patrimoine culturel (article 4), qu’il explicite comme un aspect contenu dans le droit de participer à la vie culturelle de la communauté (article 1) et du droit à l’éducation (Préambule, paragraphe 4, citant l’article 27 de la Déclaration universelle de droits de l’homme et les articles 13 et 15 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.) Toute référence à des cultures et à des patrimoines matériellement définis est ainsi évitée. »

Il y a eu ainsi de grandes avancées dans un des secteurs qui m’est cher et qui est fortement lié aux itinéraires et au tourisme culturel, les touristes et les visiteurs étant en tant que « consommateurs et usagers » des parties prenantes de la responsabilité culturelle et patrimoniale au sens large. Ces avancées concernent l’insertion du droit au patrimoine comme un des droits fondamentaux. Il est certes dommage qu’un pays comme la France n’ait pas encore ratifié la Convention qui n’a atteint le chiffre fatidique de dix ratifications qu’en 2011, grâce à la Géorgie et n’est donc entrée en vigueur de manière contraignante que le 1er juin de la même année pour les pays qui s’y sont ainsi ralliés.

Mais l’exercice citoyen qui a conduit à cette Convention et auquel j’ai pu participer marginalement au cours de la Campagne « L’Europe, un patrimoine commun » m’a beaucoup appris et a modifié ma vision des itinéraires culturels à égalité avec la Convention européenne du paysage car elle touche autant le patrimoine des migrants, les patrimoines religieux ou ouvriers et ouvre clairement la question d’une histoire européenne qui s’est écrite sur les territoires comme un palimpseste où il faut absolument retrouver la trace de la première écriture, comme celle du tracé le plus ancien qui a ouvert la route.

Le vieux pont de Mostar

Références

La Convention Européenne des Droits de l’Homme dans la pratique

Le site du Conseil de l’Europe indique clairement :

La Cour européenne des droits de l’homme a été instituée en 1959 à Strasbourg en tant que mécanisme de protection des droits fondamentaux garantis par la Convention européenne des droits de l’homme de 1950. L’importance de la Convention, entrée en vigueur en 1953, réside non seulement dans l’étendue des droits qu’elle protège, mais aussi dans le système de contrôle mis en place pour examiner les violations alléguées et veiller au respect par les Etats de leurs obligations découlant de la Convention.

Depuis sa création, la Cour a rendu plus de 10 000 arrêts qui sont obligatoires pour les Etats condamnés et conduisent les gouvernements à modifier leur législation ou leur pratique administrative dans de nombreux domaines. Chaque année, elle est saisie de plus de 30 000 nouvelles requêtes. Au fil des ans, elle  a été amenée à se prononcer sur des violations très graves de droits de l’homme, sur des questions touchant à l’essence même de l’Etat de droit ainsi que sur de nombreux sujets de société comme l’avortement, le suicide assisté, les fouilles à corps, l’esclavage domestique, le droit pour une personne née sous X de connaître ses origines, le port du foulard islamique à l’école, la protection des sources journalistiques ou la discrimination à l’égard des minorités…

En un demi-siècle, l’importante jurisprudence de la Cour a fait de la Convention européenne des droits de l’homme un instrument dynamique et puissant pour relever les nouveaux défis et consolider l’Etat de droit et la démocratie en Europe

L’adhésion de l’Union européenne à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) constitue une étape majeure dans le développement des droits de l’homme en Europe. Envisagée depuis la fin des années 1970, cette adhésion a été rendue obligatoire par le Traité de Lisbonne, entré en vigueur le 1er décembre 2009 (voir l’article 6, paragraphe 2 du Traité). L’article 59, paragraphe 2 de la CEDH telle qu’amendée par le Protocole no 14 à la Convention, entré en vigueur le 1er juin 2010, constitue la base juridique de cette adhésion (« L’Union européenne peut adhérer à la présente Convention. »).

Le Conseil de l’Europe s’est entendu vendredi sur un plan pour améliorer le fonctionnement de la Cour européenne des droits de l’Homme engorgée, selon la déclaration finale d’une Conférence à Brighton (Angleterre), sans accepter les changements radicaux demandés par Londres.

La Conférence de Brighton (sud de l’Angleterre), qui se tenait jeudi et vendredi, a convenu d’amender les critères d’admissibilité des requêtes faites à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), bras juridique du Conseil de l’Europe. Le Conseil a convenu que la CEDH pourra rejeter une requête si le plaignant n’a pas été victime d' »inégalité significative », a expliqué le porte-parole du Conseil de l’Europe, Daniel Holtgen.

« Cela rendra la Cour plus efficace » car elle gérera seulement « les plus sérieuses violations de la Convention des droits de l’Homme » sur laquelle se base la CEDH, a estimé le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn Jagland. Pour améliorer l’efficacité de la Cour, la conférence de Brighton a aussi décidé de réduire le délai de saisine de six à quatre mois. Elle a également insisté sur la nécessité pour les 47 États membres du Conseil d’appliquer la Convention, signée en 1950.

Extraits des réponses de Georges Soros

Une proposition radicale serait de créer une holding à travers la BCE, où les Etats transféreraient 2 000 à 3 000 milliards d’euros d’obligations et n’auraient plus à payer d’intérêt. Ce qui donnerait une bouffée d’air à certains pays fragiles : l’Italie n’aurait plus besoin d’un excédent primaire s’élevant à 3 % du produit intérieur brut pour réduire sa dette. Il faudrait également un agenda de croissance pour la zone euro. Il est impossible de réduire la dette en faisant plonger la croissance économique.

La Grèce a peut-être intérêt à quitter l’euro, car sa situation semble désormais au-delà de ce qui est réparable. L’Espagne, elle, est en train d’être poussée dans la situation de la Grèce. Le gouvernement de Mariano Rajoy savait sa tâche impossible, il avait demandé à Bruxelles d’étaler dans le temps la réduction de son déficit, mais Bruxelles n’a pas voulu, et aujourd’hui les marchés punissent l’Espagne d’avoir révélé ses faiblesses. Quant à l’Italie, Mario Monti mène les bonnes réformes, mais il commence à perdre le soutien de ses concitoyens.

Le problème est en Allemagne, car l’opinion publique fait confiance à la Bundesbank. Cette dernière représente un des plus grands succès du pays, elle lui a permis d’avoir une monnaie forte. La Bundesbank domine la politique européenne, mais elle mène une action bonne pour l’Allemagne, pas pour l’Europe. Car l’Allemagne est un pays florissant, il bénéficie de la crise de l’euro, du taux de change bas de l’euro par rapport à la force de son économie, et de taux d’intérêt très bas pour financer sa dette.

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Un Président pour l’Europe ?

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Une grande partie des ministres européens chargés des affaires européennes et des chefs d’Etats et de gouvernements qui ont eu à un moment ou à un autre à gérer des crises institutionnelles majeures en Europe depuis l’invention de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 n’ont plus eu envie de se trouver confrontés à la situation du Premier ministre belge en 2001. Luuk Van Middelaar écrit en effet dans « Le passage à l’Europe » qu’après le choc du 11 septembre 2001 : «Les dirigeants européens rivalisèrent pour savoir qui serait reçu le premier à la Maison-Blanche (le président français l’emporta, suivi du Premier ministre britannique et du ministre allemand des Affaires étrangères.) Constat frappant : au cours des premiers jours, l’Union ne parvint pas à trouver le rôle qui lui convenait. Le chancelier allemand avait suggéré d’organiser dès le 12 un sommet, proposition qui fut repoussée. Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge qui assurait la présidence tournante du Conseil dut reconnaître à plusieurs reprises devant la presse qu’il n’avait toujours pas eu Bush au bout du fil. Les collaborateurs de la Maison-Blanche censés lui passer le président américain ne savaient pas qui il était.»

Traité constitutionnel ?

Un an plus tard, la Convention européenne, conçue au départ comme un organe transversal censé réfléchir à l’avenir de l’Union avait, sous l’influence majeure de Valery Giscard d’Estaing, largement évolué vers la préparation d’un traité constitutionnel qui devait logiquement intégrer l’idée d’un représentant permanent commun à tous les pays membres et ceci au plus haut niveau. Autrement dit un Président permanent qui serait la « chair person » du Conseil Européen, lequel Conseil continuerait à disposer tous les six mois d’un nouveau président en exercice, c’est à dire le représentant le plus élevé en compétence institutionnelle du pays qui assure la Présidence semestrielle.

Outre l’importance de pouvoir répondre en un seul nom au reste du monde, les pays européens des premiers cercles fondateurs doutaient que les représentants de certains « nouveaux » pays comme Malte ou Chypre puissent faire face seuls à la tension d’une présidence européenne semestrielle qui serait confrontée à des décisions majeures sur la scène mondiale et souhaitaient donc trouver un candidat à la mesure des enjeux.

Quelles compétences exactes devraient être accordées par le futur traité à ce nouveau personnage auquel tous les pays membres, mais aussi les 500 millions de citoyens européens devraient pouvoir s’identifier. Le Français Giscard d’Estaing qui se pensait en position de principe pour être le premier titulaire de cette nouvelle espèce juridique avait prévu un bureau et des tâches spécifiques qui en faisait un personnage réellement mondial. On sait ce qu’il est advenu du projet de Traité constitutionnel qui ne passa pas le cap de la ratification par l’ensemble des pays membres avec, en particulier, un vote négatif lors des referendums français et hollandais. Mais le Traité de Lisbonne a toutefois gardé l’innovation d’un Président  et ceci à deux conditions. Le président du Conseil européen assure, à son niveau et en sa qualité, la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune, ce qui – si la personnalité nommée est « visible » – élimine les risques lors de la prochaine présidence chypriote fin 2012 ou maltaise début 2017 si elles ont à conduire le navire dans la tempête. D’autre part, le président du Conseil européen ne peut exercer de mandat national. Autrement dit, il ne parle « …ni au nom d’une capitale donnée, ni au nom de Bruxelles ou de Strasbourg ; il parle au nom de l’ensemble européen. Par ailleurs il le fait vis-à-vis de l’extérieur, mais également vis-à-vis de l’intérieur, à l’endroit des populations nationales» (ib ci-dessus).

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Le 1er janvier 2010, le Traité de Lisbonne ayant été enfin ratifié l’ancien Premier ministre belge Herman Van Rompuy entrait dans ses fonctions de (premier) président en titre du Conseil européen pour deux années renouvelables. Il est accompagné d’un ministre des Affaires étrangères, très exactement d’un haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité qui occupe de surcroît le poste de la Vice-Président du Conseil. C’est la baronne Ashton of Upholland qui a été nommée à ce poste le 1er décembre 2009.

Qui avez-vous dit ?

Lorsque ceux qui s’intéressent de près à la vie des Institutions européennes ont eu à connaître ces décisions, il y a eu beaucoup de rires et même, pour diverses raisons, le Parlement européen a en quelque sorte étrillé Lady Ashton. Quant à ceux qui, appartenant au grand public européen, aiment à comprendre comment évolue la gouvernance d’une Union dont ils sont les citoyens, appelés toutes les cinq années à voter pour une représentation parlementaire, ils n’ont vraiment rien compris à ce double choix. Les plus avisés ont laissé entendre que deux des plus importants leaders en charge de « grands » pays européens, le Président français et la Chancelière allemande avaient repoussé toutes les candidatures de ceux qui auraient pu vraiment briller à leur égal sur la scène mondiale.

Interrogée le 19 novembre 2009 par un journaliste de 20 minutes France, la députée européenne Sylvie Goulard responsable de l’Ouest français et engagée dans les questions économiques et monétaires répondait à la question du mode de désignation du Président  par le Conseil européen : «Ils vont décider à huis clos, les débats vont avoir lieu derrière des portes closes» et d’ajouter fort justement : «Il n’y a eu aucune campagne car il n’y a pas eu de candidature officielle. Les traités ne prévoient, en effet, aucun dépôt de dossier ou de programme par les candidats. Or il aurait été bien qu’ils fassent campagne et que des débats soient organisés par les chaînes de télévision en Europe…on aurait pu avoir un face à face Juncker-Blair par exemple.»

Ceci dit Jean-Claude Juncker avait lui, avec détermination, fait acte « officieux » de candidature et plusieurs documentaires sur la question évoquent un véto final des deux leaders évoqués, ce que je regrette infiniment à titre personnel. Mais il faudra attendre la publication des  mémoires de certains des participants pour connaître la réalité.

Jean-Claude Juncker et Angela Merkel

Calme, analyse et diplomatie

Le choix d’Herman Van Rompuy a été surtout expliqué par son art de la négociation et par le fait qu’ayant réussi à établir un dialogue fédéral entre Wallons et Flamands belges, il saurait assurer le lien entre les diverses identités politiques européennes. De fait, avec le Président de la Commission José Manuel Durão Barroso et le Président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, il a eu surtout à saisir à six mains la barre du navire pour traverser sans s’échouer les 40e rugissants et les 50e hurlants de la finance internationale, comme les désignent les navigateurs, ce qui lui a donné du crédit, au moins dans les coulisses. Je dois bien avouer que le fait qu’il ait choisi comme rédacteur de ses discours Luuk Van Middelaar, philosophe et historien dont l’ouvrage est ce que j’ai lu de plus clair sur l’histoire de la construction européenne depuis des années, me le rend encore plus sympathique. Le calme et la pertinence de cet ouvrage pour démonter les mécanismes de toutes les crises dont les issues nous ont permis de continuer de vivre en paix pendant 60 ans sont fascinants. Je me réjouis encore plus de lire sous sa plume un rappel du travail de Arnold Van Gennep, le grand folkloriste français. : «D’où le rôle de premier plan que jouent dans notre « Passage » les entre-deux que sont le seuil, la porte ou le pont, symboles figurant d’ailleurs sur les billets en euros.»

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Mme Helle Thorning-Schmidt et Herman Van Rompuy

Lors du dernier Conseil européen, le mandat d’Herman Van Rompuy a été renouvelé pour deux années et demie supplémentaires allant du 1er juin 2012 au 30 novembre 2014. Il a également été désigné premier président du sommet de la zone euro pour un mandat de durée identique. Dans son discours d’acceptation, il a remercié les dirigeants européens pour la confiance qu’ils lui ont accordée et a indiqué que c’était à la fois un privilège de servir l’Europe en des moments si décisifs et une grande responsabilité. «Herman, vous êtes un homme très modeste, mais ce qui ne l’est pas, c’est le travail considérable que vous avez accompli pour l’Europe au cours des deux années et demie qui viennent de s’écouler. Au nom de tous les collègues, je tiens à vous adresser nos remerciements!», a déclaré la Première ministre danoise, Mme Helle Thorning-Schmidt, après avoir constaté que la réélection de M. Van Rompuy faisait l’objet d’un consensus au sein des États membres. Le Danemark exerce actuellement la présidence du Conseil de l’UE. Mme Helle Thorning-Schmidt a mené les consultations entre les dirigeants européens concernant l’élection du président du Conseil européen. M. Van Rompuy a indiqué que l’économie resterait la première priorité de son deuxième mandat. « Sans une base économique forte, nos modèles sociaux et nos États-providence sont en péril et nous sommes incapables de jouer un rôle sur la scène mondiale », a‑t‑il déclaré.

Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance

Le 2 mars 2012, en effet, les chefs d’État ou de gouvernement de tous les États membres de l’UE, à l’exception du Royaume-Uni et de la République tchèque, ont signé le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) au sein de l’union économique et monétaire. Ce traité vise à préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. Le TSCG prévoit que les budgets nationaux sont en équilibre ou en excédent. Cette règle doit être intégrée dans le droit national dans un délai d’un an à compter de l’entrée en vigueur du traité, au moyen de dispositions dont le respect tout au long des processus budgétaires nationaux doit être garanti. Cette règle sera considérée comme respectée si l’objectif à moyen terme propre à chaque pays, tel que défini dans le pacte de stabilité et de croissance révisé, est respecté, avec une limite inférieure du déficit structurel de 0,5% du PIB. Si des écarts importants sont constatés par rapport à cet objectif ou à la trajectoire d’ajustement propre à permettre sa réalisation, un mécanisme de correction sera déclenché automatiquement. Ce mécanisme comporte l’obligation de mettre en œuvre des mesures appropriées sur une période déterminée. Ouf !

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Cour de justice de l’Union européenne

En fait, il s’agit d’un point essentiel quand on sait le rôle que les juges ont pu jouer par le passé pour trouver les bons arguments juridiques menant à la supranationalité des décisions et de leur application, la transposition de la règle d’équilibre budgétaire peut être vérifiée par la Cour de justice de l’Union européenne. L’arrêt de la Cour sera contraignant et pourra être suivi de sanctions financières si l’État membre concerné ne s’y conforme pas.

Les États parties dont la monnaie est l’euro s’engagent à adopter les décisions du Conseil dans le cadre de la procédure concernant les déficits excessifs à moins qu’une majorité qualifiée ne s’y oppose. Des sommets informels de la zone euro réuniront les chefs d’État ou de gouvernement des États membres de la zone euro. Les chefs d’État ou de gouvernement des États parties dont la monnaie n’est pas l’euro participeront aux discussions des sommets concernant, par exemple, la compétitivité ou les règles fondamentales qui s’appliqueront à la zone euro. Le cas échéant et au moins une fois par an, ces États participeront aux discussions ayant trait à des questions spécifiques touchant à la mise en œuvre du traité. Le traité entrera en vigueur lorsqu’il aura été ratifié par au moins douze États membres de la zone euro, et les États membres de l’UE autres que les États parties pourront y adhérer. La date butoir pour l’entrée en vigueur est le 1er janvier 2013. L’objectif est d’intégrer le contenu du TSCB dans le droit de l’UE dans les cinq ans qui suivent son entrée en vigueur.

Pour filer la même métaphore, on sent qu’une fois de plus beaucoup d’hommes ponts sont intervenus et que le Président, dans ses fonctions confirmées, devra contrôler avec doigté l’ouverture des portes, la création de nouveaux ponts et le débit des rivières qu’ils enjambent tout en sachant innover à propos.

C’est toujours le porte-plume du Président qui cite fort justement Hegel : «Dans ce tumulte des événements du monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations analogues, car une chose comme un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent.»

De Sylvie Goulard

Le grand Turc et la République de Venise, Fayard, 2004. Prix du livre pour l’Europe 2005.

Le Coq et la Perle. Seuil, 2007.

L’Europe pour les nuls. First, 2007 – Prix du Livre européen de l’essai 2009.

Il faut cultiver notre jardin européen. Seuil, 2008.

La Mondialisation pour les Nuls, de Francis Fontaine avec Brune de Bodman et Sylvie Goulard. First, 2010.

De Luuk Van Middelaar.

Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard. 2012. (Edition néerlandaise De Passage naar Europa. Geschiedenis van een Begin. 2009)

De G.W.F. Hegel.

Leçons de philosophie de l’Histoire. Vrin Paris, 1963.

LES PONTS DE L’EUROPE / THE BRIDGES OF EUROPE

Ce sont les Européens qui font l’Europe, mais encore faut-il faire les Européens ! Ce blog répond à son titre. Il vise à créer des liens et à aider aux partages des valeurs. Il est par essence plus géopolitique que «mémoiredeurope » et moins narratif que «raconterleurope». De ce fait, il est moins personnel, plus historique et problématique et s’appuiera sur les réflexions des architectes bâtisseurs de ponts et sur tous ceux qui leur fournissent les matériaux. Il parlera des imaginatifs qui dessinent les esquisses et de ceux qui nous aident à forger des symboles. J’ai suffisamment connu de bâtisseurs de «Ponts de l’Europe» ces dernières années pour avoir beaucoup de souvenirs à évoquer. Malheureusement, j’ai rencontré tout autant de gardes-frontières qui interdisaient l’accès aux territoires que j’aurais voulu explorer. Je souhaite cependant parler de tous.

 

Les singes assis

Je regarde la « crise » économique se développer et embellir avec la plus grande frayeur, la plus grande horreur aussi. Mais avec une plus grande horreur encore je crois comprendre la fuite en avant qui a saisi de nombreux responsables politiques pris dans un Monopoly diabolique dont ils ont lancé la partie il y a quelques années en croyant en connaître les règles du jeu, en pensant s’y enrichir grâce aux faveurs accordées aux spéculateurs, sans penser que les billets de banque sur lesquels figurent des Ponts de l’Europe n’étaient justement pas les billets d’un jeu de rôle ou de ceux qu’on utilise lors d’une journée pluvieuse au bord de la mer, pour passer le temps.

La règle qu’ils ont suivie était simple et cynique : favoriser l’Europe si elle était gagnante rapidement ou affaiblir l’Europe si la Chine et le Brésil étaient gagnants plus rapidement. Georges Soros et quelques-uns de ses collègues ont savamment et cyniquement mis au point les règles mobiles de ce jeu d’enfer qui épuise aujourd’hui l’Europe et dont ils sont les diables, même si le plus habile d’entre eux a su nous donner les règles du jeu et nous mettre en garde sur son issue ultime. Les gouvernements américains successifs, craignant pour l’avenir de leur grand pays les y ont aidé, en tentant de transférer vers le «vieux continent» les dettes qu’ils avaient laissé gonfler. Et tant pis si l’ensemble des pays européens traversent d’ici peu une situation comparable à celle qu’a connue la République de Weimar avant la Seconde Guerre mondiale. En Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, les banquiers semblent remplacer progressivement tous les joueurs politiques autour de la table. Sont-ils là uniquement pour ramasser les dernières mises ? Une internationale du capital circulant, habile à consommer nos vies, puis à les exporter à la vitesse de l’informatique, tapent sur les touches sans plus consulter personne et on peut avoir le sentiment que ce sont les ordinateurs qui préparent seuls les ordres. Ils nous inventent tous les jours de nouveaux indicateurs ou médiatisent ceux qui étaient pourtant destinés à rester confidentiels, en les transformant en armes de combat politique. Ils sont, comme l’écrivait Paul Valéry dans une formule magnifique qui convient tellement bien à tous les experts qui entourent maintenant les programmes européens : « Ces singes assis qui notent des acrobates ».

Je tiens à rester parmi les acrobates.

Scepticisme et désamour

Premier souvenir. Le 25 juillet dernier, pour la Saint Jacques, j’ai été invité à donner une conférence dans les jardins de l’Abbaye de Fontcaude.  L’engagement du Professeur Jacques Michaud et de son équipe à défendre l’idée du cheminement transfrontalier vers Compostelle en tant qu’expérience européenne ne sont plus à prouver. La Saint Jacques y est fêtée dans un esprit d’ouverture européenne et ceci avant même que le Conseil de l’Europe en ait adopté le principe politique. Malgré tout, les conversations avec l’équipe laissaient monter un désenchantement et une lassitude. Non en ce qui touche la mission qu’ils se sont fixée pour reconstruire ce lieu spirituellement et matériellement, mais un désenchantement de l’aventure européenne elle-même, sans arrêt polluée par des aspects financiers et spéculatifs qui sont les seuls à être médiatisés depuis des mois. Comme si la bataille gagnée par la libre circulation des hommes était en train de se perdre par la libre circulation des capitaux poussée à l’extrême.  Je me suis ainsi retrouvé devant quatre cent personnes : vacanciers, voisins, amis, délégations de confréries venues de toute la France, mais aussi élus régionaux, représentants des administrations préfectorales, autorités religieuses et parmi ces auditeurs, un peu inquiets de la pluie qui menaçait, la fille adoptive de Jacques Chirac, Ahn Dao Traxel et son mari.

N’ayant pas la possibilité de projeter sur un écran des images de patrimoines ou celles des paysages somptueux ou plus humbles qui sont devenus des repères des chemins pour ceux qui les ont parcourus, j’ai dû procéder par évocation orale. En raison d’une perte de mémoire accélérée, il n’est jamais aisé de parler aujourd’hui de la limite, de l’interdit, surtout quand son franchissement commençait pour les prisonniers français en Allemagne, par la traversée des barbelés du stalag, vers une évasion aventureuse. Mais je crois que c’est la mise en perspective de l’abolition des frontières, de la reconquête de l’au-delà interdit par la guerre ou la dictature : le rêve de ceux qui, de part et d’autre, en Espagne et en France, voulaient se retrouver, qui a constitué pour la plupart des auditeurs le vrai message convaincant. Finalement, chacun quel que soit son âge, a écouté des récits autour de lui, de parents ou de témoins qui ont survécu aux camps des prisonniers de guerre, pour ne pas parler des camps d’extermination.

J’ai aussi évoqué la subsistance des frontières de l’après-guerre entre les démocraties libérées et le monde totalitaire espagnol, où le saint national et le pèlerinage avaient été instrumentalisés par le régime franquiste durant tant d’années et le seraient encore souvent, jusqu’à l’agonie du leader. C’est cette frontière qui sera pourtant franchie à la Libération par le Père Henry Branthomme, disparu en 2004, l’ancien prisonnier qui peut enfin exaucer son rêve peu après la Libération. Il y retournera en 1950, en accord avec le diocèse de Paris, pour tourner un film le long des chemins. Le pays redécouvert et filmé en noir et blanc, un peu comme un document ethnographique, par ce religieux empli d’espoir, se révèle dans la puissance de son antique culture rurale, encore plus puissante au début des années cinquante en Espagne, que dans nos campagnes d’Île de France qui songeaint déjà à la modernité des matériaux synthétiques et de la culture agricole extensive. Ce film, projeté sur les murs de l’abbaye, est devenu dans la nuit tombante, en écoutant la voix de Denys de La Patellière qui le commente avec une emphase un peu surannée et les lyriques improvisations à l’orgue de Pierre Cochereau, un rappel venu d’un passé, un peu étrange pour la plupart des participants, un rappel cependant nécessaire de ces instants où une démarche pionnière ouvre une voie.

Des Ponts à construire

Deuxième souvenir. Le Conseil de l’Europe avait organisé en avril 1999 une rencontre sur le thème « Frontières et altérité ». Les intellectuels présents, dont la plupart avaient écrit un texte destiné à figurer à demeure sur le Pont de l’Europe à Strasbourg ont, à l’exemple de Jean-Pierre Vernant, disparu depuis, présenté des interventions sur ce que le philosophe helléniste nommait  « l’homme-pont », qui « comme les grecs anciens possède en lui les deux divinités antagonistes et indissociables, Hermès et Hestia, celles qui créent les deux rives de l’autre et du même. »

Si à l’époque le conflit de l’ex-Yougoslavie et le sort du Kosovo alimentaient les débats, qu’en serait-il aujourd’hui alors ? Devrait-on évoquer dans un tel groupe la nécessité de refermer les frontières devant les immigrés de l’Afrique que les révolutions ont laissé dans de nouvelles attentes, mais aussi à ceux de l’Est de l’Europe qui racontaient, il y a seulement une décennie et demie, leur joie de les franchir à nouveau librement, voire aux voisins proches du sud de l’Europe que la crise économique pousse vers le mirage allemand où ils veulent rejoindre les Turcs déjà bien implantés ? « La plus dure des frontières est la peur » affirmait ce jour-là Predrag Matvejevitch en citant Tacite. « La soif de l’altérité relève de l’identité de l’Europe » avait aussi écrit Andrei Pleşu.

Il vaudrait sans doute mieux dire aujourd’hui avec Vitalie Ciobanu, l’écrivain moldave également présent à Strasbourg, sans doute l’un des plus jeunes participants : « Seule une expérience assumée, avec ses ombres et ses lumières, donne sens au courage d’affronter les périls de la traversée ». Car la traversée qui s’annonce risque par sa violence de faire oublier aux plus âgés de redire aux plus jeunes que le péril du renfermement est un risque constant.

J’ai récemment découvert dans le Spiegel on line le travail du créateur Robin Stam. Le journal en décrit-ainsi le principe : “Dutch artist is providing some much needed levity amid the ongoing euro crisis, undertaking a project to build the seven fictional bridges portrayed on the euro banknotes. The stylized fake bridge designs were meant to prevent inter-European rivalries, but now they’re all located in a single country.”

Un seul pays semble en effet engagé dans cette démarche et même s’il fait partie des pays pionniers de la réunification européenne, ce n’est pas aujourd’hui celui dont la population est la plus europhile, loin de là. Si les ponts reproduits sur les billets de banque n’ont jamais existé, mais cherchent à symboliquement traiter les styles architecturaux qui se sont succédé dans l’histoire de l’Europe, les coupures comportent aussi une carte d’un continent sans frontières qui se prolonge vers l’Ukraine et la Fédération de Russie, ainsi que vers l’Asie et le Maghreb. Ce continent se nomme l’Europe, tout autant dans son histoire méditerranéenne et continentale, que dans sa fascination alexandrine pour l’Asie d’où la déesse Europe a été enlevée.

Une série de Ponts vers toutes les réalités historiques, quoi ! Ce dont on a vraiment besoin !

Le Spiegel ajoute : “Now, though, all of the bridges are in a single member state, the Netherlands. Concerned that this might be a problem, Stam contacted the ECB, officials at which were also reportedly amused, providing him with an official letter of approval. « Their main concern is that people don’t counterfeit the bills, » Stam said. « But they said you can’t pay for anything with a bridge. »

Stam insists: the purpose of his bridge project is not political, despite the attention it has garnered from European news outlets as the euro crisis rages on. « It’s all one big coincidence, » he said. « When I started this there wasn’t even a crisis yet. »

Que peut répondre en effet un fonctionnaire européen à une telle demande ? Allez-y, traversez le pont !

Un  autre hollandais, l’écrivain et journaliste Geert Mak écrivait récemment dans «De hond van Tišma. Wat als Europa klapt? (Le chien de Tišma. Et si l’Europe explosait ?)» : « Dans l’année à venir, la question est de savoir à quoi va ressembler l’Europe. Va-t-elle rester un système communautaire sous la direction d’une puissante Commission européenne ou va-t-elle devenir un système intergouvernemental décentralisé, comme le souhaitent les Allemands. Les Pays-Bas peuvent jouer à cet égard un rôle d’intermédiaire. Nous ne sommes pas aussi dogmatiques que les Allemands. Jouons donc ce rôle pleinement, rien que dans notre intérêt personnel. Car nous sommes, et nous demeurons, un pays tourné vers le monde. »

Euro-symbole

Lorsque l’Euro est entré en vigueur, après que le Traité de Maastricht l’ait configuré et surtout après que le rapport Werner l’ait porté sur les fonts baptismaux, j’ai déposé dans des enveloppes mes francs, mes drachmes, mes deutschemarks, mes pesetas et mes lires. Mes poches se sont allégées, même si j’y trouve encore des lei, des litas ou des couronnes. Comme beaucoup, j’ai saisi ce moment précieux en allant au plus vite retirer des billets tout neufs. Quelques années plus tard, ces mêmes billets sont devenus le symbole de bien des maux, et parce que les responsables européens ont célébré de manière un peu incantatoire du rôle essentiel de la monnaie unique dans la marche de l’unité européenne, ou encore de la prospérité partagée dont elle serait le garant, il est un peu normal que l’écu, devenu euro, soit attaqué, un peu comme on met en pièce ou qu’on enflamme un drapeau pour se défaire symboliquement d’un ennemi ou d’un concurrent et dresser la population contre un bouc émissaire extérieur. De surcroît, on a fait reposer cette monnaie sur une banque centrale, mais sans qu’elle dispose des armes financières communes qui permettent de mettre en place des pare feux évitant aux banques privées et semi-publiques de se mettre dans des situations de risque incontrôlé et aux Etats de dériver dans le mensonge ou la dissimulation en ce qui concerne leurs dettes publiques. C’est un banquier d’affaires qui écrit mi-février dans Le Monde : « L’accumulation de risques dans le bilan de la Banque Centrale Européenne (BCE) est devenu un sujet de grave inquiétude, né du fait que le bilan de l’institution va au-delà des limites prudentielles. Or, pour exercer  ses responsabilités monétaires, la BCE a besoin d’être une institution financière solvable. »

Geert Mak écrit de son côté : « Récemment, j’ai assisté à une réunion où un grand économiste chinois et un responsable africain de banque centrale chapitraient un groupe de spécialistes européens du secteur financier. Un revirement historique intéressant. « Vos banques sont remplies de personnes extrêmement compétentes, mais elles ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Cela ne peut s’expliquer que parce que d’autres facteurs sont intervenus dans leurs décisions. En Afrique, nous qualifions ces autres facteurs de corruption. » Il y a eu un silence dans la salle. Il faisait référence aux primes, et il avait parfaitement raison. »

Pierre Werner découvrant les billets en euro

Citations pour un anniversaire

Il y a 20 ans, à un mois près, une cérémonie organisée à Maastricht a marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la coopération européenne. Le 7 février 1992, les ministres des Finances et des Affaires étrangères des douze États, alors membres de la Communauté européenne, apposaient leur signature sous le traité sur l’Union européenne, consacrant la mise en place d’une monnaie européenne commune. Encore aujourd’hui, nombre d’hommes politiques européens sont convaincus que le traité signé à l’époque pour l’Allemagne par le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, et le ministre des Finances, Theo Waigel, a constitué une étape décisive vers une union politique : «Le traité de Maastricht a été un grand progrès dans l’intégration de l’Europe», a affirmé pour cet anniversaire le nouveau président du Parlement européen, Martin Schulz que l’on ne peut pourtant pas soupçonner de conformiste.

Si le Traité nouveau-né a été extrêmement important pour la prise en compte de la culture et du tourisme dans les compétences de la Commission, on a surtout retenu le début de la coopération en politique étrangère et en matière de sécurité ainsi qu’en politique judiciaire et intérieure. Ceci dit, le symbole que constituait la mise en place de l’euro était bien là également, portant avec lui toutes ses contradictions primitives. Les États signataires sont convenus d’un pacte de stabilité pour la monnaie commune : les États de la zone euro doivent veiller à limiter leurs dépenses, faire le moins de dettes possible et gérer correctement leur budget. Le traité prévoyait l’introduction de l’euro dans les pays répondant aux critères dits «de Maastricht », à savoir une dette publique inférieure à 60 % du produit intérieur brut (PIB), un déficit public inférieur à 3% du PIB et un taux d’inflation ne devant pas dépasser de plus de 1,5% celui des États ayant le taux le plus faible.

On voit bien ce qu’il en est aujourd’hui où on a l’impression de suivre, plutôt que de vivre, sans y pouvoir rien faire, une partie de poker menteur. Personne ne sait vraiment si le Pacte fiscal européen sera signé en mars 2012. Ce pacte qui se veut un instrument de stabilisation de la zone euro et de renforcement de l’Union économique et monétaire devrait engager les pays participants à réduire leurs dettes et à transcrire en droit national une limite à l’endettement. Si on parle de démocratie participative, faudrait-il encore en discuter avec les « indignés » et prendre aussi en compte l’état de déception de ceux qui n’osent même plus prendre la parole, mais savent provoquer, faute de mieux, des alternances politiques qui ne résolvent rien, juste pour essayer toutes les solutions démocratiques possibles, avant de se tourner vers de plus radicales. Le retour dans la rue de Mikis Theodorakis âgé de 87 ans pour protester avec ses concitoyens effrayés contre les dernières mesures d’austérité (on peut même douter que ce soient les dernières), a certes de quoi laisser penser que toute la population est aujourd’hui concernée en Grèce par l’avenir des plus jeunes. Plan de sauvetage, après plan d’économie, la spéculation joue sur les incertitudes sans pudeur.

Ce n’est pas une grande cruauté que de placer en regard les unes des autres des citations que ne séparent que quelques années. Juste une manière de dire que si les symboles font avancer, on voit bien qu’il n’est pas possible de les employer seulement comme des drapeaux derrière lesquels militer d’un seul élan, sans en même temps donner les éléments pour comprendre vers quoi on avance ensemble et dans quels termes se déroule cette marche. Et enfin si elle est vraiment fondée sur des valeurs venues d’un passé commun.

Ainsi Pierre Werner, Premier Ministre luxembourgeois, dans le texte d’une conférence intitulée «L’Euro, vision, histoire, réalité», prononcée lors de l’inauguration du Centre culturel de la Caja de Asturias, le 24 octobre 1998 écrit-il : « L’Euro constitue une grande nouveauté sur les marchés financiers internationaux. Il deviendra sans doute à la longue une monnaie de réserve, sans aspirer nécessairement à un monopole. (…) La monnaie unique à l’aube du 3ème millénaire est une grande performance de l’entente et de la concorde entre les hommes

Il ne faut certes pas oublier qu’en mars 1970, à la demande du conseil de la CEE, M. Werner assume la présidence d’un groupe spécial d’études pour l’établissement d’un plan par étapes d’union économique et monétaire dans la Communauté, connu aujourd’hui sous le nom de « Plan Werner ». Ce plan laisse prévoir, même dans ses moindres détails, l’union économique et monétaire telle qu’elle sera inscrite en 1992 dans le traité de Maastricht. Le projet rencontrera des difficultés en raison de la crise énergétique et la récession globale des années 1970 et 1980. Ainsi que le prévoyait le Plan Werner, le Système monétaire européen (SME) fut mis en place en 1979. Le SME se distinguait par ses cours de change quasi fixes et constituait une étape préliminaire à une Union monétaire.

Le 21 octobre 2003, M. Hans Tietmeyer, ancien Président de la Bundesbank, lui rendait hommage dans le texte intitulé «From the Werner report to the euro» : “No matter how membership may develop in future, this much is certain the economic and monetary union, with the euro as its common currency and national monetary policy responsibilities transferred to the European Central Bank, is a reality in Europe today, and will remain so in the future. This new common currency has in the meantime gained recognition and prestige both in Europe and worldwide. And the European central bank system, with the ECB at its head is operating largely without friction today, at least in the monetary sphere.

Et encore, dans un ouvrage intitulé « L’Europe XXL », qui rassemble les Actes d’un colloque organisé les 6 et 7 mai 2009 à Lille Gare Saint-Sauveur, les vrais responsables de la réunion, le père et la fille, Jacques Delors et Martine Aubry n’osent pas encore mettre en avant tous leurs doutes, qui sont pourtant devenus importants, peut-être même angoissants. Ils sont là en effet pour célébrer des avancées, avant que les acteurs diplomatiques et les intellectuels présents n’apportent dans les sessions suivantes les nuances nécessaires. Après avoir souligné que le premier défi de l’Europe était politique : «Celui du juste équilibre entre l’Europe et les Etats-nations nécessaire à un fonctionnement harmonieux de l’Union», Martine Aubry, maire de Lille, en vient au défi économique, avant de mentionner le défi culturel pour lequel elle cite Claudio Magris («Penser en plusieurs peuples») et le défi de la mémoire pour lequel elle cite cette fois le regretté Bronislaw Geremek («Il est plus facile d’unir des économies et des administrations que d’unir des mémoires»). Ces articulations thématiques sont en effet celles qui réunirent des tables rondes bien passionnantes. Mais en matière d’économie, elle rappelle surtout : «…la transition économique radicale en Europe de l’Est, dans laquelle on a voulu voir un «miracle économique», mais dont la crise actuelle nous fait mesurer les limites» Les Roumains, les Hongrois ou les Bulgares, entre autres, apprécieront.

Si le rapport Werner fait de cet homme le vrai père de l’Euro, c’est cependant lorsque Jacques Delors était président de la Commission européenne, de 1985 à 1994, que l’Acte Unique (1986), la Convention de Schengen (1990) et le Traité de Maastricht (signature de février 1992) voient le jour. Il faut citer le plus complètement possible, même si c’est un peu long, le volet du texte de sa conférence qui concerne l’économie. «Ce n’est que dans un second temps que l’économie s’est inscrite dans l’élan de la politique, avec la CECA puis le Marché Commun. Ce volet économique de la construction européenne a facilité la reprise et la connaissance de l’Europe de l’Ouest dans les décennies d’après-guerre, que l’on appelle les « trente glorieuses ». Cette construction économique a des références très simples : les quatre libertés de circulation, des biens, des services, des capitaux et surtout des personnes ; une politique commerciale commune, parfois critiquée, mais qui a tout de même fait de l’Union la première puissance commerciale du monde ; le marché unique ; et enfin, la monnaie unique.

Celle-ci a aussi été très critiquée, mais tous les pays qui n’y participent pas rêveraient aujourd’hui de l’adopter pour pouvoir bénéficier au moins de la grande qualité de l’euro, la protection, en ces temps de crise.»

Il faut en effet souligner cette dernière phrase. Elle est à mettre en regard de la remarque prêtée à David Cameron après que celui-ci ait décidé de ne pas faire participer son pays à la création d’un fonds commun de sauvetage et de stabilité : «L’histoire n’a pas reproché aux retardataires du Titanic de n’avoir pas participé à la traversée.»

Mais on arrive ensuite à la partie la plus réaliste du raisonnement de Jacques Delors : «Certes, cette union a permis des avancées sociales, au gré des idéologies dominantes, des majorités élues dans chacun des pays et des compromis entre groupes d’opinion différente qui ont pu s’élaborer au Parlement européen. Reste qu’elle a vécu aussi ces derniers temps sous la domination du capitalisme financier». Jacques Delors tient à souligner les périodes de dynamisme, après les Traités de Rome et après la relance de l’Acte Unique. «C’est à ce moment-là que j’avais indiqué trois principes à suivre pour qu’au moins l’Europe économique soit attirante et vivable : la concurrence qui stimule – et on ne dira jamais assez combien ce fut le cas -, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. A ce titre-là, il faut surtout mentionner les politiques régionales qui représentent aujourd’hui quarante milliards d’euros, soit huit fois plus qu’en 1984. L’Europe actuelle s’est faite sur ces bases-là. Mais la mondialisation est venue menacer ces principes consensuels. Coïncidence ou non, elle s’est traduite depuis dix ans par la domination du capitalisme financier. Devant cette Europe inachevée, la question qui se pose aux yeux de beaucoup est de savoir, pour reprendre la formule maligne de Gordon Brown, s’il existe quelque chose entre le monde «mondialisé» et la nation. A cette question, je réponds : «Oui, il existe l’Europe !» Mais cette Europe ne peut agir que si, face à la crise notamment, l’esprit de coopération est assez développé.»

Crise, vous avez dit crise ?

«Inachevée, mais pas menacée : voilà où en est l’Europe au moment où débute ce colloque.» Et Delors de développer des pistes pour répondre au «comment faire ?». Par exemple «l’intégration différenciée» qui peut permettre, dans le respect des différences, le partage d’une aventure collective en profitant de «…l’usage culturel commun qui était perçu plus profondément par les Européens qui avaient la malchance d’être enfermés derrière le Rideau de fer.» et en agissant ensemble à partir d’une mémoire commune. La fameuse phrase prononcée à Bucarest en conclusion de son intervention par Andrei Pleşu, alors Ministre des Affaires étrangères de la Roumanie, lors de l’inauguration en 1999 de la Campagne «L’Europe, un patrimoine commun» et que je cite sans doute trop souvent, mais qui m’a réellement frappée quand elle a été prononcée dans l’Atheneul Roman, me semble toujours un point de repère essentiel pour mettre en perspective la remarque précédente : « Donnez-nous une chance pour l’avenir, et nous allons, à notre tour, vous donner une partie de votre propre passé. Nous sommes une partie de votre patrimoine, récupérez-nous. »

Crise, vous avez dit crise ? On pourrait multiplier là aussi les citations saisies aux détours des couloirs de négociation par les journalistes. Pour ne prendre que les plus récentes : l’interview que le Premier Ministre luxembourgeois accordée au magazine luxembourgeois Paperjam le 2 février 2012, un texte où l’on reconnaît sa force tranquille : «L’Europe n’est pas plongée dans une crise qui menacerait son existence. La même remarque s’applique à l’euro. Nous sommes en face d’une crise de la dette publique de certains États membres qui menace, il est vrai, la stabilité financière dans son ensemble. Il s’agit de lutter contre cette crise de la dette qui a mis l’Europe au centre d’un défi global alors que ses fondamentaux sont en fait meilleurs que ceux des États-Unis, du Japon et d’autres parties du monde.»… «Il est évident que comme la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale, notre gouvernance ne l’est pas non plus. Les lenteurs s’accumulent, les convictions changent d’un mois sur l’autre. Notre discours n’est pas clair. Mais nous sommes en train de revoir le modèle de gouvernance de la zone euro et le traité que nous avons conclu le 30 janvier est un pas supplémentaire dans le sens de la clarification.»… «Ma conviction forte est que l’Europe sortira renforcée de cette crise parce que nous rendons compte de notre très grande interconnexion. Nos économies nationales sont entrelacées à un point que nous ignorons presque. C’est dû au marché intérieur que nous avons mis en place depuis une vingtaine d’années et à l’aspect européen de la globalisation de l’économie financière et de l’économie réelle. L’idée s’installe doucement mais solidement qu’il nous faut plus d’Europe pour pouvoir juguler ce qui pour l’avenir apparaît devenir de plus en plus pernicieux si nous n’arrivons pas à le maitriser.»

Tandis que la Chancelière allemande, Angela Merkel déclarait en Chine il y a quelques semaines : «La compétition internationale est devenue plus dure ces dernières années et l’Europe doit s’adapter, mais je reste persuadée que l’Europe est sur la bonne voie avec les réformes entreprises.» Et d’ajouter, j’allais dire, bien évidemment : «L’économie allemande a globalement profité de l’euro.», Christine Lagarde, Directrice du FMI avouait au Journal du Dimanche avant Noël : «La période que nous vivons ressemble aux années 1930 par certains aspects. À cette époque, les États se sont repliés sur eux-mêmes et le multilatéralisme a reculé. Aujourd’hui, nous voyons certains États relever leurs barrières tarifaires, inventer des obstacles non tarifaires et parfois faire obstacle aux flux de capitaux

 

Soixante années de Paix

Ainsi, au sein de cette crise de « gouvernance », les Ponts de l’Europe politique existent-ils encore ? Leurs matériaux de construction se nomment certainement, selon les plus clairs des analystes : solidarité, entente, coopération, négociation. Mais on peut espérer qu’ils s’intitulent aussi dialogue et réconciliation…

Je me reporte souvent à l’ouvrage récent de Hans Magnus Enzensberger. Sa diatribe sur l’administration européenne vaut le détour, même si elle charge un peu toujours la même barque  et nourrira trop facilement les délices des eurosceptiques (Sanftes Monster Brüssel oder Die Entmündigung Europas) – paru en français sous le titre «Le doux monstre de Bruxelles, ou l’Europe sous tutelle». Mais un de ses meilleurs livres est paru également en français en 2011. Et celui-là, même s’il comporte une part largement romancée où l’auteur se permet d’interviewer les morts, est une leçon d’histoire pour aujourd’hui. Il s’agit de «Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande», titre original «Hammerstein oder der Eigensinn», un terme, Eigesinn qui, comme souvent n’est pas traduisible sans périphrases dans d’autres langues. Ce formidable livre décrit, entre imagination et archives, le parcours tout à fait extraordinaire du chef d’état-major de la Reichswehr en 1933, militaire qui sut s’opposer à Hitler dans la débâcle de la République de Weimar et la montée des Nazis et celui de sa famille, en particulier de ses deux filles dont l’engagement politique sera liées au parti communiste et bientôt à l’URSS. Et cette description apporte une dose salutaire de relativisme pour aider à sortir des schémas simplistes d’une Europe où l’Allemagne aujourd’hui dicterait seule sa loi économique. La réapparition récente de manifestations d’inspiration nazie en Hongrie et de manifestations anti germaniques en Grèce doit absolument nous encourager à enseigner au plus vite, en rattrapant le retard, une histoire plurielle et nuancée de l’Europe moderne, que les itinéraires culturels peuvent d’ailleurs facilement rendre concrète et touchable par tous les publics et sur laquelle le Conseil de l’Europe travaille de manière absolument remarquable grâce aux groupes d’experts qui examinent les manuels scolaires.

Qu’écrit le même Hans Magnus Enzensberger dans un ouvrage plus ancien intitulé «Feuilletage» au chapitre  «L’Europe en ruine, une perspective» ? «L’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas qu’un champ de ruines ; sa banqueroute politique et morale paraissait elle aussi totale. Les Allemands vaincus n’étaient pas les seuls à estimer la situation sans espoir. Lorsqu’Edmund Wilson arriva en juillet 1945 à Londres, il trouva les Anglais en état de dépression collective. Il régnait dans Londres une atmosphère qui lui rappela le désespoir qu’il avait ressenti à Moscou : «Comme tout est devenu soudain vide, morbide et absurde, à présent que la guerre est finie ! Maintenant que nous n’avons plus d’adversaires pour capter notre attention, nous sommes ramenés à notre piètre existence et à ce qu’elle a d’humiliant. Consacrant toute notre énergie à la destruction, nous n’avons rien pu construire chez nous, et nous rentrons dans un monde en ruine.» Que le continent dévasté pût avoir encore quelque avenir, personne n’osait le croire. S’agissant de l’Europe, l’histoire semblait avoir atteint son terme avec l’écrasant acte d’autodestruction que les Allemands avaient déclenché et parachevé avec une énergie acharnée…Si quelqu’un avait prophétisé devant les cavernicoles de Dresde ou de Varsovie un avenir comme celui de l’année 1990, ils l’auraient considéré comme fou. Mais, pour les gens d’aujourd’hui, leur propre passé est devenu tout aussi inimaginable. Ceux qui l’ont vécu l’ont depuis longtemps refoulé et oublié, et ceux qui sont nés après n’ont ni l’imagination ni les connaissances nécessaires pour se représenter cette époque lointaine. De fait, c’est difficile et de plus en plus difficile d’année en année, de se faire une image de l’état de notre continent à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les prosateurs, à l’exception de gens comme Böll, Primo Levi, Hans Werner Richter, Céline ou Malaparte, ont capitulé devant ce sujet ; la fameuse «littérature des ruines» n’a guère produit que ce slogan.»

George Steiner, spécialiste de littérature comparée qui a vécu de près l’Holocauste  dit-il autre chose ? «Entre le mois d’août 1914 et le mois de mai 1945, l’Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d’êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c’est qu’elle ait subsisté. Mais sa résurrection n’a été que partielle. L’Europe traverse aujourd’hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l’avenir.»

Relisons aussi «La diversité culturelle et l’Europe», un des chapitres de «Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui», le texte d’un autre homme-pont qui vient de disparaître, Jorge Semprun : «Car l’Europe, la figure spirituelle de l’Europe, est un produit de l’histoire, un produit des luttes sociales, ethniques et religieuses. L’Europe n’est pas le résultat épuré d’une idée philosophique : elle est le résultat épais, dense, parfois opaque et tragique de longs siècles d’affrontements et de brassages, d’invasions et de résistances

Voilà donc un ensemble de personnalités pessimistes à propos de la situation présente et pourtant toutes admiratives devant l’extraordinaire miracle d’un continent où nous avons appris à abandonner une partie de nos préventions envers les autres et où les programmes d’échanges ont permis à ses jeunes de circuler et de vivre ensemble une partie de leurs études, mais où, en même temps, il est devenu difficile d’imaginer qu’ils auront vraiment la possibilité de trouver le moyen de mettre en action ce qu’ils ont appris ensemble.

En un sens Erasmus n’arrive toujours pas à avancer la main dans la main avec Keynes, parce que l’économie n’a plus aucun rapport avec la réalité du travail et de la circulation des hommes.

Pourtant, nous avons, du premier paragraphe jusqu’au dernier, mis en avant les textes  d’hommes-ponts, de ceux qui nous secouent et nous nourrissent, pour que les débats ne restent pas de simples moyens de communication télévisuelle, conçus sur les plateaux contradictoires des équilibres électoraux, mais donnent une amorce à la construction de la phase suivante, une sorte de Troisième Vague, la plus difficile de toutes, puisqu’elle doit réconcilier les civilisations, dégager des leçons de leurs contradictions, sans considérer a priori que l’étranger est inférieur.

Comme l’explique Françoise Héritier, une femme-pont parmi les plus lucides : «La réflexion de Claude Lévi-Strauss a porté sur ce point: la nécessité pour les humains de se marier entre groupes distincts de consanguinité (diversement définie) d’où l’instauration de la prohibition de l’inceste, qui transforme les ennemis d’hier en alliés coopératifs aujourd’hui et en consanguins demain. Quand un mariage scelle l’alliance entre deux groupes, les enfants issus de cette union considèrent les membres de ces groupes comme la famille de leurs grands-parents

Il faut alors tout espérer des mariages Erasmus et des Auberges espagnoles dans une Europe qui retrouvera peu à peu sa fascination pour l’ailleurs et pour l’autre.

Bibliographie indicative

Collectif. Ecrire les frontières. Le Pont de l’Europe. Grenzüberschreibung. Die Europabrücke. Editions du Conseil de l’Europe, 1999.

Collectif. L’Europe XXL. Les Actes. Editions La Contre Allée, 2011.

Walter Barberis. Il bisogno di patria. Giulio Einaudi editore. 2004 et 2010.

Régis Debray. Eloge des frontières. Gallimard, 2010.

Hans Magnus Enzensberger. Feuilletage (Zickzack Aufsätze). L’infini. NRF Gallimard, 1998.

Hans Magnus Enzensberger.  Hammerstein ou l’Intransigeance. Une histoire allemande. Du monde entier. Gallimard, 2011.

Hans Magnus Enzensberger. Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. NRF Gallimard, 2011.

Bronisław Geremek. Les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne. Flammarion, 199.

Denis Guénoun. Hypothèses sur l’Europe. Un essai de philosophie. Circé, 2000.

Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert. Europes. De l’Antiquité au XXe siècle. Anthologie critique et commentée. Bouquins. Robert Laffont, 2000.

Claudio Magris. Danube (Danubio, 1986). Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Geert Mak. Voyage d’un Européen à travers le siècle. Gallimard, 2007.

Predrag Matvejević. Bréviaire méditerranéen. Fayard, 1992

Alexandru Paleologu. L’Occident est à l’Est. EST-Samuel Tastet éditeur, 2001.

Andrei Pleşu. Pitoresc şi melancolie (« The Picturesque and melancholy »), Univers, 1980. Pittoresque et mélancolie : Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne. Somogy, 2007.

Jorge Semprun. Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Champs essais, 2010.

Georges Soros. La Vérité sur la crise financière. The new paradigm for financial markets – The credit crisis of 2008 and what it means. Denoël, 2008.

George Steiner. Poésie de la pensée. NRF Gallimard, 2011.

Luc Van Middelaar. Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard, 2012.

Jean-Pierre Vernant. La Traversée des frontières, Paris, Le Seuil,  La librairie du XXIe siècle, 2004.

Citations :

Jean-PierreVernant répondait à l’Express, le 1er décembre 2004. «Hestia et Hermès sont deux dieux très opposés mais toujours associés dans les hymnes alors qu’ils ne sont même pas parents et que rien ne vient justifier pareille association. Pourquoi? Les Grecs les associaient pour dire l’opposition très nette entre les biens accumulés dans la maison (sur lesquels veille Hestia, protectrice des foyers) et les biens marchands, la valeur qui circule (sur lesquels veille Hermès, patron des commerçants et des voyageurs): Hestia repousse tous les mariages qui lui sont proposés. Mais une part d’elle-même, je le montre, appartient à Hermès. D’une façon plus amusante, je m’interroge sur l’urbanisme de demain à partir d’Hestia et d’Hermès: déciderons-nous de privilégier un urbanisme où les gens auraient envie de rester confinés dans leur foyer ou bien de descendre dans les rues et d’investir les espaces publics?»

Georges Soros répondait à l’Express le 11 septembre 20008, en pleine crise : «Les acteurs du marché financier croient, comme l’enseigne la théorie économique, que les marchés tendent naturellement vers l’équilibre de l’offre et de la demande, et que les déviations par rapport à cet équilibre sont le fruit du hasard. Ils pensent aussi qu’ils disposent d’une information complète. Toute leur appréciation des risques est fondée sur ces hypothèses. Or elles sont fausses ! L’économie et la finance ne sont pas des sciences exactes, le facteur humain y joue un rôle fondamental et l’homme, par définition, commet des erreurs… Ces erreurs, ces idées fausses, affectent les prix du marché, qui n’atteint jamais l’équilibre. Quand les prix montent, les marchés sont trop confiants et les acheteurs affluent, et quand les prix baissent, c’est le contraire. Voilà pourquoi, lorsqu’une bulle se forme, il n’y a aucune chance qu’elle se dégonfle en douceur. C’est ce que j’appelle le «boom bust» : d’abord l’expansion, longue, en accélération progressive, puis la contraction, soudaine et brutale.»

Une autre citation de Andrei Pleşu à propos de la nécessité de prendre le temps de la construction européenne : «Vous savez, moi, je déteste voyager. Je déteste les lieux de voyage, les aéroports, les gares. Je suis lent et mélancolique, je n’aime pas le mouvement, je préfère rester assis sans bouger – c’est mon côté «turc». Bien sûr, les médecins qui s’occupent de moi sont horrifiés par mes discours sédentaristes. Mais quand l’inventeur du jogging est mort à 62 ans, pendant son jogging, c’était pour moi une victoire personnelle ! Je répondrai quand même à votre question, en citant Georges Steiner qui, dans un très beau texte sur l’idée d’Europe, écrit que l’Europe est le seul continent du monde où l’on peut voyager à pied. Cela n’est possible nulle part ailleurs ! Brancusi par exemple, est parti de Roumanie et a parcouru toute la distance entre sa ville natale et Paris à pied, comme jeune homme qui voulait conquérir la métropole. L’Europe n’est pas faite pour la vitesse

Mikis Theodorakis (Photo Fabien Perrier) interviewé dans l’Humanité 4 novembre 2011 : «Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. (…) Leurs programmes de «sauvetage de la Grèce» aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle. Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne. La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elles-mêmes générées sous forme de dettes. Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté  et d’Europe. (…) Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. (…) Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en Tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme.»

Et pour finir par de l’humour anglais : «La prochaine fois que tous ces chefs d’Etat se retrouveront pour un sommet, enfermons-les à double tour jusqu’à ce qu’ils aient approuvé la directive Services et se soient mis d’accord sur une prise électrique commune.» The Daily Telegraph

Le Centre d’information sur l’Allemagne, CIDAL a également publié un dossier de grande qualité sur la crise.