L’Europe des frontières

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance. »

Régis Debray

Lorsque j’emploie au pluriel le mot frontières aujourd’hui, je ne peux me départir de l’impression que j’utilise un gros mot. Un mot qui se propage sans concept clair, sans définition précise, mais que le discours politique manipule à ses fins entre célébration du global et refuge dans le local. C’était le cas en France de manière outrecuidante pendant les derniers temps d’une campagne présidentielle détestable, mais c’est aussi le cas en Hongrie ou aux Pays-Bas tous les jours. Un mot employé au pluriel comme un étendard auquel se rallier ou comme une muleta dans les replis de laquelle amener le taureau à se précipiter. Les manipulateurs semblent peu se soucier de la dangerosité de l’explosif.

Itinéraires et frontières

Je suis conscient que parmi les itinéraires culturels, comme dans certains secteurs de l’humanitaire, l’affirmation positive d’espaces sans frontières est devenue une sorte d’appel révolutionnaire ou d’invitation  à la transgression et au devoir d’ingérence. En 1987, le second grand thème d’itinéraire européen reconnu par le Conseil de l’Europe a pris pour nom « Architecture sans frontières ». Il souhaitait, à petite échelle il est vrai, souligner une évidence qui s’oublie facilement, celle d’unités géographiques et humaines persistant dans la longue durée, quels que soient les découpages administratifs et politiques que des traités ont imposés aux habitants dans le passé.

Il existe en effet une maison rurale « mosellane », comme il existe un dialecte, devenu langue officielle au Luxembourg, le « francique mosellan ». L’une et l’autre « parlent » de manière complémentaire de la vie quotidienne, langue maternelle ou bâti sans architecte hérité des parents. Le vocabulaire, comme le crépis des maisons sont des expressions vernaculaires qui sont nées dans un espace politique tourné vers les Habsbourgs durant une longue période de paix, qui ont survécu à une emprise germanique autoritaire et se sont finalement trouvées au cœur même d’une Europe politique en train de se constituer, en faisant partie des symboles d’un cœur d’Europe baptisé SarLorLux, puis Grande Région. Ils continuent de ce fait, en tant que symboles, à inspirer une réflexion beaucoup plus universelle sur la question du dialogue transfrontalier.

Maison rurale, Luxembourg

Si je suis amené à présenter un parcours historique des itinéraires culturels, en regroupant par famille des thèmes un peu dispersés et en tentant de désigner les points d’inflexion qui ont marqué pour moi vingt-cinq années d’histoire, je m’arrête un instant sur la césure du début des années quatre-vingt-dix qui a suivi la ratification de la Convention culturelle européenne par les pays d’Europe centrale et orientale. Je présente quelques diapositives que j’inscris sous le titre : « Une autre vision de l’Europe » : celle qu’ont apportés ces tracés qui traversent et transpercent les frontières et donc qui relient les Européens au lieu de les séparer. Je le fais sur une carte de l’Europe débarrassée de ses césures, comme celle qui figure sur les coupures en euros. Contrairement aux cartes murales qui entouraient nos classes il y a plusieurs dizaines d’années et qui continuaient à célébrer les Empires coloniaux en les limitant et en les recouvrant de couleurs symboliques, les cartes Google nous ont amené peu à peu à éviter de nous poser de véritables questions sur la réalité des continuités non segmentées qu’elles nous font survoler. Pour bien comprendre cette nouvelle vision de l’Europe, il faut pourtant revenir aux fondamentaux des frontières dites naturelles et de leur mobilité paradoxale en fonction de traités internationaux. Je nuance donc le propos en montrant que le plus souvent, ce ne sont pas tant les états – ou les nations – qui sont ainsi transcendés par les itinéraires, mais au contraire des régions administratives circonscrites qui sont traversées et reliées par eux de manière opérationnelle et dont l’autonomie administrative rend possible leurs coopérations mutuelles indépendamment des Etats où elles se trouvent.

Via Regia

Ceci dit, créer une circulation et renforcer des coopérations entre la Galicie Ukrainienne et la Galice espagnole, comme le fait la « Via Regia » et ainsi avec toutes les régions situées le long de ce parcours, en retrouvant un des grands couloirs historiques de l’Europe, pour ne pas dire un corridor culturel, est autrement plus symbolique à mon sens que de proposer aux Européens de parcourir aujourd’hui la ligne de fracture que l’on a baptisé « Rideau de Fer ». Deux étudiants en architecture paysagiste (Atelier Limo) ont fait il y a peu d’années un relevé complet de l’ancienne frontière en posant un constat remarquable et en relevant toutes les traces des blessures qui sont encore lisibles, afin de garder la mémoire de la manière dont cette balafre va se réparer, ou non. Ils ont fait un parcours sensible et précis, ont enregistré la parole de ceux qui y vivent (Border speaking) et ils nous demandent ainsi de prendre conscience de la manière dont ces espaces vivent ou plutôt tentent de revivre, entre reprise des activités traditionnelles et installation permanente de zones de non-droit propices aux commerces en tous genres, y compris celui des êtres humains.

Je ne sais pas si « l’Iron Curtain Trail », route cyclable qui se met en place à grands frais le long du rideau sinistre, à l’initiative d’un député européen et en relation avec l’Association Eurovélo, vaudra mieux pour la conscience d’une Europe en reconstruction qu’une relation active et concrète avec cet espace citoyen chargé d’une mémoire à  reconquérir et à aprivoiser, que visaient les paysagistes et où ils continuent à travailler. Avec ce tracé négocié entre vainqueurs, pour assurer un soit disant équilibre mondial consenti par deux superpuissances au mépris des habitants, nous ne sommes pourtant pas si loin de celui d’une autre route historique autrement plus riche de communication et de mémoire sur la longue durée; la Route de l’Ambre. Lien Nord Sud, cette fois qui nous donne plus à raconter que la pose de barbelés, de miradors et de murs, où toute respiration entre deux camps a été punie de mort pendant quarante ans.

La Route de l’Ambre, à l’égale de la Via Regia, récapitule une histoire de transports, d’échanges et de liens et non une plaie ouverte qui doit se cicatriser, en sortant des opérations mémorielles.

Border speaking

Discours sans fondements

« La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » affirme Régis Debray. Il justifie par ces mots le choix que j’ai fait de consacrer un ensemble de textes aux hommes-ponts, tout en me demandant pourtant de ne pas oublier de célébrer également « ces féconds androgynes que sont les hommes-frontières », citoyens de plusieurs mondes à la fois qui ne franchissent les frontières que pour s’assurer du caractère fécond des limites posées entre des espaces pour lesquels ils établissent des ponts dans leurs propres vies. « J’aime les hommes-frontières, comme Claudio Magris ou Jorge Semprun qui ont pu démultiplier leurs identités, susciter des rencontres. J’aime aussi les Belges, plus frontaliers que nous, c’est-à-dire multilingues. Une frontière, pour moi ne donne pas envie de rester chez soi, mais d’aller voir ailleurs.  C’est une invitation aux plaisirs du dépaysement et de la transgression » dit-il encore dans une interview.

Je ne peux éviter d’ajouter une citation qui vient compléter la longue entreprise de mémorialisation des Ponts de l’Europe par laquelle j’ai commencé ce blog il y a déjà trois mois. Avec son humour cinglant, le médiologue s’en amuse : « Vous devinerez pourquoi, avec un aussi lourd casier judiciaire, l’allégorie du pont sert de leitmotiv aux coupures de l’euro. Ce signe monétaire, pictogramme étique n’a qu’une excuse : c’est un signe d’expiation. Cachez, ponts suspendus sur le vide, ces frontières que je ne saurais voir. ». Voilà donc mon parcours de ces trois derniers mois ainsi réinscrit dans un cercle.

Je regardais vraiment par hasard il y a peu le film où Denis Podalydès joue avec tant de vraisemblance le rôle de ce Président que le résultat des élections a relégué maintenant à l’arrière-plan, « La conquête ». L’acteur avoue : « La cruauté de Sarkozy dans certaines scènes m’amusait follement. Comme un plaisir de jeu enfantin. Que je sois à charge ou à décharge, je m’en fiche. Le jeu d’acteur est, en ce sens, très immoral. » Et s’il est d’une immoralité utile, c’est qu’il met en perspective, par distanciation, une immoralité elle-même très inquiétante. La scène la plus étrange pour ceux des spectateurs qui ont déjà eu à préparer des discours pour des responsables politiques, est celle où le Président travaille avec sa plume « intellectuelle », Henri Guaino et le félicite pour les personnages historiques qu’il a su mobiliser, de droite et de gauche, dans le texte qu’il va prononcer.

La conquête

Non pas que l’on doive condamner le fait de mettre dans la bouche d’un médiateur une réflexion qu’il épouse mais qu’il n’a pas le temps de rédiger lui-même, ou du moins de la mettre dans une forme qui soit à la hauteur de ses idées. Je me rappelle toujours avec délice l’anecdote que me rapportait Andrei Plesu en 1997 sur le premier discours qu’il eut à préparer en tant que Ministre de la culture de Roumanie en 1990. Un fonctionnaire qui est resté en poste encore au moins dix années puisque je l’ai connu, n’a jamais voulu croire ni accepter que le Ministre, pourtant grand intellectuel et philosophe veuille écrire son intervention lui-même. « Mais ça ne se fait pas » lui dit-il, complètement perdu par ce qui, pour lui, était une véritable révolution vraisemblablement plus forte que les événements de décembre 1989 qui l’avaient laissé en place sans qu’il soit inquiété.

Mais dans le cas du Président français et de son conseiller, la liste serait longue des phrases qui ne sont que de circonstances, même si elles mériteraient qu’on s’y rallie si elles avaient représenté de véritables convictions. Le réquisitoire de Jean-Noël Jeanneney, l’Etat blessé l’évoque avec suffisamment de détails. Mais le plus révoltant à mes yeux a été la manipulation éhontée de l’idée – je devrais dire du gros mot en effet – de frontières en fin de parcours le 29 avril 2012 à Toulouse.

Si on évoque les discours, alors il faut citer. Un journaliste de France 24 écrit à ce propos : « Fort de ces cautions, le président-candidat s’est lancé dans un long éloge de la nation et des frontières sous toutes leurs formes, avec des accents plus à même de séduire les électeurs des extrêmes, inquiets de la mondialisation, que ceux du centre. « Quand on nie l’importance de la nation on ouvre la porte à la loi des communautés et des tribus », a dit le chef de l’Etat, qui a jugé « indissociables » les questions nationale et sociale. « Je ne me résignerai jamais à l’aplatissement du monde – une seule langue, une seule culture, un seul mode de vie, une seule gastronomie, un seul territoire (…) Je n’accepterai pas que nous disparaissions en tant que civilisation », a-t-il ajouté. Il a assuré qu’il ne s’agissait pas pour la France de s’abandonner au protectionnisme, de s’isoler ou de se fermer à toute immigration mais au contraire de rester « un pays ouvert ». « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. »…« Je veux mettre les frontières au cœur de la politique parce que je veux une Europe qui protège et non une Europe qui expose », a-t-il ajouté. « Parce que je ne veux pas d’un monde où tout se vaut, où il n’y a pas de limite, plus de repères. »

Sans fondement théorique et dans le seul souci de l’efficacité immédiate, ces propos ont été ainsi repris et développés après ceux de la place de la Concorde quelques jours avant, le 15 avril, mais à Toulouse il s’agissait d’un texte beaucoup plus écrit où des analystes étaient cette fois convoqués clairement, tel Régis Debray lui-même. Ce dernier a réagi – vais-je dire à nouveau – avec un humour cinglant, sur diverses antennes dont France 3, dans un affrontement direct avec l’auteur du texte, et donc avec celui qui avait fait venir certaines citations de son ouvrage « L’éloge des frontières » dans la bouche présidentielle, en les sortant de leur contexte original.

On ne peut tout célébrer de cet affrontement, et pourtant, ce n’est pas tant la « tenue » de la discussion qui doit être considérée, mais le fait que la chaîne de télévision ait offert à chaque spectateur l’occasion de faire la différence entre un penseur et un « storyteller ».

Exemples.

Régis Debray: « Je ne vais pas chipoter sur la définition de la frontière : une limite hospitalière garante de la diversité du monde et des hommes. Ce qui me chagrine et pourrait me faire frémir, c’est l’idée subliminale. Pas qu’il y ait une limite entre la France et l’Allemagne, mais une frontière à tracer entre les Français de souche, les vrais français et les Français d’apparence qui n’auraient pas la bonne généalogie. Comme s’il y avait dans le public la peur du mélange », avant de citer Malraux «  La culture c’est accomplir le rêve de la France et accueillir le génie du Monde » et conclure : « Quand on limite les visas des étudiants étrangers, qu’on fait la chasse aux Roms. Je dirais : Malraux pas content ».

Régis Debray encore : « J’ai eu le sentiment d’une bouffée malodorante et qui venait d’en haut.  La France a besoin de frontières, pas pour s’enfermer mais pour échanger. L’être et la limite adviennent ensemble. Les rives sont la chance du fleuve, elles l’empêchent de devenir marécage ».

Régis Debray enfin : « Avec la fonction de speechwriter, le président est en état de ventriloque, il articule des idées qui ne sont pas les siennes. Avec Guaino, c’est devenu une fonction officielle. Je n’aime pas cette division du travail. Sarkozy paye cette désacralisation du pouvoir. De même qu’on ne peut pas être représenté par un Monsieur en T-Shirt. Il y a un ADN français qui a refusé cela, même si Sarkozy a tenté de corriger son tempérament américain »

Henri Guaino : « Il n’y a jamais eu de volonté de désacraliser. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intimité. Il (le Président) vit même difficilement cette inquisition permanente des médias sur sa vie privée. En revanche, il montre tout ce qu’il ressent. Je dirais « humain, trop humain ». Et ça perturbe un peu le corps sacré du roi. On peut lui faire le reproche, mais c’est bien sévère ».

Les Français ont donc été sévères jusqu’au bout, avec juste raison, dans leur majorité, en changeant celui qui assure la fonction symbolique de l’Etat et de la Nation. Ils auraient sûrement dû l’être plus tôt !

Fondements sans discours

Il existe bien sûr une anthropologie de la frontière. « Si la notion de frontière est « bonne à penser », c’est qu’elle est au cœur de l’activité symbolique qui, dès l’apparition du langage, si l’on suit Lévi-Strauss, s’est employée à faire signifier l’univers, à donner un sens au monde pour le rendre vivable. Or cette activité, pour l’essentiel, a consisté à opposer des catégories comme le masculin et le féminin, le chaud et le froid, la terre et le ciel, le sec et l’humide, pour symboliser l’espace et le compartimenter » affirme Marc Augé.

Mais ce dernier et Régis Debray souhaitent tous deux sortir de cet ordre binaire parce que la pensée a singulièrement évolué sur cette question en privilégiant les continuités, les zones de glissement ou les zones de frottement et qu’il faut absolument penser et argumenter le fait que la fin d’un face à face entre deux blocs n’a pas signifié la fin de l’histoire, par le simple miracle de l’arrêt des oppositions entre totalitarisme et démocratie. « Dans un monde « surmoderne », soumis à la triple accélération des connaissances, des technologies et du marché, l’écart est chaque jour plus grand entre la représentation d’une globalité sans frontières qui permettrait aux biens, aux hommes, aux images et aux messages de circuler sans limitation et la réalité d’une planète divisée, fragmentée, où les divisions déniées par l’idéologie du système se retrouvent au cœur même de ce système » écrit encore Marc Augé. On comprendra donc que la bataille n’est pas tant d’en finir avec les frontières, mais d’en terminer avec des inégalités monstrueuses qui se sont sans cesse renforcées.

En face de l’affirmation incantatoire du Président citée plus haut : « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. », Marc Augé écrit : « Les migrations des pays pauvres vers les pays riches prennent souvent des formes tragiques et ce sont les pays libéraux qui érigent des murs pour se protéger des immigrés clandestins. De nouvelles frontières se dessinent ou plutôt de nouvelles barrières se dressent, soit entre pays pauvres et pays riches soit, à l’intérieur même des pays sous-développés et des pays émergents, entre les secteurs riches figurant sur le réseau de la globalisation technologique et économique et les autres. »

L’incantation ne vaut rien face à l’analyse. Or le plus étrange est que l’incantation n’est pas seulement l’apanage de ceux qui veulent semer le doute ou susciter la peur, elle existe également du côté de ceux qui voudraient que le mot même de frontière disparaisse. Ainsi le site Rue 89 en traduisant en français un texte de  Robert Zaretsky, « professeur d’histoire de la France à l’Université de Houston » titrait fin décembre 2010 lors de la parution du livre de Régis Debray : Debray dans le sillon de Le Pen et Barrès.  Et voici un extrait significatif de l’article : « Debray ne s’embarrasse pas de répondre à la question (qu’est-ce que la France, au juste, cherche à filtrer ?), mais plusieurs de ses contemporains plus conservateurs le font pour lui. Les racines de leur réponse sont à chercher chez un écrivain de la fin du XIXe siècle dont Debray se fait souvent l’écho : le nationaliste Maurice Barrès. Dans « Les Déracinés » (1897), Barrès explorait les effets de la raison abstraite et des principes universels, enseignés par des professeurs qui se nourrissaient d’idéalisme kantien plutôt que de saucisses alsaciennes, sur la jeunesse du pays. Pour Barrès, le résultat ne pouvait être qu’un peuple décadent et le déclin national. Debray n’est certainement pas un irrationaliste, et encore moins un antisémite, comme l’était Barrès. Mais les deux auteurs partagent la même obsession des frontières. Ce que Barrès nommait cosmopolitisme, Debray le nomme mondialisation, ce que Barrès redoutait dans l’idéalisme kantien, Debray le voit dans le capitalisme d’entreprise. Si la terre et les morts, comme le déclarait Barrès (et comme Debray le pense sans équivoque) est le fondement de la nation française, que se passe-t-il quand les centres commerciaux, les MacDonald – ou encore, disons-le, les musulmans- les envahissent ? »

En fait Régis Debray ne s’est pas placé dans la lutte directe contre la stigmatisation des musulmans, ou plus largement des Arabes, devenus en France symboles de l’Autre, comme les Juifs l’ont étés à une période dramatique précédente, mais dans une approche ontologique qui doit permettre de répondre à deux caricatures aussi malsaines l’une que l’autre : la célébration du libre-échange universel et celle du protectionnisme absolu.

Mais en fait, je ne m’intéresse pas seulement à ce texte et à cette discussion pour que la raison et la réflexion prennent le pas sur l’émotion du combat, mais parce qu’ils fondent tout aussi bien la question de l’importance anthropologique de l’itinéraire et de l’itinérance sur laquelle je travaille depuis vingt-cinq ans. L’itinéraire peut être ligne fermée qui délimite et qui revient à son point de départ et permet au sédentaire de se sentir chez soi, ou bien une ligne fuyante qui crée le paysage et permet au nomade de désigner la direction de l’aventure. En ce sens, Abel et Caïn sont bien les deux faces d’un même symbole puisque le premier trace le chemin du troupeau et que le second trace le sillon du labour. Un tracé peut donc enfermer dans le plus proche  et clore l’horizon ou bien désigner l’espace du lointain. Mais si l’acceptation de l’offrande par Dieu a récompensé l’un des frères contre l’autre, le meurtre a paradoxalement désigné celui qui serait protégé de toute éternité en parcourant le monde, le meurtrier. Les identités meurtrières peuvent certainement être combattues par le voyage, et en tout cas par la rencontre avec l’autre. De là à dire que Dieu protège celui dont le parcours constitue une rédemption possible, il n’y a qu’un pas.

La ligne structure, mais c’est bien l’homme qui en décide l’usage et en choisit le fruit, en fait une défense ou un accueil. « Un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières : dans un étouffoir ou dans les courants d’air. Muré ou béant. » écrit Debray qui ajoute pour me plaire : « La frontière a cette vertu, qui n’est pas seulement esthétique, de « charmer la route », en mettant un milieu plus ou moins anodin sous tension. Rien ne peut faire qu’il n’y ait du frisson au bout de l’allée, une île de Cythère à l’horizon de l’embarcadère. Là où le chemin creux s’enfonce dans le sous-bois le monde se ré-enchante. »

La vraie question de Schengen et des frontières de l’Union

Dans la compétition ouverte en avril dernier entre celui et celle qui, de droite ou d’extrême droite, serait le vrai champion de la frontière étanche, le Président français n’a pas hésité une seconde à mettre en accusation les Accords de Schengen (1985), ou plus précisément la Convention du même nom (1990) et a même plus largement stigmatisé les mécanismes de la construction européenne et de ce fait, les acquis de son élargissement à l’Est. J’ai déjà cité les propos extraits de la Lettre qu’il a adressée aux Français « L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. » C’est faire bien peu de cas de l’opinion des citoyens « nationaux » auxquels on s’adresse ainsi à peu de distance de leur vote, alors qu’on les a consultés régulièrement comme citoyens « européens ».

La réalité des décisions de l’Union est bien moins caricaturale et la simplification outrancière à elle seule disqualifie le propos qui est somme toute plutôt méprisable.

 

Vaclav Havel l’avait très vite écrit (A Call for Sacrifice. The Co-Responsibility of the West) en 1994 : « Quatre ans après la chute du communisme, on peut dire sans exagération que cet événement historique capital a causé quelques grands maux de tête à l’Occident démocratique. » Que dirait-il aujourd’hui quand, outre les frontières côtières, les chefs d’Etat des vingt-sept se posent régulièrement la question de la frontière de l’Est en reprenant pour un temps la remarque prêtée à Catherine la Grande : « La seule façon de défendre des frontières, c’est de les repousser. » ?

 

Ma grande aide en matière d’analyse des étapes du passage à l’Europe, Luuk van Middelaar souligne que pour finaliser le Traité de Lisbonne, sans écrire le gros mot en question, les rédacteurs ont évoqué « une politique de voisinage ». Il pense bien sûr aux pays de la CEI, aux pays du Caucase du sud ou à la Turquie, déjà membres du Conseil de l’Europe et à propos desquels il affirme non sans un grand optimisme : « Au final, on va probablement vers une Union de 35 membres, un total de 40 n’étant pas à exclure. » Voilà qui ne va certainement plus vraiment de soi face au drame économique qui ébranle la monnaie unique et justifie les pires arguments de ceux qui veulent rétablir à l’intérieur même de l’espace Schengen des contrôles renforcés aux frontières. Le départ en masse des citoyens libyens au moment de la guerre civile, les drames qui surviennent régulièrement au large de Malte et de la Sicile ou en face de Gibraltar, le scandale récurrent de l’île de Lampedusa où les camps d’internement n’osent pas dire leur nom, n’ont pas peu fait pour fournir des justifications à la demande de certains pays européens, dont la France et l’Allemagne, d’une réforme de Schengen, afin de permettre, dans des situations exceptionnelles, un rétablissement temporaire des frontières intérieures. Une telle procédure est déjà prévue par l’article 2.2 pour des raisons d’ordre public ou de sécurité et a joué récemment pour protéger la tenue de certaines réunions internationales dont on craignait qu’elles fussent troublées par des contestataires violents.

Entre campagne électorale et peur du lendemain, les ministres et les chefs d’Etats donnent ainsi, trop souvent l’impression de naviguer à vue, voire même de se déplacer les yeux bandés, comme le montrait une récente caricature.

Compétences et codécisions

Une première réunion des ministres européens de l’intérieur allant dans le sens de cette révision a eu lieu le 11 avril 2011. Depuis, les débats au sein du Parlement européen se sont intensifiés. Le 4 mai 2011, la députée Sylvie Guillaume signait un texte intitulé « Schengen et les opportunistes ». On y lit : « Hasard du calendrier, nous examinons également en ce moment au Parlement européen un rapport sur l’évaluation et le suivi de l’application des accords de Schengen. Qu’y découvre-t-on ? Que les États n’ont font qu’à leur guise ; les mêmes voient d’ailleurs d’un très mauvais œil que le Parlement européen ait son mot à dire sur la façon dont ils appliquent (ou pas) les règles communes. Encore mieux : à l’occasion de la négociation sur l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen, les gouvernements sont enclins à vouloir instaurer un mécanisme de suivi différencié, au motif que ces « nouveaux » entrants doivent être surveillés de plus près que les anciens. De là à imaginer que ce télescopage sur les dossiers Schengen donne lieu à un vaste marchandage, il n’y a qu’un pas ! »… « Il ne faut pas tergiverser : accéder aux demandes de modification des accords Schengen, laisser ainsi s’instaurer un espace de libre circulation à plusieurs vitesses, reviendrait à saper l’un des acquis les plus importants de la construction européenne. Bien qu’il soit très à la mode d’en réclamer le détricotage, l’Union européenne, au premier rang de laquelle la Commission européenne doit tenir bon. L’opportunisme politique ne doit pas prendre le pas sur un demi-siècle de confiance entre les États. »

Ce texte est prémonitoire du récent conflit qui vient de marquer – de manière à mes yeux positive – le jeu démocratique essentiel au bon fonctionnement de l’Union européenne.

La réunion du Conseil européen des 23-24 juin 2011 a examiné la question, en tentant de trouver un consensus, mais c’est le projet de réforme de l’espace Schengen adopté le jeudi 7 juin 2012 par les ministres de l’intérieur qui a mis le feu aux poudres. Martin Schulz, le président socialiste du Parlement a indiqué, lundi 11 juin, que son assemblée comptait mener « une lutte résolue » contre ce projet de modifier la base juridique pour évaluer le fonctionnement de l’espace sans visa et sans frontières intérieures. Il a évoqué une atteinte aux « droits de base » des citoyens européens. « Les députés ne laisseront pas le Conseil saper le processus de codécision au cœur de la démocratie européenne »,  a déclaré par exemple Hélène Flautre, élue du groupe des Verts. C’est donc une nouvelle joute qui s’annonce entre le Conseil et le Parlement sur la question des libertés. Et, cette fois, la Commission européenne est du côté des eurodéputés : Cecilia Malmström, commissaire aux affaires intérieures, a jugé « décevant » l’accord des Ministres, qui ôte il est vrai à la Commission de Bruxelles l’essentiel de l’évaluation des situations pouvant conduire à un rétablissement des contrôles. Les services de Mme Malmström tablent ainsi sur la mobilisation des eurodéputés en vue d’une remise en cause de l’accord conclu. Celui-ci était pourtant censé mettre un point final au long débat, initié notamment par les autorités françaises avant la présidentielle, sur la « gouvernance » de Schengen et aboutir lors de la prochaine réunion du Conseil européen.

Conférence de presse de Martin Schulz le 11 juin à Strasbourg

La Conférence des présidents du Parlement européen a également décidé de retirer de l’ordre du jour de la session plénière de juillet, le rapport de Carlos Coelho sur une proposition concernant un mécanisme d’évaluation et de suivi Schengen ainsi que le rapport de Renate Weber sur la réintroduction de contrôles aux frontières. « C’est la première fois qu’en cours de processus législatif, l’une des instances colégislatives exclut l’autre. L’approche du Conseil Justice et Affaires intérieures du 7 juin est une gifle pour la démocratie parlementaire et est inacceptable pour les représentants, directement élus, des citoyens européens. C’est pourquoi la Conférence des présidents a été contrainte de prendre ces mesures sévères. »

On voit que des concepts fondateurs, quand ils deviennent des gros mots, manipulés à tort et à travers à Paris, Berlin, Copenhague ou Bruxelles peuvent, comme les battements des ailes de papillon, déclencher une tempête à Strasbourg et que la force des mots de Martin Schulz quand ils s’appuient sur la représentation citoyenne sont autrement convaincants : « Dans une Union d’États et de citoyens, il est gênant de constater que des gouvernements nationaux cherchent à exclure les représentants des citoyens dans des questions liées aux droits individuels. La libre circulation dans un espace sans frontières intérieures constitue un pilier de l’Union européenne – un bénéfice des plus tangibles – et le Parlement européen s’emploiera à la renforcer. »

Devant les positions ainsi posées clairement, je tiens à souligner de nouveau cette belle affirmation : « La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » Et on peut ajouter : Un sujet de droit reste un sujet, alors qu’un citoyen participe au processus de décision politique. Quels sont donc ces responsables qui font régulièrement semblant d’oublier  que depuis 1993 toute personne ayant la nationalité d’un Etat membre de l’Union européenne est aussi un citoyen de l’Union et que la seule entité qui les représente au plan européen est celle qu’ils élisent au suffrage universel ? Les chefs d’Etat ou de gouvernement qu’ils ont élus de manière directe ou indirecte dans leur propre état sont également leurs représentants et les citoyens sont en droit d’attendre que la démocratie avance lors de chaque nouvelle décision, et surtout quand il s’agit de droits fondamentaux.

Bibliographie

Marc Augé. Pour une anthropologie de la mobilité. Rivages poche / Petite Bibliothèque Payot. 2012.

Régis Debray. Eloge des frontières. NRF. Gallimard. 2010.

Jürgen Habermas. La constitution de l’Europe. NRF essais. Gallimard. 2012.

Luuk van Middelaar. Le passage de l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF. Gallimard. 2012.

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LES PONTS DE L’EUROPE / THE BRIDGES OF EUROPE

Ce sont les Européens qui font l’Europe, mais encore faut-il faire les Européens ! Ce blog répond à son titre. Il vise à créer des liens et à aider aux partages des valeurs. Il est par essence plus géopolitique que «mémoiredeurope » et moins narratif que «raconterleurope». De ce fait, il est moins personnel, plus historique et problématique et s’appuiera sur les réflexions des architectes bâtisseurs de ponts et sur tous ceux qui leur fournissent les matériaux. Il parlera des imaginatifs qui dessinent les esquisses et de ceux qui nous aident à forger des symboles. J’ai suffisamment connu de bâtisseurs de «Ponts de l’Europe» ces dernières années pour avoir beaucoup de souvenirs à évoquer. Malheureusement, j’ai rencontré tout autant de gardes-frontières qui interdisaient l’accès aux territoires que j’aurais voulu explorer. Je souhaite cependant parler de tous.

 

Les singes assis

Je regarde la « crise » économique se développer et embellir avec la plus grande frayeur, la plus grande horreur aussi. Mais avec une plus grande horreur encore je crois comprendre la fuite en avant qui a saisi de nombreux responsables politiques pris dans un Monopoly diabolique dont ils ont lancé la partie il y a quelques années en croyant en connaître les règles du jeu, en pensant s’y enrichir grâce aux faveurs accordées aux spéculateurs, sans penser que les billets de banque sur lesquels figurent des Ponts de l’Europe n’étaient justement pas les billets d’un jeu de rôle ou de ceux qu’on utilise lors d’une journée pluvieuse au bord de la mer, pour passer le temps.

La règle qu’ils ont suivie était simple et cynique : favoriser l’Europe si elle était gagnante rapidement ou affaiblir l’Europe si la Chine et le Brésil étaient gagnants plus rapidement. Georges Soros et quelques-uns de ses collègues ont savamment et cyniquement mis au point les règles mobiles de ce jeu d’enfer qui épuise aujourd’hui l’Europe et dont ils sont les diables, même si le plus habile d’entre eux a su nous donner les règles du jeu et nous mettre en garde sur son issue ultime. Les gouvernements américains successifs, craignant pour l’avenir de leur grand pays les y ont aidé, en tentant de transférer vers le «vieux continent» les dettes qu’ils avaient laissé gonfler. Et tant pis si l’ensemble des pays européens traversent d’ici peu une situation comparable à celle qu’a connue la République de Weimar avant la Seconde Guerre mondiale. En Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, les banquiers semblent remplacer progressivement tous les joueurs politiques autour de la table. Sont-ils là uniquement pour ramasser les dernières mises ? Une internationale du capital circulant, habile à consommer nos vies, puis à les exporter à la vitesse de l’informatique, tapent sur les touches sans plus consulter personne et on peut avoir le sentiment que ce sont les ordinateurs qui préparent seuls les ordres. Ils nous inventent tous les jours de nouveaux indicateurs ou médiatisent ceux qui étaient pourtant destinés à rester confidentiels, en les transformant en armes de combat politique. Ils sont, comme l’écrivait Paul Valéry dans une formule magnifique qui convient tellement bien à tous les experts qui entourent maintenant les programmes européens : « Ces singes assis qui notent des acrobates ».

Je tiens à rester parmi les acrobates.

Scepticisme et désamour

Premier souvenir. Le 25 juillet dernier, pour la Saint Jacques, j’ai été invité à donner une conférence dans les jardins de l’Abbaye de Fontcaude.  L’engagement du Professeur Jacques Michaud et de son équipe à défendre l’idée du cheminement transfrontalier vers Compostelle en tant qu’expérience européenne ne sont plus à prouver. La Saint Jacques y est fêtée dans un esprit d’ouverture européenne et ceci avant même que le Conseil de l’Europe en ait adopté le principe politique. Malgré tout, les conversations avec l’équipe laissaient monter un désenchantement et une lassitude. Non en ce qui touche la mission qu’ils se sont fixée pour reconstruire ce lieu spirituellement et matériellement, mais un désenchantement de l’aventure européenne elle-même, sans arrêt polluée par des aspects financiers et spéculatifs qui sont les seuls à être médiatisés depuis des mois. Comme si la bataille gagnée par la libre circulation des hommes était en train de se perdre par la libre circulation des capitaux poussée à l’extrême.  Je me suis ainsi retrouvé devant quatre cent personnes : vacanciers, voisins, amis, délégations de confréries venues de toute la France, mais aussi élus régionaux, représentants des administrations préfectorales, autorités religieuses et parmi ces auditeurs, un peu inquiets de la pluie qui menaçait, la fille adoptive de Jacques Chirac, Ahn Dao Traxel et son mari.

N’ayant pas la possibilité de projeter sur un écran des images de patrimoines ou celles des paysages somptueux ou plus humbles qui sont devenus des repères des chemins pour ceux qui les ont parcourus, j’ai dû procéder par évocation orale. En raison d’une perte de mémoire accélérée, il n’est jamais aisé de parler aujourd’hui de la limite, de l’interdit, surtout quand son franchissement commençait pour les prisonniers français en Allemagne, par la traversée des barbelés du stalag, vers une évasion aventureuse. Mais je crois que c’est la mise en perspective de l’abolition des frontières, de la reconquête de l’au-delà interdit par la guerre ou la dictature : le rêve de ceux qui, de part et d’autre, en Espagne et en France, voulaient se retrouver, qui a constitué pour la plupart des auditeurs le vrai message convaincant. Finalement, chacun quel que soit son âge, a écouté des récits autour de lui, de parents ou de témoins qui ont survécu aux camps des prisonniers de guerre, pour ne pas parler des camps d’extermination.

J’ai aussi évoqué la subsistance des frontières de l’après-guerre entre les démocraties libérées et le monde totalitaire espagnol, où le saint national et le pèlerinage avaient été instrumentalisés par le régime franquiste durant tant d’années et le seraient encore souvent, jusqu’à l’agonie du leader. C’est cette frontière qui sera pourtant franchie à la Libération par le Père Henry Branthomme, disparu en 2004, l’ancien prisonnier qui peut enfin exaucer son rêve peu après la Libération. Il y retournera en 1950, en accord avec le diocèse de Paris, pour tourner un film le long des chemins. Le pays redécouvert et filmé en noir et blanc, un peu comme un document ethnographique, par ce religieux empli d’espoir, se révèle dans la puissance de son antique culture rurale, encore plus puissante au début des années cinquante en Espagne, que dans nos campagnes d’Île de France qui songeaint déjà à la modernité des matériaux synthétiques et de la culture agricole extensive. Ce film, projeté sur les murs de l’abbaye, est devenu dans la nuit tombante, en écoutant la voix de Denys de La Patellière qui le commente avec une emphase un peu surannée et les lyriques improvisations à l’orgue de Pierre Cochereau, un rappel venu d’un passé, un peu étrange pour la plupart des participants, un rappel cependant nécessaire de ces instants où une démarche pionnière ouvre une voie.

Des Ponts à construire

Deuxième souvenir. Le Conseil de l’Europe avait organisé en avril 1999 une rencontre sur le thème « Frontières et altérité ». Les intellectuels présents, dont la plupart avaient écrit un texte destiné à figurer à demeure sur le Pont de l’Europe à Strasbourg ont, à l’exemple de Jean-Pierre Vernant, disparu depuis, présenté des interventions sur ce que le philosophe helléniste nommait  « l’homme-pont », qui « comme les grecs anciens possède en lui les deux divinités antagonistes et indissociables, Hermès et Hestia, celles qui créent les deux rives de l’autre et du même. »

Si à l’époque le conflit de l’ex-Yougoslavie et le sort du Kosovo alimentaient les débats, qu’en serait-il aujourd’hui alors ? Devrait-on évoquer dans un tel groupe la nécessité de refermer les frontières devant les immigrés de l’Afrique que les révolutions ont laissé dans de nouvelles attentes, mais aussi à ceux de l’Est de l’Europe qui racontaient, il y a seulement une décennie et demie, leur joie de les franchir à nouveau librement, voire aux voisins proches du sud de l’Europe que la crise économique pousse vers le mirage allemand où ils veulent rejoindre les Turcs déjà bien implantés ? « La plus dure des frontières est la peur » affirmait ce jour-là Predrag Matvejevitch en citant Tacite. « La soif de l’altérité relève de l’identité de l’Europe » avait aussi écrit Andrei Pleşu.

Il vaudrait sans doute mieux dire aujourd’hui avec Vitalie Ciobanu, l’écrivain moldave également présent à Strasbourg, sans doute l’un des plus jeunes participants : « Seule une expérience assumée, avec ses ombres et ses lumières, donne sens au courage d’affronter les périls de la traversée ». Car la traversée qui s’annonce risque par sa violence de faire oublier aux plus âgés de redire aux plus jeunes que le péril du renfermement est un risque constant.

J’ai récemment découvert dans le Spiegel on line le travail du créateur Robin Stam. Le journal en décrit-ainsi le principe : “Dutch artist is providing some much needed levity amid the ongoing euro crisis, undertaking a project to build the seven fictional bridges portrayed on the euro banknotes. The stylized fake bridge designs were meant to prevent inter-European rivalries, but now they’re all located in a single country.”

Un seul pays semble en effet engagé dans cette démarche et même s’il fait partie des pays pionniers de la réunification européenne, ce n’est pas aujourd’hui celui dont la population est la plus europhile, loin de là. Si les ponts reproduits sur les billets de banque n’ont jamais existé, mais cherchent à symboliquement traiter les styles architecturaux qui se sont succédé dans l’histoire de l’Europe, les coupures comportent aussi une carte d’un continent sans frontières qui se prolonge vers l’Ukraine et la Fédération de Russie, ainsi que vers l’Asie et le Maghreb. Ce continent se nomme l’Europe, tout autant dans son histoire méditerranéenne et continentale, que dans sa fascination alexandrine pour l’Asie d’où la déesse Europe a été enlevée.

Une série de Ponts vers toutes les réalités historiques, quoi ! Ce dont on a vraiment besoin !

Le Spiegel ajoute : “Now, though, all of the bridges are in a single member state, the Netherlands. Concerned that this might be a problem, Stam contacted the ECB, officials at which were also reportedly amused, providing him with an official letter of approval. « Their main concern is that people don’t counterfeit the bills, » Stam said. « But they said you can’t pay for anything with a bridge. »

Stam insists: the purpose of his bridge project is not political, despite the attention it has garnered from European news outlets as the euro crisis rages on. « It’s all one big coincidence, » he said. « When I started this there wasn’t even a crisis yet. »

Que peut répondre en effet un fonctionnaire européen à une telle demande ? Allez-y, traversez le pont !

Un  autre hollandais, l’écrivain et journaliste Geert Mak écrivait récemment dans «De hond van Tišma. Wat als Europa klapt? (Le chien de Tišma. Et si l’Europe explosait ?)» : « Dans l’année à venir, la question est de savoir à quoi va ressembler l’Europe. Va-t-elle rester un système communautaire sous la direction d’une puissante Commission européenne ou va-t-elle devenir un système intergouvernemental décentralisé, comme le souhaitent les Allemands. Les Pays-Bas peuvent jouer à cet égard un rôle d’intermédiaire. Nous ne sommes pas aussi dogmatiques que les Allemands. Jouons donc ce rôle pleinement, rien que dans notre intérêt personnel. Car nous sommes, et nous demeurons, un pays tourné vers le monde. »

Euro-symbole

Lorsque l’Euro est entré en vigueur, après que le Traité de Maastricht l’ait configuré et surtout après que le rapport Werner l’ait porté sur les fonts baptismaux, j’ai déposé dans des enveloppes mes francs, mes drachmes, mes deutschemarks, mes pesetas et mes lires. Mes poches se sont allégées, même si j’y trouve encore des lei, des litas ou des couronnes. Comme beaucoup, j’ai saisi ce moment précieux en allant au plus vite retirer des billets tout neufs. Quelques années plus tard, ces mêmes billets sont devenus le symbole de bien des maux, et parce que les responsables européens ont célébré de manière un peu incantatoire du rôle essentiel de la monnaie unique dans la marche de l’unité européenne, ou encore de la prospérité partagée dont elle serait le garant, il est un peu normal que l’écu, devenu euro, soit attaqué, un peu comme on met en pièce ou qu’on enflamme un drapeau pour se défaire symboliquement d’un ennemi ou d’un concurrent et dresser la population contre un bouc émissaire extérieur. De surcroît, on a fait reposer cette monnaie sur une banque centrale, mais sans qu’elle dispose des armes financières communes qui permettent de mettre en place des pare feux évitant aux banques privées et semi-publiques de se mettre dans des situations de risque incontrôlé et aux Etats de dériver dans le mensonge ou la dissimulation en ce qui concerne leurs dettes publiques. C’est un banquier d’affaires qui écrit mi-février dans Le Monde : « L’accumulation de risques dans le bilan de la Banque Centrale Européenne (BCE) est devenu un sujet de grave inquiétude, né du fait que le bilan de l’institution va au-delà des limites prudentielles. Or, pour exercer  ses responsabilités monétaires, la BCE a besoin d’être une institution financière solvable. »

Geert Mak écrit de son côté : « Récemment, j’ai assisté à une réunion où un grand économiste chinois et un responsable africain de banque centrale chapitraient un groupe de spécialistes européens du secteur financier. Un revirement historique intéressant. « Vos banques sont remplies de personnes extrêmement compétentes, mais elles ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Cela ne peut s’expliquer que parce que d’autres facteurs sont intervenus dans leurs décisions. En Afrique, nous qualifions ces autres facteurs de corruption. » Il y a eu un silence dans la salle. Il faisait référence aux primes, et il avait parfaitement raison. »

Pierre Werner découvrant les billets en euro

Citations pour un anniversaire

Il y a 20 ans, à un mois près, une cérémonie organisée à Maastricht a marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la coopération européenne. Le 7 février 1992, les ministres des Finances et des Affaires étrangères des douze États, alors membres de la Communauté européenne, apposaient leur signature sous le traité sur l’Union européenne, consacrant la mise en place d’une monnaie européenne commune. Encore aujourd’hui, nombre d’hommes politiques européens sont convaincus que le traité signé à l’époque pour l’Allemagne par le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, et le ministre des Finances, Theo Waigel, a constitué une étape décisive vers une union politique : «Le traité de Maastricht a été un grand progrès dans l’intégration de l’Europe», a affirmé pour cet anniversaire le nouveau président du Parlement européen, Martin Schulz que l’on ne peut pourtant pas soupçonner de conformiste.

Si le Traité nouveau-né a été extrêmement important pour la prise en compte de la culture et du tourisme dans les compétences de la Commission, on a surtout retenu le début de la coopération en politique étrangère et en matière de sécurité ainsi qu’en politique judiciaire et intérieure. Ceci dit, le symbole que constituait la mise en place de l’euro était bien là également, portant avec lui toutes ses contradictions primitives. Les États signataires sont convenus d’un pacte de stabilité pour la monnaie commune : les États de la zone euro doivent veiller à limiter leurs dépenses, faire le moins de dettes possible et gérer correctement leur budget. Le traité prévoyait l’introduction de l’euro dans les pays répondant aux critères dits «de Maastricht », à savoir une dette publique inférieure à 60 % du produit intérieur brut (PIB), un déficit public inférieur à 3% du PIB et un taux d’inflation ne devant pas dépasser de plus de 1,5% celui des États ayant le taux le plus faible.

On voit bien ce qu’il en est aujourd’hui où on a l’impression de suivre, plutôt que de vivre, sans y pouvoir rien faire, une partie de poker menteur. Personne ne sait vraiment si le Pacte fiscal européen sera signé en mars 2012. Ce pacte qui se veut un instrument de stabilisation de la zone euro et de renforcement de l’Union économique et monétaire devrait engager les pays participants à réduire leurs dettes et à transcrire en droit national une limite à l’endettement. Si on parle de démocratie participative, faudrait-il encore en discuter avec les « indignés » et prendre aussi en compte l’état de déception de ceux qui n’osent même plus prendre la parole, mais savent provoquer, faute de mieux, des alternances politiques qui ne résolvent rien, juste pour essayer toutes les solutions démocratiques possibles, avant de se tourner vers de plus radicales. Le retour dans la rue de Mikis Theodorakis âgé de 87 ans pour protester avec ses concitoyens effrayés contre les dernières mesures d’austérité (on peut même douter que ce soient les dernières), a certes de quoi laisser penser que toute la population est aujourd’hui concernée en Grèce par l’avenir des plus jeunes. Plan de sauvetage, après plan d’économie, la spéculation joue sur les incertitudes sans pudeur.

Ce n’est pas une grande cruauté que de placer en regard les unes des autres des citations que ne séparent que quelques années. Juste une manière de dire que si les symboles font avancer, on voit bien qu’il n’est pas possible de les employer seulement comme des drapeaux derrière lesquels militer d’un seul élan, sans en même temps donner les éléments pour comprendre vers quoi on avance ensemble et dans quels termes se déroule cette marche. Et enfin si elle est vraiment fondée sur des valeurs venues d’un passé commun.

Ainsi Pierre Werner, Premier Ministre luxembourgeois, dans le texte d’une conférence intitulée «L’Euro, vision, histoire, réalité», prononcée lors de l’inauguration du Centre culturel de la Caja de Asturias, le 24 octobre 1998 écrit-il : « L’Euro constitue une grande nouveauté sur les marchés financiers internationaux. Il deviendra sans doute à la longue une monnaie de réserve, sans aspirer nécessairement à un monopole. (…) La monnaie unique à l’aube du 3ème millénaire est une grande performance de l’entente et de la concorde entre les hommes

Il ne faut certes pas oublier qu’en mars 1970, à la demande du conseil de la CEE, M. Werner assume la présidence d’un groupe spécial d’études pour l’établissement d’un plan par étapes d’union économique et monétaire dans la Communauté, connu aujourd’hui sous le nom de « Plan Werner ». Ce plan laisse prévoir, même dans ses moindres détails, l’union économique et monétaire telle qu’elle sera inscrite en 1992 dans le traité de Maastricht. Le projet rencontrera des difficultés en raison de la crise énergétique et la récession globale des années 1970 et 1980. Ainsi que le prévoyait le Plan Werner, le Système monétaire européen (SME) fut mis en place en 1979. Le SME se distinguait par ses cours de change quasi fixes et constituait une étape préliminaire à une Union monétaire.

Le 21 octobre 2003, M. Hans Tietmeyer, ancien Président de la Bundesbank, lui rendait hommage dans le texte intitulé «From the Werner report to the euro» : “No matter how membership may develop in future, this much is certain the economic and monetary union, with the euro as its common currency and national monetary policy responsibilities transferred to the European Central Bank, is a reality in Europe today, and will remain so in the future. This new common currency has in the meantime gained recognition and prestige both in Europe and worldwide. And the European central bank system, with the ECB at its head is operating largely without friction today, at least in the monetary sphere.

Et encore, dans un ouvrage intitulé « L’Europe XXL », qui rassemble les Actes d’un colloque organisé les 6 et 7 mai 2009 à Lille Gare Saint-Sauveur, les vrais responsables de la réunion, le père et la fille, Jacques Delors et Martine Aubry n’osent pas encore mettre en avant tous leurs doutes, qui sont pourtant devenus importants, peut-être même angoissants. Ils sont là en effet pour célébrer des avancées, avant que les acteurs diplomatiques et les intellectuels présents n’apportent dans les sessions suivantes les nuances nécessaires. Après avoir souligné que le premier défi de l’Europe était politique : «Celui du juste équilibre entre l’Europe et les Etats-nations nécessaire à un fonctionnement harmonieux de l’Union», Martine Aubry, maire de Lille, en vient au défi économique, avant de mentionner le défi culturel pour lequel elle cite Claudio Magris («Penser en plusieurs peuples») et le défi de la mémoire pour lequel elle cite cette fois le regretté Bronislaw Geremek («Il est plus facile d’unir des économies et des administrations que d’unir des mémoires»). Ces articulations thématiques sont en effet celles qui réunirent des tables rondes bien passionnantes. Mais en matière d’économie, elle rappelle surtout : «…la transition économique radicale en Europe de l’Est, dans laquelle on a voulu voir un «miracle économique», mais dont la crise actuelle nous fait mesurer les limites» Les Roumains, les Hongrois ou les Bulgares, entre autres, apprécieront.

Si le rapport Werner fait de cet homme le vrai père de l’Euro, c’est cependant lorsque Jacques Delors était président de la Commission européenne, de 1985 à 1994, que l’Acte Unique (1986), la Convention de Schengen (1990) et le Traité de Maastricht (signature de février 1992) voient le jour. Il faut citer le plus complètement possible, même si c’est un peu long, le volet du texte de sa conférence qui concerne l’économie. «Ce n’est que dans un second temps que l’économie s’est inscrite dans l’élan de la politique, avec la CECA puis le Marché Commun. Ce volet économique de la construction européenne a facilité la reprise et la connaissance de l’Europe de l’Ouest dans les décennies d’après-guerre, que l’on appelle les « trente glorieuses ». Cette construction économique a des références très simples : les quatre libertés de circulation, des biens, des services, des capitaux et surtout des personnes ; une politique commerciale commune, parfois critiquée, mais qui a tout de même fait de l’Union la première puissance commerciale du monde ; le marché unique ; et enfin, la monnaie unique.

Celle-ci a aussi été très critiquée, mais tous les pays qui n’y participent pas rêveraient aujourd’hui de l’adopter pour pouvoir bénéficier au moins de la grande qualité de l’euro, la protection, en ces temps de crise.»

Il faut en effet souligner cette dernière phrase. Elle est à mettre en regard de la remarque prêtée à David Cameron après que celui-ci ait décidé de ne pas faire participer son pays à la création d’un fonds commun de sauvetage et de stabilité : «L’histoire n’a pas reproché aux retardataires du Titanic de n’avoir pas participé à la traversée.»

Mais on arrive ensuite à la partie la plus réaliste du raisonnement de Jacques Delors : «Certes, cette union a permis des avancées sociales, au gré des idéologies dominantes, des majorités élues dans chacun des pays et des compromis entre groupes d’opinion différente qui ont pu s’élaborer au Parlement européen. Reste qu’elle a vécu aussi ces derniers temps sous la domination du capitalisme financier». Jacques Delors tient à souligner les périodes de dynamisme, après les Traités de Rome et après la relance de l’Acte Unique. «C’est à ce moment-là que j’avais indiqué trois principes à suivre pour qu’au moins l’Europe économique soit attirante et vivable : la concurrence qui stimule – et on ne dira jamais assez combien ce fut le cas -, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. A ce titre-là, il faut surtout mentionner les politiques régionales qui représentent aujourd’hui quarante milliards d’euros, soit huit fois plus qu’en 1984. L’Europe actuelle s’est faite sur ces bases-là. Mais la mondialisation est venue menacer ces principes consensuels. Coïncidence ou non, elle s’est traduite depuis dix ans par la domination du capitalisme financier. Devant cette Europe inachevée, la question qui se pose aux yeux de beaucoup est de savoir, pour reprendre la formule maligne de Gordon Brown, s’il existe quelque chose entre le monde «mondialisé» et la nation. A cette question, je réponds : «Oui, il existe l’Europe !» Mais cette Europe ne peut agir que si, face à la crise notamment, l’esprit de coopération est assez développé.»

Crise, vous avez dit crise ?

«Inachevée, mais pas menacée : voilà où en est l’Europe au moment où débute ce colloque.» Et Delors de développer des pistes pour répondre au «comment faire ?». Par exemple «l’intégration différenciée» qui peut permettre, dans le respect des différences, le partage d’une aventure collective en profitant de «…l’usage culturel commun qui était perçu plus profondément par les Européens qui avaient la malchance d’être enfermés derrière le Rideau de fer.» et en agissant ensemble à partir d’une mémoire commune. La fameuse phrase prononcée à Bucarest en conclusion de son intervention par Andrei Pleşu, alors Ministre des Affaires étrangères de la Roumanie, lors de l’inauguration en 1999 de la Campagne «L’Europe, un patrimoine commun» et que je cite sans doute trop souvent, mais qui m’a réellement frappée quand elle a été prononcée dans l’Atheneul Roman, me semble toujours un point de repère essentiel pour mettre en perspective la remarque précédente : « Donnez-nous une chance pour l’avenir, et nous allons, à notre tour, vous donner une partie de votre propre passé. Nous sommes une partie de votre patrimoine, récupérez-nous. »

Crise, vous avez dit crise ? On pourrait multiplier là aussi les citations saisies aux détours des couloirs de négociation par les journalistes. Pour ne prendre que les plus récentes : l’interview que le Premier Ministre luxembourgeois accordée au magazine luxembourgeois Paperjam le 2 février 2012, un texte où l’on reconnaît sa force tranquille : «L’Europe n’est pas plongée dans une crise qui menacerait son existence. La même remarque s’applique à l’euro. Nous sommes en face d’une crise de la dette publique de certains États membres qui menace, il est vrai, la stabilité financière dans son ensemble. Il s’agit de lutter contre cette crise de la dette qui a mis l’Europe au centre d’un défi global alors que ses fondamentaux sont en fait meilleurs que ceux des États-Unis, du Japon et d’autres parties du monde.»… «Il est évident que comme la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale, notre gouvernance ne l’est pas non plus. Les lenteurs s’accumulent, les convictions changent d’un mois sur l’autre. Notre discours n’est pas clair. Mais nous sommes en train de revoir le modèle de gouvernance de la zone euro et le traité que nous avons conclu le 30 janvier est un pas supplémentaire dans le sens de la clarification.»… «Ma conviction forte est que l’Europe sortira renforcée de cette crise parce que nous rendons compte de notre très grande interconnexion. Nos économies nationales sont entrelacées à un point que nous ignorons presque. C’est dû au marché intérieur que nous avons mis en place depuis une vingtaine d’années et à l’aspect européen de la globalisation de l’économie financière et de l’économie réelle. L’idée s’installe doucement mais solidement qu’il nous faut plus d’Europe pour pouvoir juguler ce qui pour l’avenir apparaît devenir de plus en plus pernicieux si nous n’arrivons pas à le maitriser.»

Tandis que la Chancelière allemande, Angela Merkel déclarait en Chine il y a quelques semaines : «La compétition internationale est devenue plus dure ces dernières années et l’Europe doit s’adapter, mais je reste persuadée que l’Europe est sur la bonne voie avec les réformes entreprises.» Et d’ajouter, j’allais dire, bien évidemment : «L’économie allemande a globalement profité de l’euro.», Christine Lagarde, Directrice du FMI avouait au Journal du Dimanche avant Noël : «La période que nous vivons ressemble aux années 1930 par certains aspects. À cette époque, les États se sont repliés sur eux-mêmes et le multilatéralisme a reculé. Aujourd’hui, nous voyons certains États relever leurs barrières tarifaires, inventer des obstacles non tarifaires et parfois faire obstacle aux flux de capitaux

 

Soixante années de Paix

Ainsi, au sein de cette crise de « gouvernance », les Ponts de l’Europe politique existent-ils encore ? Leurs matériaux de construction se nomment certainement, selon les plus clairs des analystes : solidarité, entente, coopération, négociation. Mais on peut espérer qu’ils s’intitulent aussi dialogue et réconciliation…

Je me reporte souvent à l’ouvrage récent de Hans Magnus Enzensberger. Sa diatribe sur l’administration européenne vaut le détour, même si elle charge un peu toujours la même barque  et nourrira trop facilement les délices des eurosceptiques (Sanftes Monster Brüssel oder Die Entmündigung Europas) – paru en français sous le titre «Le doux monstre de Bruxelles, ou l’Europe sous tutelle». Mais un de ses meilleurs livres est paru également en français en 2011. Et celui-là, même s’il comporte une part largement romancée où l’auteur se permet d’interviewer les morts, est une leçon d’histoire pour aujourd’hui. Il s’agit de «Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande», titre original «Hammerstein oder der Eigensinn», un terme, Eigesinn qui, comme souvent n’est pas traduisible sans périphrases dans d’autres langues. Ce formidable livre décrit, entre imagination et archives, le parcours tout à fait extraordinaire du chef d’état-major de la Reichswehr en 1933, militaire qui sut s’opposer à Hitler dans la débâcle de la République de Weimar et la montée des Nazis et celui de sa famille, en particulier de ses deux filles dont l’engagement politique sera liées au parti communiste et bientôt à l’URSS. Et cette description apporte une dose salutaire de relativisme pour aider à sortir des schémas simplistes d’une Europe où l’Allemagne aujourd’hui dicterait seule sa loi économique. La réapparition récente de manifestations d’inspiration nazie en Hongrie et de manifestations anti germaniques en Grèce doit absolument nous encourager à enseigner au plus vite, en rattrapant le retard, une histoire plurielle et nuancée de l’Europe moderne, que les itinéraires culturels peuvent d’ailleurs facilement rendre concrète et touchable par tous les publics et sur laquelle le Conseil de l’Europe travaille de manière absolument remarquable grâce aux groupes d’experts qui examinent les manuels scolaires.

Qu’écrit le même Hans Magnus Enzensberger dans un ouvrage plus ancien intitulé «Feuilletage» au chapitre  «L’Europe en ruine, une perspective» ? «L’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas qu’un champ de ruines ; sa banqueroute politique et morale paraissait elle aussi totale. Les Allemands vaincus n’étaient pas les seuls à estimer la situation sans espoir. Lorsqu’Edmund Wilson arriva en juillet 1945 à Londres, il trouva les Anglais en état de dépression collective. Il régnait dans Londres une atmosphère qui lui rappela le désespoir qu’il avait ressenti à Moscou : «Comme tout est devenu soudain vide, morbide et absurde, à présent que la guerre est finie ! Maintenant que nous n’avons plus d’adversaires pour capter notre attention, nous sommes ramenés à notre piètre existence et à ce qu’elle a d’humiliant. Consacrant toute notre énergie à la destruction, nous n’avons rien pu construire chez nous, et nous rentrons dans un monde en ruine.» Que le continent dévasté pût avoir encore quelque avenir, personne n’osait le croire. S’agissant de l’Europe, l’histoire semblait avoir atteint son terme avec l’écrasant acte d’autodestruction que les Allemands avaient déclenché et parachevé avec une énergie acharnée…Si quelqu’un avait prophétisé devant les cavernicoles de Dresde ou de Varsovie un avenir comme celui de l’année 1990, ils l’auraient considéré comme fou. Mais, pour les gens d’aujourd’hui, leur propre passé est devenu tout aussi inimaginable. Ceux qui l’ont vécu l’ont depuis longtemps refoulé et oublié, et ceux qui sont nés après n’ont ni l’imagination ni les connaissances nécessaires pour se représenter cette époque lointaine. De fait, c’est difficile et de plus en plus difficile d’année en année, de se faire une image de l’état de notre continent à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les prosateurs, à l’exception de gens comme Böll, Primo Levi, Hans Werner Richter, Céline ou Malaparte, ont capitulé devant ce sujet ; la fameuse «littérature des ruines» n’a guère produit que ce slogan.»

George Steiner, spécialiste de littérature comparée qui a vécu de près l’Holocauste  dit-il autre chose ? «Entre le mois d’août 1914 et le mois de mai 1945, l’Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d’êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c’est qu’elle ait subsisté. Mais sa résurrection n’a été que partielle. L’Europe traverse aujourd’hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l’avenir.»

Relisons aussi «La diversité culturelle et l’Europe», un des chapitres de «Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui», le texte d’un autre homme-pont qui vient de disparaître, Jorge Semprun : «Car l’Europe, la figure spirituelle de l’Europe, est un produit de l’histoire, un produit des luttes sociales, ethniques et religieuses. L’Europe n’est pas le résultat épuré d’une idée philosophique : elle est le résultat épais, dense, parfois opaque et tragique de longs siècles d’affrontements et de brassages, d’invasions et de résistances

Voilà donc un ensemble de personnalités pessimistes à propos de la situation présente et pourtant toutes admiratives devant l’extraordinaire miracle d’un continent où nous avons appris à abandonner une partie de nos préventions envers les autres et où les programmes d’échanges ont permis à ses jeunes de circuler et de vivre ensemble une partie de leurs études, mais où, en même temps, il est devenu difficile d’imaginer qu’ils auront vraiment la possibilité de trouver le moyen de mettre en action ce qu’ils ont appris ensemble.

En un sens Erasmus n’arrive toujours pas à avancer la main dans la main avec Keynes, parce que l’économie n’a plus aucun rapport avec la réalité du travail et de la circulation des hommes.

Pourtant, nous avons, du premier paragraphe jusqu’au dernier, mis en avant les textes  d’hommes-ponts, de ceux qui nous secouent et nous nourrissent, pour que les débats ne restent pas de simples moyens de communication télévisuelle, conçus sur les plateaux contradictoires des équilibres électoraux, mais donnent une amorce à la construction de la phase suivante, une sorte de Troisième Vague, la plus difficile de toutes, puisqu’elle doit réconcilier les civilisations, dégager des leçons de leurs contradictions, sans considérer a priori que l’étranger est inférieur.

Comme l’explique Françoise Héritier, une femme-pont parmi les plus lucides : «La réflexion de Claude Lévi-Strauss a porté sur ce point: la nécessité pour les humains de se marier entre groupes distincts de consanguinité (diversement définie) d’où l’instauration de la prohibition de l’inceste, qui transforme les ennemis d’hier en alliés coopératifs aujourd’hui et en consanguins demain. Quand un mariage scelle l’alliance entre deux groupes, les enfants issus de cette union considèrent les membres de ces groupes comme la famille de leurs grands-parents

Il faut alors tout espérer des mariages Erasmus et des Auberges espagnoles dans une Europe qui retrouvera peu à peu sa fascination pour l’ailleurs et pour l’autre.

Bibliographie indicative

Collectif. Ecrire les frontières. Le Pont de l’Europe. Grenzüberschreibung. Die Europabrücke. Editions du Conseil de l’Europe, 1999.

Collectif. L’Europe XXL. Les Actes. Editions La Contre Allée, 2011.

Walter Barberis. Il bisogno di patria. Giulio Einaudi editore. 2004 et 2010.

Régis Debray. Eloge des frontières. Gallimard, 2010.

Hans Magnus Enzensberger. Feuilletage (Zickzack Aufsätze). L’infini. NRF Gallimard, 1998.

Hans Magnus Enzensberger.  Hammerstein ou l’Intransigeance. Une histoire allemande. Du monde entier. Gallimard, 2011.

Hans Magnus Enzensberger. Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. NRF Gallimard, 2011.

Bronisław Geremek. Les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne. Flammarion, 199.

Denis Guénoun. Hypothèses sur l’Europe. Un essai de philosophie. Circé, 2000.

Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert. Europes. De l’Antiquité au XXe siècle. Anthologie critique et commentée. Bouquins. Robert Laffont, 2000.

Claudio Magris. Danube (Danubio, 1986). Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Geert Mak. Voyage d’un Européen à travers le siècle. Gallimard, 2007.

Predrag Matvejević. Bréviaire méditerranéen. Fayard, 1992

Alexandru Paleologu. L’Occident est à l’Est. EST-Samuel Tastet éditeur, 2001.

Andrei Pleşu. Pitoresc şi melancolie (« The Picturesque and melancholy »), Univers, 1980. Pittoresque et mélancolie : Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne. Somogy, 2007.

Jorge Semprun. Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Champs essais, 2010.

Georges Soros. La Vérité sur la crise financière. The new paradigm for financial markets – The credit crisis of 2008 and what it means. Denoël, 2008.

George Steiner. Poésie de la pensée. NRF Gallimard, 2011.

Luc Van Middelaar. Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard, 2012.

Jean-Pierre Vernant. La Traversée des frontières, Paris, Le Seuil,  La librairie du XXIe siècle, 2004.

Citations :

Jean-PierreVernant répondait à l’Express, le 1er décembre 2004. «Hestia et Hermès sont deux dieux très opposés mais toujours associés dans les hymnes alors qu’ils ne sont même pas parents et que rien ne vient justifier pareille association. Pourquoi? Les Grecs les associaient pour dire l’opposition très nette entre les biens accumulés dans la maison (sur lesquels veille Hestia, protectrice des foyers) et les biens marchands, la valeur qui circule (sur lesquels veille Hermès, patron des commerçants et des voyageurs): Hestia repousse tous les mariages qui lui sont proposés. Mais une part d’elle-même, je le montre, appartient à Hermès. D’une façon plus amusante, je m’interroge sur l’urbanisme de demain à partir d’Hestia et d’Hermès: déciderons-nous de privilégier un urbanisme où les gens auraient envie de rester confinés dans leur foyer ou bien de descendre dans les rues et d’investir les espaces publics?»

Georges Soros répondait à l’Express le 11 septembre 20008, en pleine crise : «Les acteurs du marché financier croient, comme l’enseigne la théorie économique, que les marchés tendent naturellement vers l’équilibre de l’offre et de la demande, et que les déviations par rapport à cet équilibre sont le fruit du hasard. Ils pensent aussi qu’ils disposent d’une information complète. Toute leur appréciation des risques est fondée sur ces hypothèses. Or elles sont fausses ! L’économie et la finance ne sont pas des sciences exactes, le facteur humain y joue un rôle fondamental et l’homme, par définition, commet des erreurs… Ces erreurs, ces idées fausses, affectent les prix du marché, qui n’atteint jamais l’équilibre. Quand les prix montent, les marchés sont trop confiants et les acheteurs affluent, et quand les prix baissent, c’est le contraire. Voilà pourquoi, lorsqu’une bulle se forme, il n’y a aucune chance qu’elle se dégonfle en douceur. C’est ce que j’appelle le «boom bust» : d’abord l’expansion, longue, en accélération progressive, puis la contraction, soudaine et brutale.»

Une autre citation de Andrei Pleşu à propos de la nécessité de prendre le temps de la construction européenne : «Vous savez, moi, je déteste voyager. Je déteste les lieux de voyage, les aéroports, les gares. Je suis lent et mélancolique, je n’aime pas le mouvement, je préfère rester assis sans bouger – c’est mon côté «turc». Bien sûr, les médecins qui s’occupent de moi sont horrifiés par mes discours sédentaristes. Mais quand l’inventeur du jogging est mort à 62 ans, pendant son jogging, c’était pour moi une victoire personnelle ! Je répondrai quand même à votre question, en citant Georges Steiner qui, dans un très beau texte sur l’idée d’Europe, écrit que l’Europe est le seul continent du monde où l’on peut voyager à pied. Cela n’est possible nulle part ailleurs ! Brancusi par exemple, est parti de Roumanie et a parcouru toute la distance entre sa ville natale et Paris à pied, comme jeune homme qui voulait conquérir la métropole. L’Europe n’est pas faite pour la vitesse

Mikis Theodorakis (Photo Fabien Perrier) interviewé dans l’Humanité 4 novembre 2011 : «Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. (…) Leurs programmes de «sauvetage de la Grèce» aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle. Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne. La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elles-mêmes générées sous forme de dettes. Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté  et d’Europe. (…) Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. (…) Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en Tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme.»

Et pour finir par de l’humour anglais : «La prochaine fois que tous ces chefs d’Etat se retrouveront pour un sommet, enfermons-les à double tour jusqu’à ce qu’ils aient approuvé la directive Services et se soient mis d’accord sur une prise électrique commune.» The Daily Telegraph

Le Centre d’information sur l’Allemagne, CIDAL a également publié un dossier de grande qualité sur la crise.