L’Europe des frontières

« Ce qu’il y a de plus profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance. »

Régis Debray

Lorsque j’emploie au pluriel le mot frontières aujourd’hui, je ne peux me départir de l’impression que j’utilise un gros mot. Un mot qui se propage sans concept clair, sans définition précise, mais que le discours politique manipule à ses fins entre célébration du global et refuge dans le local. C’était le cas en France de manière outrecuidante pendant les derniers temps d’une campagne présidentielle détestable, mais c’est aussi le cas en Hongrie ou aux Pays-Bas tous les jours. Un mot employé au pluriel comme un étendard auquel se rallier ou comme une muleta dans les replis de laquelle amener le taureau à se précipiter. Les manipulateurs semblent peu se soucier de la dangerosité de l’explosif.

Itinéraires et frontières

Je suis conscient que parmi les itinéraires culturels, comme dans certains secteurs de l’humanitaire, l’affirmation positive d’espaces sans frontières est devenue une sorte d’appel révolutionnaire ou d’invitation  à la transgression et au devoir d’ingérence. En 1987, le second grand thème d’itinéraire européen reconnu par le Conseil de l’Europe a pris pour nom « Architecture sans frontières ». Il souhaitait, à petite échelle il est vrai, souligner une évidence qui s’oublie facilement, celle d’unités géographiques et humaines persistant dans la longue durée, quels que soient les découpages administratifs et politiques que des traités ont imposés aux habitants dans le passé.

Il existe en effet une maison rurale « mosellane », comme il existe un dialecte, devenu langue officielle au Luxembourg, le « francique mosellan ». L’une et l’autre « parlent » de manière complémentaire de la vie quotidienne, langue maternelle ou bâti sans architecte hérité des parents. Le vocabulaire, comme le crépis des maisons sont des expressions vernaculaires qui sont nées dans un espace politique tourné vers les Habsbourgs durant une longue période de paix, qui ont survécu à une emprise germanique autoritaire et se sont finalement trouvées au cœur même d’une Europe politique en train de se constituer, en faisant partie des symboles d’un cœur d’Europe baptisé SarLorLux, puis Grande Région. Ils continuent de ce fait, en tant que symboles, à inspirer une réflexion beaucoup plus universelle sur la question du dialogue transfrontalier.

Maison rurale, Luxembourg

Si je suis amené à présenter un parcours historique des itinéraires culturels, en regroupant par famille des thèmes un peu dispersés et en tentant de désigner les points d’inflexion qui ont marqué pour moi vingt-cinq années d’histoire, je m’arrête un instant sur la césure du début des années quatre-vingt-dix qui a suivi la ratification de la Convention culturelle européenne par les pays d’Europe centrale et orientale. Je présente quelques diapositives que j’inscris sous le titre : « Une autre vision de l’Europe » : celle qu’ont apportés ces tracés qui traversent et transpercent les frontières et donc qui relient les Européens au lieu de les séparer. Je le fais sur une carte de l’Europe débarrassée de ses césures, comme celle qui figure sur les coupures en euros. Contrairement aux cartes murales qui entouraient nos classes il y a plusieurs dizaines d’années et qui continuaient à célébrer les Empires coloniaux en les limitant et en les recouvrant de couleurs symboliques, les cartes Google nous ont amené peu à peu à éviter de nous poser de véritables questions sur la réalité des continuités non segmentées qu’elles nous font survoler. Pour bien comprendre cette nouvelle vision de l’Europe, il faut pourtant revenir aux fondamentaux des frontières dites naturelles et de leur mobilité paradoxale en fonction de traités internationaux. Je nuance donc le propos en montrant que le plus souvent, ce ne sont pas tant les états – ou les nations – qui sont ainsi transcendés par les itinéraires, mais au contraire des régions administratives circonscrites qui sont traversées et reliées par eux de manière opérationnelle et dont l’autonomie administrative rend possible leurs coopérations mutuelles indépendamment des Etats où elles se trouvent.

Via Regia

Ceci dit, créer une circulation et renforcer des coopérations entre la Galicie Ukrainienne et la Galice espagnole, comme le fait la « Via Regia » et ainsi avec toutes les régions situées le long de ce parcours, en retrouvant un des grands couloirs historiques de l’Europe, pour ne pas dire un corridor culturel, est autrement plus symbolique à mon sens que de proposer aux Européens de parcourir aujourd’hui la ligne de fracture que l’on a baptisé « Rideau de Fer ». Deux étudiants en architecture paysagiste (Atelier Limo) ont fait il y a peu d’années un relevé complet de l’ancienne frontière en posant un constat remarquable et en relevant toutes les traces des blessures qui sont encore lisibles, afin de garder la mémoire de la manière dont cette balafre va se réparer, ou non. Ils ont fait un parcours sensible et précis, ont enregistré la parole de ceux qui y vivent (Border speaking) et ils nous demandent ainsi de prendre conscience de la manière dont ces espaces vivent ou plutôt tentent de revivre, entre reprise des activités traditionnelles et installation permanente de zones de non-droit propices aux commerces en tous genres, y compris celui des êtres humains.

Je ne sais pas si « l’Iron Curtain Trail », route cyclable qui se met en place à grands frais le long du rideau sinistre, à l’initiative d’un député européen et en relation avec l’Association Eurovélo, vaudra mieux pour la conscience d’une Europe en reconstruction qu’une relation active et concrète avec cet espace citoyen chargé d’une mémoire à  reconquérir et à aprivoiser, que visaient les paysagistes et où ils continuent à travailler. Avec ce tracé négocié entre vainqueurs, pour assurer un soit disant équilibre mondial consenti par deux superpuissances au mépris des habitants, nous ne sommes pourtant pas si loin de celui d’une autre route historique autrement plus riche de communication et de mémoire sur la longue durée; la Route de l’Ambre. Lien Nord Sud, cette fois qui nous donne plus à raconter que la pose de barbelés, de miradors et de murs, où toute respiration entre deux camps a été punie de mort pendant quarante ans.

La Route de l’Ambre, à l’égale de la Via Regia, récapitule une histoire de transports, d’échanges et de liens et non une plaie ouverte qui doit se cicatriser, en sortant des opérations mémorielles.

Border speaking

Discours sans fondements

« La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » affirme Régis Debray. Il justifie par ces mots le choix que j’ai fait de consacrer un ensemble de textes aux hommes-ponts, tout en me demandant pourtant de ne pas oublier de célébrer également « ces féconds androgynes que sont les hommes-frontières », citoyens de plusieurs mondes à la fois qui ne franchissent les frontières que pour s’assurer du caractère fécond des limites posées entre des espaces pour lesquels ils établissent des ponts dans leurs propres vies. « J’aime les hommes-frontières, comme Claudio Magris ou Jorge Semprun qui ont pu démultiplier leurs identités, susciter des rencontres. J’aime aussi les Belges, plus frontaliers que nous, c’est-à-dire multilingues. Une frontière, pour moi ne donne pas envie de rester chez soi, mais d’aller voir ailleurs.  C’est une invitation aux plaisirs du dépaysement et de la transgression » dit-il encore dans une interview.

Je ne peux éviter d’ajouter une citation qui vient compléter la longue entreprise de mémorialisation des Ponts de l’Europe par laquelle j’ai commencé ce blog il y a déjà trois mois. Avec son humour cinglant, le médiologue s’en amuse : « Vous devinerez pourquoi, avec un aussi lourd casier judiciaire, l’allégorie du pont sert de leitmotiv aux coupures de l’euro. Ce signe monétaire, pictogramme étique n’a qu’une excuse : c’est un signe d’expiation. Cachez, ponts suspendus sur le vide, ces frontières que je ne saurais voir. ». Voilà donc mon parcours de ces trois derniers mois ainsi réinscrit dans un cercle.

Je regardais vraiment par hasard il y a peu le film où Denis Podalydès joue avec tant de vraisemblance le rôle de ce Président que le résultat des élections a relégué maintenant à l’arrière-plan, « La conquête ». L’acteur avoue : « La cruauté de Sarkozy dans certaines scènes m’amusait follement. Comme un plaisir de jeu enfantin. Que je sois à charge ou à décharge, je m’en fiche. Le jeu d’acteur est, en ce sens, très immoral. » Et s’il est d’une immoralité utile, c’est qu’il met en perspective, par distanciation, une immoralité elle-même très inquiétante. La scène la plus étrange pour ceux des spectateurs qui ont déjà eu à préparer des discours pour des responsables politiques, est celle où le Président travaille avec sa plume « intellectuelle », Henri Guaino et le félicite pour les personnages historiques qu’il a su mobiliser, de droite et de gauche, dans le texte qu’il va prononcer.

La conquête

Non pas que l’on doive condamner le fait de mettre dans la bouche d’un médiateur une réflexion qu’il épouse mais qu’il n’a pas le temps de rédiger lui-même, ou du moins de la mettre dans une forme qui soit à la hauteur de ses idées. Je me rappelle toujours avec délice l’anecdote que me rapportait Andrei Plesu en 1997 sur le premier discours qu’il eut à préparer en tant que Ministre de la culture de Roumanie en 1990. Un fonctionnaire qui est resté en poste encore au moins dix années puisque je l’ai connu, n’a jamais voulu croire ni accepter que le Ministre, pourtant grand intellectuel et philosophe veuille écrire son intervention lui-même. « Mais ça ne se fait pas » lui dit-il, complètement perdu par ce qui, pour lui, était une véritable révolution vraisemblablement plus forte que les événements de décembre 1989 qui l’avaient laissé en place sans qu’il soit inquiété.

Mais dans le cas du Président français et de son conseiller, la liste serait longue des phrases qui ne sont que de circonstances, même si elles mériteraient qu’on s’y rallie si elles avaient représenté de véritables convictions. Le réquisitoire de Jean-Noël Jeanneney, l’Etat blessé l’évoque avec suffisamment de détails. Mais le plus révoltant à mes yeux a été la manipulation éhontée de l’idée – je devrais dire du gros mot en effet – de frontières en fin de parcours le 29 avril 2012 à Toulouse.

Si on évoque les discours, alors il faut citer. Un journaliste de France 24 écrit à ce propos : « Fort de ces cautions, le président-candidat s’est lancé dans un long éloge de la nation et des frontières sous toutes leurs formes, avec des accents plus à même de séduire les électeurs des extrêmes, inquiets de la mondialisation, que ceux du centre. « Quand on nie l’importance de la nation on ouvre la porte à la loi des communautés et des tribus », a dit le chef de l’Etat, qui a jugé « indissociables » les questions nationale et sociale. « Je ne me résignerai jamais à l’aplatissement du monde – une seule langue, une seule culture, un seul mode de vie, une seule gastronomie, un seul territoire (…) Je n’accepterai pas que nous disparaissions en tant que civilisation », a-t-il ajouté. Il a assuré qu’il ne s’agissait pas pour la France de s’abandonner au protectionnisme, de s’isoler ou de se fermer à toute immigration mais au contraire de rester « un pays ouvert ». « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. »…« Je veux mettre les frontières au cœur de la politique parce que je veux une Europe qui protège et non une Europe qui expose », a-t-il ajouté. « Parce que je ne veux pas d’un monde où tout se vaut, où il n’y a pas de limite, plus de repères. »

Sans fondement théorique et dans le seul souci de l’efficacité immédiate, ces propos ont été ainsi repris et développés après ceux de la place de la Concorde quelques jours avant, le 15 avril, mais à Toulouse il s’agissait d’un texte beaucoup plus écrit où des analystes étaient cette fois convoqués clairement, tel Régis Debray lui-même. Ce dernier a réagi – vais-je dire à nouveau – avec un humour cinglant, sur diverses antennes dont France 3, dans un affrontement direct avec l’auteur du texte, et donc avec celui qui avait fait venir certaines citations de son ouvrage « L’éloge des frontières » dans la bouche présidentielle, en les sortant de leur contexte original.

On ne peut tout célébrer de cet affrontement, et pourtant, ce n’est pas tant la « tenue » de la discussion qui doit être considérée, mais le fait que la chaîne de télévision ait offert à chaque spectateur l’occasion de faire la différence entre un penseur et un « storyteller ».

Exemples.

Régis Debray: « Je ne vais pas chipoter sur la définition de la frontière : une limite hospitalière garante de la diversité du monde et des hommes. Ce qui me chagrine et pourrait me faire frémir, c’est l’idée subliminale. Pas qu’il y ait une limite entre la France et l’Allemagne, mais une frontière à tracer entre les Français de souche, les vrais français et les Français d’apparence qui n’auraient pas la bonne généalogie. Comme s’il y avait dans le public la peur du mélange », avant de citer Malraux «  La culture c’est accomplir le rêve de la France et accueillir le génie du Monde » et conclure : « Quand on limite les visas des étudiants étrangers, qu’on fait la chasse aux Roms. Je dirais : Malraux pas content ».

Régis Debray encore : « J’ai eu le sentiment d’une bouffée malodorante et qui venait d’en haut.  La France a besoin de frontières, pas pour s’enfermer mais pour échanger. L’être et la limite adviennent ensemble. Les rives sont la chance du fleuve, elles l’empêchent de devenir marécage ».

Régis Debray enfin : « Avec la fonction de speechwriter, le président est en état de ventriloque, il articule des idées qui ne sont pas les siennes. Avec Guaino, c’est devenu une fonction officielle. Je n’aime pas cette division du travail. Sarkozy paye cette désacralisation du pouvoir. De même qu’on ne peut pas être représenté par un Monsieur en T-Shirt. Il y a un ADN français qui a refusé cela, même si Sarkozy a tenté de corriger son tempérament américain »

Henri Guaino : « Il n’y a jamais eu de volonté de désacraliser. Aujourd’hui, il n’y a plus d’intimité. Il (le Président) vit même difficilement cette inquisition permanente des médias sur sa vie privée. En revanche, il montre tout ce qu’il ressent. Je dirais « humain, trop humain ». Et ça perturbe un peu le corps sacré du roi. On peut lui faire le reproche, mais c’est bien sévère ».

Les Français ont donc été sévères jusqu’au bout, avec juste raison, dans leur majorité, en changeant celui qui assure la fonction symbolique de l’Etat et de la Nation. Ils auraient sûrement dû l’être plus tôt !

Fondements sans discours

Il existe bien sûr une anthropologie de la frontière. « Si la notion de frontière est « bonne à penser », c’est qu’elle est au cœur de l’activité symbolique qui, dès l’apparition du langage, si l’on suit Lévi-Strauss, s’est employée à faire signifier l’univers, à donner un sens au monde pour le rendre vivable. Or cette activité, pour l’essentiel, a consisté à opposer des catégories comme le masculin et le féminin, le chaud et le froid, la terre et le ciel, le sec et l’humide, pour symboliser l’espace et le compartimenter » affirme Marc Augé.

Mais ce dernier et Régis Debray souhaitent tous deux sortir de cet ordre binaire parce que la pensée a singulièrement évolué sur cette question en privilégiant les continuités, les zones de glissement ou les zones de frottement et qu’il faut absolument penser et argumenter le fait que la fin d’un face à face entre deux blocs n’a pas signifié la fin de l’histoire, par le simple miracle de l’arrêt des oppositions entre totalitarisme et démocratie. « Dans un monde « surmoderne », soumis à la triple accélération des connaissances, des technologies et du marché, l’écart est chaque jour plus grand entre la représentation d’une globalité sans frontières qui permettrait aux biens, aux hommes, aux images et aux messages de circuler sans limitation et la réalité d’une planète divisée, fragmentée, où les divisions déniées par l’idéologie du système se retrouvent au cœur même de ce système » écrit encore Marc Augé. On comprendra donc que la bataille n’est pas tant d’en finir avec les frontières, mais d’en terminer avec des inégalités monstrueuses qui se sont sans cesse renforcées.

En face de l’affirmation incantatoire du Président citée plus haut : « Mais je veux des frontières respectées, des frontières défendues, des frontières qui permettent d’assurer la maîtrise de l’immigration, de faire respecter la réciprocité dans les échanges commerciaux et de lutter contre l’évasion fiscale. », Marc Augé écrit : « Les migrations des pays pauvres vers les pays riches prennent souvent des formes tragiques et ce sont les pays libéraux qui érigent des murs pour se protéger des immigrés clandestins. De nouvelles frontières se dessinent ou plutôt de nouvelles barrières se dressent, soit entre pays pauvres et pays riches soit, à l’intérieur même des pays sous-développés et des pays émergents, entre les secteurs riches figurant sur le réseau de la globalisation technologique et économique et les autres. »

L’incantation ne vaut rien face à l’analyse. Or le plus étrange est que l’incantation n’est pas seulement l’apanage de ceux qui veulent semer le doute ou susciter la peur, elle existe également du côté de ceux qui voudraient que le mot même de frontière disparaisse. Ainsi le site Rue 89 en traduisant en français un texte de  Robert Zaretsky, « professeur d’histoire de la France à l’Université de Houston » titrait fin décembre 2010 lors de la parution du livre de Régis Debray : Debray dans le sillon de Le Pen et Barrès.  Et voici un extrait significatif de l’article : « Debray ne s’embarrasse pas de répondre à la question (qu’est-ce que la France, au juste, cherche à filtrer ?), mais plusieurs de ses contemporains plus conservateurs le font pour lui. Les racines de leur réponse sont à chercher chez un écrivain de la fin du XIXe siècle dont Debray se fait souvent l’écho : le nationaliste Maurice Barrès. Dans « Les Déracinés » (1897), Barrès explorait les effets de la raison abstraite et des principes universels, enseignés par des professeurs qui se nourrissaient d’idéalisme kantien plutôt que de saucisses alsaciennes, sur la jeunesse du pays. Pour Barrès, le résultat ne pouvait être qu’un peuple décadent et le déclin national. Debray n’est certainement pas un irrationaliste, et encore moins un antisémite, comme l’était Barrès. Mais les deux auteurs partagent la même obsession des frontières. Ce que Barrès nommait cosmopolitisme, Debray le nomme mondialisation, ce que Barrès redoutait dans l’idéalisme kantien, Debray le voit dans le capitalisme d’entreprise. Si la terre et les morts, comme le déclarait Barrès (et comme Debray le pense sans équivoque) est le fondement de la nation française, que se passe-t-il quand les centres commerciaux, les MacDonald – ou encore, disons-le, les musulmans- les envahissent ? »

En fait Régis Debray ne s’est pas placé dans la lutte directe contre la stigmatisation des musulmans, ou plus largement des Arabes, devenus en France symboles de l’Autre, comme les Juifs l’ont étés à une période dramatique précédente, mais dans une approche ontologique qui doit permettre de répondre à deux caricatures aussi malsaines l’une que l’autre : la célébration du libre-échange universel et celle du protectionnisme absolu.

Mais en fait, je ne m’intéresse pas seulement à ce texte et à cette discussion pour que la raison et la réflexion prennent le pas sur l’émotion du combat, mais parce qu’ils fondent tout aussi bien la question de l’importance anthropologique de l’itinéraire et de l’itinérance sur laquelle je travaille depuis vingt-cinq ans. L’itinéraire peut être ligne fermée qui délimite et qui revient à son point de départ et permet au sédentaire de se sentir chez soi, ou bien une ligne fuyante qui crée le paysage et permet au nomade de désigner la direction de l’aventure. En ce sens, Abel et Caïn sont bien les deux faces d’un même symbole puisque le premier trace le chemin du troupeau et que le second trace le sillon du labour. Un tracé peut donc enfermer dans le plus proche  et clore l’horizon ou bien désigner l’espace du lointain. Mais si l’acceptation de l’offrande par Dieu a récompensé l’un des frères contre l’autre, le meurtre a paradoxalement désigné celui qui serait protégé de toute éternité en parcourant le monde, le meurtrier. Les identités meurtrières peuvent certainement être combattues par le voyage, et en tout cas par la rencontre avec l’autre. De là à dire que Dieu protège celui dont le parcours constitue une rédemption possible, il n’y a qu’un pas.

La ligne structure, mais c’est bien l’homme qui en décide l’usage et en choisit le fruit, en fait une défense ou un accueil. « Un pays comme un individu peuvent mourir de deux manières : dans un étouffoir ou dans les courants d’air. Muré ou béant. » écrit Debray qui ajoute pour me plaire : « La frontière a cette vertu, qui n’est pas seulement esthétique, de « charmer la route », en mettant un milieu plus ou moins anodin sous tension. Rien ne peut faire qu’il n’y ait du frisson au bout de l’allée, une île de Cythère à l’horizon de l’embarcadère. Là où le chemin creux s’enfonce dans le sous-bois le monde se ré-enchante. »

La vraie question de Schengen et des frontières de l’Union

Dans la compétition ouverte en avril dernier entre celui et celle qui, de droite ou d’extrême droite, serait le vrai champion de la frontière étanche, le Président français n’a pas hésité une seconde à mettre en accusation les Accords de Schengen (1985), ou plus précisément la Convention du même nom (1990) et a même plus largement stigmatisé les mécanismes de la construction européenne et de ce fait, les acquis de son élargissement à l’Est. J’ai déjà cité les propos extraits de la Lettre qu’il a adressée aux Français « L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. » C’est faire bien peu de cas de l’opinion des citoyens « nationaux » auxquels on s’adresse ainsi à peu de distance de leur vote, alors qu’on les a consultés régulièrement comme citoyens « européens ».

La réalité des décisions de l’Union est bien moins caricaturale et la simplification outrancière à elle seule disqualifie le propos qui est somme toute plutôt méprisable.

 

Vaclav Havel l’avait très vite écrit (A Call for Sacrifice. The Co-Responsibility of the West) en 1994 : « Quatre ans après la chute du communisme, on peut dire sans exagération que cet événement historique capital a causé quelques grands maux de tête à l’Occident démocratique. » Que dirait-il aujourd’hui quand, outre les frontières côtières, les chefs d’Etat des vingt-sept se posent régulièrement la question de la frontière de l’Est en reprenant pour un temps la remarque prêtée à Catherine la Grande : « La seule façon de défendre des frontières, c’est de les repousser. » ?

 

Ma grande aide en matière d’analyse des étapes du passage à l’Europe, Luuk van Middelaar souligne que pour finaliser le Traité de Lisbonne, sans écrire le gros mot en question, les rédacteurs ont évoqué « une politique de voisinage ». Il pense bien sûr aux pays de la CEI, aux pays du Caucase du sud ou à la Turquie, déjà membres du Conseil de l’Europe et à propos desquels il affirme non sans un grand optimisme : « Au final, on va probablement vers une Union de 35 membres, un total de 40 n’étant pas à exclure. » Voilà qui ne va certainement plus vraiment de soi face au drame économique qui ébranle la monnaie unique et justifie les pires arguments de ceux qui veulent rétablir à l’intérieur même de l’espace Schengen des contrôles renforcés aux frontières. Le départ en masse des citoyens libyens au moment de la guerre civile, les drames qui surviennent régulièrement au large de Malte et de la Sicile ou en face de Gibraltar, le scandale récurrent de l’île de Lampedusa où les camps d’internement n’osent pas dire leur nom, n’ont pas peu fait pour fournir des justifications à la demande de certains pays européens, dont la France et l’Allemagne, d’une réforme de Schengen, afin de permettre, dans des situations exceptionnelles, un rétablissement temporaire des frontières intérieures. Une telle procédure est déjà prévue par l’article 2.2 pour des raisons d’ordre public ou de sécurité et a joué récemment pour protéger la tenue de certaines réunions internationales dont on craignait qu’elles fussent troublées par des contestataires violents.

Entre campagne électorale et peur du lendemain, les ministres et les chefs d’Etats donnent ainsi, trop souvent l’impression de naviguer à vue, voire même de se déplacer les yeux bandés, comme le montrait une récente caricature.

Compétences et codécisions

Une première réunion des ministres européens de l’intérieur allant dans le sens de cette révision a eu lieu le 11 avril 2011. Depuis, les débats au sein du Parlement européen se sont intensifiés. Le 4 mai 2011, la députée Sylvie Guillaume signait un texte intitulé « Schengen et les opportunistes ». On y lit : « Hasard du calendrier, nous examinons également en ce moment au Parlement européen un rapport sur l’évaluation et le suivi de l’application des accords de Schengen. Qu’y découvre-t-on ? Que les États n’ont font qu’à leur guise ; les mêmes voient d’ailleurs d’un très mauvais œil que le Parlement européen ait son mot à dire sur la façon dont ils appliquent (ou pas) les règles communes. Encore mieux : à l’occasion de la négociation sur l’entrée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen, les gouvernements sont enclins à vouloir instaurer un mécanisme de suivi différencié, au motif que ces « nouveaux » entrants doivent être surveillés de plus près que les anciens. De là à imaginer que ce télescopage sur les dossiers Schengen donne lieu à un vaste marchandage, il n’y a qu’un pas ! »… « Il ne faut pas tergiverser : accéder aux demandes de modification des accords Schengen, laisser ainsi s’instaurer un espace de libre circulation à plusieurs vitesses, reviendrait à saper l’un des acquis les plus importants de la construction européenne. Bien qu’il soit très à la mode d’en réclamer le détricotage, l’Union européenne, au premier rang de laquelle la Commission européenne doit tenir bon. L’opportunisme politique ne doit pas prendre le pas sur un demi-siècle de confiance entre les États. »

Ce texte est prémonitoire du récent conflit qui vient de marquer – de manière à mes yeux positive – le jeu démocratique essentiel au bon fonctionnement de l’Union européenne.

La réunion du Conseil européen des 23-24 juin 2011 a examiné la question, en tentant de trouver un consensus, mais c’est le projet de réforme de l’espace Schengen adopté le jeudi 7 juin 2012 par les ministres de l’intérieur qui a mis le feu aux poudres. Martin Schulz, le président socialiste du Parlement a indiqué, lundi 11 juin, que son assemblée comptait mener « une lutte résolue » contre ce projet de modifier la base juridique pour évaluer le fonctionnement de l’espace sans visa et sans frontières intérieures. Il a évoqué une atteinte aux « droits de base » des citoyens européens. « Les députés ne laisseront pas le Conseil saper le processus de codécision au cœur de la démocratie européenne »,  a déclaré par exemple Hélène Flautre, élue du groupe des Verts. C’est donc une nouvelle joute qui s’annonce entre le Conseil et le Parlement sur la question des libertés. Et, cette fois, la Commission européenne est du côté des eurodéputés : Cecilia Malmström, commissaire aux affaires intérieures, a jugé « décevant » l’accord des Ministres, qui ôte il est vrai à la Commission de Bruxelles l’essentiel de l’évaluation des situations pouvant conduire à un rétablissement des contrôles. Les services de Mme Malmström tablent ainsi sur la mobilisation des eurodéputés en vue d’une remise en cause de l’accord conclu. Celui-ci était pourtant censé mettre un point final au long débat, initié notamment par les autorités françaises avant la présidentielle, sur la « gouvernance » de Schengen et aboutir lors de la prochaine réunion du Conseil européen.

Conférence de presse de Martin Schulz le 11 juin à Strasbourg

La Conférence des présidents du Parlement européen a également décidé de retirer de l’ordre du jour de la session plénière de juillet, le rapport de Carlos Coelho sur une proposition concernant un mécanisme d’évaluation et de suivi Schengen ainsi que le rapport de Renate Weber sur la réintroduction de contrôles aux frontières. « C’est la première fois qu’en cours de processus législatif, l’une des instances colégislatives exclut l’autre. L’approche du Conseil Justice et Affaires intérieures du 7 juin est une gifle pour la démocratie parlementaire et est inacceptable pour les représentants, directement élus, des citoyens européens. C’est pourquoi la Conférence des présidents a été contrainte de prendre ces mesures sévères. »

On voit que des concepts fondateurs, quand ils deviennent des gros mots, manipulés à tort et à travers à Paris, Berlin, Copenhague ou Bruxelles peuvent, comme les battements des ailes de papillon, déclencher une tempête à Strasbourg et que la force des mots de Martin Schulz quand ils s’appuient sur la représentation citoyenne sont autrement convaincants : « Dans une Union d’États et de citoyens, il est gênant de constater que des gouvernements nationaux cherchent à exclure les représentants des citoyens dans des questions liées aux droits individuels. La libre circulation dans un espace sans frontières intérieures constitue un pilier de l’Union européenne – un bénéfice des plus tangibles – et le Parlement européen s’emploiera à la renforcer. »

Devant les positions ainsi posées clairement, je tiens à souligner de nouveau cette belle affirmation : « La frontière est d’abord une affaire intellectuelle et morale. » Et on peut ajouter : Un sujet de droit reste un sujet, alors qu’un citoyen participe au processus de décision politique. Quels sont donc ces responsables qui font régulièrement semblant d’oublier  que depuis 1993 toute personne ayant la nationalité d’un Etat membre de l’Union européenne est aussi un citoyen de l’Union et que la seule entité qui les représente au plan européen est celle qu’ils élisent au suffrage universel ? Les chefs d’Etat ou de gouvernement qu’ils ont élus de manière directe ou indirecte dans leur propre état sont également leurs représentants et les citoyens sont en droit d’attendre que la démocratie avance lors de chaque nouvelle décision, et surtout quand il s’agit de droits fondamentaux.

Bibliographie

Marc Augé. Pour une anthropologie de la mobilité. Rivages poche / Petite Bibliothèque Payot. 2012.

Régis Debray. Eloge des frontières. NRF. Gallimard. 2010.

Jürgen Habermas. La constitution de l’Europe. NRF essais. Gallimard. 2012.

Luuk van Middelaar. Le passage de l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF. Gallimard. 2012.

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La politique de la chaise vide

Ce n’est pas que la campagne française pour l’élection présidentielle mérite cet honneur, tant elle met en avant des produits plutôt que des visions, mais il faut parfois que les expressions qui sont employées pour accompagner les biceps gonflés soient commentées à l’épreuve de l’histoire. J’ai entendu parler certains des candidats de la fin de l’euro, au mieux du retour à l’écu et du renforcement des frontières. Mais aussi de la fixation d’un plafond pour la cotisation de la France au budget de l’Union Européenne, budget qui est d’ailleurs en discussion pour la période 2014-2021 et reste donc encore ouvert.

« S’il est un fil rouge, dans cette campagne, dont M.Sarkozy conteste qu’elle soit ennuyeuse, c’est l’Europe. Une Europe référence et une Europe punching-ball, pour un candidat qui n’a de cesse de vouloir réconcilier la France du non avec celle du oui. M.Sarkozy est de ces hommes qui estiment que les actes du passé valent garantie pour l’avenir. Il refuse les reproches, se jugeant au-dessus de tout soupçon. « La France a suffisamment agi pour construire l’Europe et, récemment, pour lui éviter d’imploser. Elle n’a pas à s’excuser ou à se justifier de demander des changements profonds dans la manière de contrôler les frontières extérieures de l’Europe », peut-on lire dans sa « lettre ». » Voilà surtout ce qu’on peut lire dans Le Monde.

L’Europe à l’origine de grands maux est certes omniprésente dans les discours, mais l’Europe dans sa recherche de paix et de construction citoyenne, quand en-a-t-il été vraiment question ?

La Lettre aux Français

Au-delà de l’opinion du quotidien français, que dit, plus en détails, le candidat Président dans sa récente « Lettre aux Français », en dehors d’affirmer qu’on ne peut douter de son engagement pour l’Europe ? Les paragraphes affirmant son point de vue ont enfin le mérite d’être écrits. On peut donc les discuter.

Au premier plan, vient la notion de frontières, et même précisément de respect des frontières au-delà de l’Union européenne, mais aussi de l’évolution des tracés récents qui devraient être restaurés en suspendant même la Convention de Schengen, si la circulation interne devenait un danger. Le soupçon est d’ailleurs implicite, que ce danger est déjà devant nos fenêtres.

« L’Europe est un continent ouvert. Elle ne doit pas être un continent passoire. L’Europe est un continent tolérant. Elle ne peut pas être le continent de l’amalgame insipide de toutes les cultures. L’Europe a une identité. Ses racines plongent dans la culture gréco-latine d’abord, judéo-chrétienne ensuite, dans celle des Lumières et du rationalisme enfin. Son histoire est faite de guerres et de haines douloureuses, mais surmontées entre ses peuples. Les traumatismes des deux grands conflits mondiaux, de la décolonisation puis de la guerre froide sont encore présents dans les mémoires. Nous respectons le besoin d’identité et d’apaisement des peuples avec lesquels nous avons été en conflit. La culture des peuples européens et leur demande d’identité doivent aussi être respectées. ».

En second plan vient le reproche du fait accompli technocratique et de décisions dont les pays membres ne seraient pas responsables.

« L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. »

Monument à Schengen commémorant la Convention

Enfin, au troisième plan, on découvre l’analyse de l’exacerbation de la concurrence mondiale dont l’Europe n’aurait pas su se protéger.

« La France aura beau travailler de toutes ses forces et moderniser son économie, tout cela ne servira à rien si l’Europe continue d’avoir une politique commerciale aussi naïve. Aujourd’hui, le rôle de l’Europe doit être de nous protéger et de nous rendre plus forts dans la mondialisation. Une France plus compétitive dans une Europe mieux protégée, ce sont les deux faces d’une même politique… L’Europe ne peut pas rester indifférente aux effets de la mondialisation sur l’emploi et sur l’industrie européenne. Elle doit prendre des mesures pour concilier la liberté des échanges et la protection de nos emplois, de nos modes de vie, de nos valeurs, de notre protection sociale, de l’identité européenne. Maîtriser notre destin, c’est faire comprendre à l’Europe ce changement majeur de perspective. C’est à cette seule condition que reviendront l’espérance et l’adhésion des peuples européens au projet politique européen. »

On appréciera surtout cette référence finale à la Nation et au Peuple : « Souvenons-nous de ces paroles du général de Gaulle : «Si nous n’étions pas le peuple français, nous pourrions reculer devant la tâche. Mais nous sommes le peuple français.»

Voilà qui est écrit. Et il y a là en effet matière à analyse, autant sur les fondements de l’Europe que sur le risque d’une perte de souveraineté culturelle, sur le disfonctionnement démocratique de l’Union Européenne, que sur la question des identités multiples. Une analyse critique des bases de la citoyenneté européenne, en quelque sorte.

L’Europe, c’est les autres

Mais les lecteurs de cette Lettre qui ne sont pas au fait des mécanismes européens n’auront certainement pas vu que le candidat utilise parfois le terme Europe dans son sens géopolitique, comme un rassemblement de nations ayant, après de longs développements historiques, décidés de formaliser le partage de leurs différences, voire de leurs conflits. Mais bien plus souvent, le mot Europe semble caractériser une entité extérieure, un grand frère, un père, une mère, un couple, un enseignant…que sais-je ?, des individus qui ne sauraient pas gérer la vie familiale et n’écouteraient pas l’opinion de leurs enfants ou de leurs élèves.

En quelque sorte, l’Europe, c’est toujours les autres. Des autres d’ailleurs plutôt inconnus et irresponsables. Si cela me choque de la part d’un des participants de la table familiale et d’un participant – Président d’un pays fondateur – qui est justement un des grands frères, dont la parole compte un peu plus, parmi les paroles autorisées, c’est que pendant des années j’ai eu à faire face à ce raccourci où j’étais un peu englobé, sinon englué. « Vous qui représentez l’Europe », me disait-on !

Si nous ne cherchons pas qui, en effet, parle ou peut parler au nom de l’Europe et comment ce « nous l’Europe » a évolué, nous continuerons à suivre sans réfléchir des arguments populistes et à désigner de vagues boucs émissaires. Il faut que le pouvoir de la parole soit vraiment clarifié, même si cela retire de l’argumentaire électoraliste moralisateur une grande partie de sa substance pour provoquer enfin l’apparition d’une rigueur dans présentation des faits évoqués.

Si l’Europe dispose aujourd’hui d’un Président et d’un vice-Président, Luuk Van Middelaar (Le Passage à l’Europe) a une fois de plus raison de revenir à l’origine des pouvoirs. Il écrit page 37, au moment où il définit les sphères de décision et les sphères de parole : « Nombre d’acteurs politiques prennent aujourd’hui des décisions au nom de l’Europe. Sans qu’on se moque d’eux, leurs mesures étant d’ailleurs pour la plupart mises en œuvre et observées comme si tout allait de soi. Toutefois, on ne peut pas ne pas relever une rivalité entre différents représentants de cette entité. Ce sont entre autres les chefs de gouvernement lorsqu’ils se réunissent, les Présidents de la Commission et du Parlement, la Cour, le duo franco-allemand ou encore les trois grands pays qui parlent au nom de l’Europe. Mais ne bute-t-on pas bien souvent contre la pierre de touche de Bismarck (qui avait écrit en marge d’une lettre : « Pérorer sur l’Europe, c’est avoir tort. Notion géographique »), cette expression mal fondée qui permet de parler « au nom de » ? »

Mais c’est en page 58 qu’il esquisse une réponse éclairante par la mise en place de l’idée de deux sphères qui, depuis les années cinquante ont su s’équilibrer, en traversant des prises de pouvoir rendues légales par la Cour, des crises à l’issue presque fatale et des coups de bluff somptueux : « Au sein de la sphère continentale externe, rien n’a changé. Pas plus qu’à l’époque de Bismarck, personne ne saurait en appeler à l’Europe de façon crédible. Mais qu’en est-il de la sphère interne et de la sphère intermédiaire des Etats membres ? Comment se fait-il que nombre de chefs de gouvernement, de juges, de parlementaires, de ministres et de commissaires européens nous disent que l’Europe dit ceci ou que l’Europe pense cela, sans pourtant forcément convaincre le public, les uns enviant qui plus est le droit à la parole des autres ? »

La nécessité d’un Contrat social

A ce point-là du suspens, il faut bien sûr écrire : si vous voulez en savoir plus, lisez d’abord la première partie du « Passage à l’Europe » intitulée « Le secret de la table » et vous comprendrez la métaphore que j’employais en évoquant la table familiale, ou la table pédagogique. Ce n’est pas par élégance culturelle que l’auteur convoque Jean-Jacques Rousseau en exergue, mais parce que dans « Du contrat social », tout est dit : « La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose, au moins une fois, l’unanimité. » Unanimité, majorité, supra nationalité, droit à la subsidiarité, ces termes ressemblent à des pions ou à des cartes qui sont lancées à chaque réunion du Conseil européen et auxquels les Commissaires et les fonctionnaires de la Commission doivent en permanence faire référence.

Quiconque menace un blocage des décisions, comme le fait dans une certaine mesure le Président français, met en péril les développements qui ont suivi la mystérieuse naissance d’une entité politique. Plusieurs entités politiques européennes sont nées du même drame. Le légendaire et l’histoire sont en train de s’écrire à leur propos et dans cette année où Jean-Jacques Rousseau fait l’objet d’une célébration, on ne perdra pas son temps à relire, outre le Contrat social, les « Considérations sur le gouvernement de la Pologne ». Droit de veto ? « …bon dans la formation du Corps politique, ou quand il a toute sa perfection, mais absurde et funeste tant qu’il reste des changements à faire, et il est impossible qu’il n’en reste pas toujours, surtout dans un grand Etat entouré de voisins puissants et ambitieux. » Insupportable Rousseau, à qui pourtant on doit si souvent revenir.

Hôtel de Ville de Luxembourg

Le Compromis de Luxembourg

Le Président candidat devrait se souvenir que l’homme à qui il fait aujourd’hui référence, comme une des incarnations de la France qui l’ont précédé dans ce rôle, le Général de Gaulle, l’a aussi précédé dans l’idée de déserter la table familiale. L’enjeu de la crise de 1965 était majeur. Il résidait dans l’entrée en vigueur, à compter du 1er janvier 1966, du processus de décision à la majorité. La date en question figurait dans le Traité de Rome. Ceci dit, la référence au Général est habile et non dénuée de sens politique. Sauf que c’est faire référence à une bataille politique gagnée par la France, mais perdue par son chef. Peut-on vraiment mettre en jeu de tels risques, quarante-six années après la première grande crise sur les modes de décision européenne alors que le Traité de Lisbonne peine tellement sous les coups portés aux économies nationales ?

Il est un peu difficile de rentrer dans le détail, mais pour ceux qui s’en souviennent encore, tout part d’un voyage aux Etats-Unis du Président de la Commission européenne  qui est pratiquement reçu comme un chef d’Etat. Une espèce de coup de force supranational, faisant entrer la Commission dans un conflit de compétence avec les pays membres en matière de politique étrangère et de politique de sécurité. On est au printemps 1965 et j’ai déjà évoqué comment la question de cette représentation unique est restée en discussion jusque fin 2010.

On peut imaginer le choc du côté français, alors que le Général, afin de préciser le rapport de l’Europe aux patries, avait déclaré en conférence de presse dès le 15 mai 1962 : « La patrie est un élément humain, sentimental, alors que c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les Etats ! » Et il développe dans son style inimitable : « J’ai déjà dit et je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades. » Et encore : « Il n’y a pas moyen, à l’heure qu’il est, de faire en sorte qu’une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. »

C’est au sein du Conseil des ministres de juin 1965, sous présidence française, que la Commission tente de passer à un exercice pratique d’unanimité, à quelques mois de la mise en application du Traité de Rome sur cette question sensible. Il s’agit d’adopter un paquet de mesures liées habilement entre elles : la première porte sur les financements de l’agriculture – qui intéresse la France au premier chef, la seconde porte sur le budget de la Communauté et la troisième sur les compétences du Parlement. Pour tout dire, la Commission cherche à mettre en œuvre un budget excédentaire dont l’attribution de l’excédent serait sous sa compétence. Le Parlement pourrait alors apporter des modifications de répartition sans tenir compte de l’avis d’un des Etats membres qui s’y opposerait. Je me souviens encore du récit de cette réunion qu’en avait fait le Français Maurice Couve de Murville, Ministre des Affaires Etrangères à l’étrange sourire et au flegme inaliénable, en racontant que dans les négociations il fallait savoir se taire, même pendant des heures. Le Conseil des Ministres des Six se sépare sans pouvoir prendre de décision, même en ayant arrêté les pendules. Le Général rappelle à Paris quasiment toute la délégation française auprès de la Commission. Les journalistes parlent de la fin de la Communauté Européenne.

Il est bon de se souvenir que les représentants des cinq autres pays européens au Conseil des ministres signèrent sans la France un Accord constitutionnel où ils rappelaient que « Les gouvernements…estiment que la solution des problèmes devant lesquels les Communautés se trouvent placés doit être trouvée dans le cadre des Traités et de leurs Institutions. ».

Il faut aussi revenir parallèlement sur le vote historique aux élections présidentielles qui eut lieu en France en décembre de la même année. Le plus important syndicat paysan retira publiquement sa confiance au Général, tandis que deux candidats firent valoir leur sentiment résolument européen : Jean Lecanuel, volontariste de la supranationalité bénéficiant du soutien public de Jean Monnet et François Miterrand. Il s’agissait, même avec 45% des suffrages au premier tour et 55% au second d’un vote sanction. Le Général reprit donc la négociation européenne, en demandant à ce que la réunion du Conseil des ministres se fasse sans représentant de la Commission et en dehors de Bruxelles. C’est Luxembourg qui fut choisi et symboliquement retenu, puisqu’en 1952 la Haute Autorité s’était réunie là pour sa grande première. C’est à Pierre Werner qu’est revenu le soin de présenter le « Compromis de Luxembourg ». La règle du veto y est rétablie et la France revient à la table.

« Le génie du compromis réside dans le fait que les Six ont pu reporter durablement la décision (politique) cruciale tout en enjambant, en tant que Communauté le seuil (juridique) du 1er janvier. Depuis le 30 janvier 1966, l’Europe a un pied d’un côté de la rivière de fondation et un pied de l’autre. Cet enjambement qui perdure l’a renforcée et non pas affaiblie. » Ainsi écrit magnifiquement l’auteur du « Passage à l’Europe » en parlant encore une fois de Pont entre deux rives.

Politique, mythologie et culture

Le compromis en question a remis la Commission à sa place – qui est devenue grande, mais subordonnée au Conseil. Il a laissé le Parlement dans le jeu, un jeu qui est devenu encore plus légitime avec l’élection au suffrage universel, en posant de surcroit des règles de codécision Parlement / Commission. Et les Etats tranchent en essayant en permanence d’arriver à un consensus, en cas de conflit, sans faire jouer l’unanimité au premier chef.

La France a certes gagné en apparence, même si le Général rentrait contre son gré dans une nouvelle époque où les jeunes et les grévistes allaient faire vaciller son pouvoir en 1968, avant qu’il ne le quitte définitivement un an plus tard, sur un entêtement suicidaire.

Il y a aujourd’hui beaucoup plus d’enfants à la table qui trouvent que le frère ainé français joue un peu trop avec les mots et change d’opinion et de stratégie européenne au gré des courants.

Je sais bien que les temps forts des élections sont aujourd’hui marqués par des joutes orales rapides où l’analyse de la complexité n’a que peu de place. Mais voulons-nous ou non comprendre notre histoire récente commune, à Six, à Douze, à Vingt-cinq ou Vingt-sept, sans passer par la case connaissance de l’histoire de la construction européenne, politique, mythologie et culture prises ensemble ?

Personnellement, plus j’y travaille, plus je trouve cette histoire passionnante. Et si on me demande dans l’avenir de voter oui ou non à un nouveau Traité européen, je veux savoir pourquoi et comment on tiendra compte de mon avis et j’aimerais que mes enfants en fassent autant !