La politique de la chaise vide

Ce n’est pas que la campagne française pour l’élection présidentielle mérite cet honneur, tant elle met en avant des produits plutôt que des visions, mais il faut parfois que les expressions qui sont employées pour accompagner les biceps gonflés soient commentées à l’épreuve de l’histoire. J’ai entendu parler certains des candidats de la fin de l’euro, au mieux du retour à l’écu et du renforcement des frontières. Mais aussi de la fixation d’un plafond pour la cotisation de la France au budget de l’Union Européenne, budget qui est d’ailleurs en discussion pour la période 2014-2021 et reste donc encore ouvert.

« S’il est un fil rouge, dans cette campagne, dont M.Sarkozy conteste qu’elle soit ennuyeuse, c’est l’Europe. Une Europe référence et une Europe punching-ball, pour un candidat qui n’a de cesse de vouloir réconcilier la France du non avec celle du oui. M.Sarkozy est de ces hommes qui estiment que les actes du passé valent garantie pour l’avenir. Il refuse les reproches, se jugeant au-dessus de tout soupçon. « La France a suffisamment agi pour construire l’Europe et, récemment, pour lui éviter d’imploser. Elle n’a pas à s’excuser ou à se justifier de demander des changements profonds dans la manière de contrôler les frontières extérieures de l’Europe », peut-on lire dans sa « lettre ». » Voilà surtout ce qu’on peut lire dans Le Monde.

L’Europe à l’origine de grands maux est certes omniprésente dans les discours, mais l’Europe dans sa recherche de paix et de construction citoyenne, quand en-a-t-il été vraiment question ?

La Lettre aux Français

Au-delà de l’opinion du quotidien français, que dit, plus en détails, le candidat Président dans sa récente « Lettre aux Français », en dehors d’affirmer qu’on ne peut douter de son engagement pour l’Europe ? Les paragraphes affirmant son point de vue ont enfin le mérite d’être écrits. On peut donc les discuter.

Au premier plan, vient la notion de frontières, et même précisément de respect des frontières au-delà de l’Union européenne, mais aussi de l’évolution des tracés récents qui devraient être restaurés en suspendant même la Convention de Schengen, si la circulation interne devenait un danger. Le soupçon est d’ailleurs implicite, que ce danger est déjà devant nos fenêtres.

« L’Europe est un continent ouvert. Elle ne doit pas être un continent passoire. L’Europe est un continent tolérant. Elle ne peut pas être le continent de l’amalgame insipide de toutes les cultures. L’Europe a une identité. Ses racines plongent dans la culture gréco-latine d’abord, judéo-chrétienne ensuite, dans celle des Lumières et du rationalisme enfin. Son histoire est faite de guerres et de haines douloureuses, mais surmontées entre ses peuples. Les traumatismes des deux grands conflits mondiaux, de la décolonisation puis de la guerre froide sont encore présents dans les mémoires. Nous respectons le besoin d’identité et d’apaisement des peuples avec lesquels nous avons été en conflit. La culture des peuples européens et leur demande d’identité doivent aussi être respectées. ».

En second plan vient le reproche du fait accompli technocratique et de décisions dont les pays membres ne seraient pas responsables.

« L’Europe devait nous protéger, elle a aggravé notre exposition à la mondialisation. Dans l’euphorie de la chute du mur de Berlin, l’Europe a cru à la fin de l’histoire. La Commission, qui avait joué un rôle essentiel pour construire l’Union européenne, s’est transformée en un cénacle technocratique et coupé des peuples. Elle s’est mise à accumuler les normes sans que les pays puissent réagir, divisés qu’ils étaient par un élargissement trop rapide qui les avait mis trop nombreux et trop hétérogènes autour de la table. L’Europe s’est crue investie du devoir d’être le meilleur élève de la mondialisation, celui dont les frontières devaient être les plus ouvertes et l’économie la plus dérégulée. »

Monument à Schengen commémorant la Convention

Enfin, au troisième plan, on découvre l’analyse de l’exacerbation de la concurrence mondiale dont l’Europe n’aurait pas su se protéger.

« La France aura beau travailler de toutes ses forces et moderniser son économie, tout cela ne servira à rien si l’Europe continue d’avoir une politique commerciale aussi naïve. Aujourd’hui, le rôle de l’Europe doit être de nous protéger et de nous rendre plus forts dans la mondialisation. Une France plus compétitive dans une Europe mieux protégée, ce sont les deux faces d’une même politique… L’Europe ne peut pas rester indifférente aux effets de la mondialisation sur l’emploi et sur l’industrie européenne. Elle doit prendre des mesures pour concilier la liberté des échanges et la protection de nos emplois, de nos modes de vie, de nos valeurs, de notre protection sociale, de l’identité européenne. Maîtriser notre destin, c’est faire comprendre à l’Europe ce changement majeur de perspective. C’est à cette seule condition que reviendront l’espérance et l’adhésion des peuples européens au projet politique européen. »

On appréciera surtout cette référence finale à la Nation et au Peuple : « Souvenons-nous de ces paroles du général de Gaulle : «Si nous n’étions pas le peuple français, nous pourrions reculer devant la tâche. Mais nous sommes le peuple français.»

Voilà qui est écrit. Et il y a là en effet matière à analyse, autant sur les fondements de l’Europe que sur le risque d’une perte de souveraineté culturelle, sur le disfonctionnement démocratique de l’Union Européenne, que sur la question des identités multiples. Une analyse critique des bases de la citoyenneté européenne, en quelque sorte.

L’Europe, c’est les autres

Mais les lecteurs de cette Lettre qui ne sont pas au fait des mécanismes européens n’auront certainement pas vu que le candidat utilise parfois le terme Europe dans son sens géopolitique, comme un rassemblement de nations ayant, après de longs développements historiques, décidés de formaliser le partage de leurs différences, voire de leurs conflits. Mais bien plus souvent, le mot Europe semble caractériser une entité extérieure, un grand frère, un père, une mère, un couple, un enseignant…que sais-je ?, des individus qui ne sauraient pas gérer la vie familiale et n’écouteraient pas l’opinion de leurs enfants ou de leurs élèves.

En quelque sorte, l’Europe, c’est toujours les autres. Des autres d’ailleurs plutôt inconnus et irresponsables. Si cela me choque de la part d’un des participants de la table familiale et d’un participant – Président d’un pays fondateur – qui est justement un des grands frères, dont la parole compte un peu plus, parmi les paroles autorisées, c’est que pendant des années j’ai eu à faire face à ce raccourci où j’étais un peu englobé, sinon englué. « Vous qui représentez l’Europe », me disait-on !

Si nous ne cherchons pas qui, en effet, parle ou peut parler au nom de l’Europe et comment ce « nous l’Europe » a évolué, nous continuerons à suivre sans réfléchir des arguments populistes et à désigner de vagues boucs émissaires. Il faut que le pouvoir de la parole soit vraiment clarifié, même si cela retire de l’argumentaire électoraliste moralisateur une grande partie de sa substance pour provoquer enfin l’apparition d’une rigueur dans présentation des faits évoqués.

Si l’Europe dispose aujourd’hui d’un Président et d’un vice-Président, Luuk Van Middelaar (Le Passage à l’Europe) a une fois de plus raison de revenir à l’origine des pouvoirs. Il écrit page 37, au moment où il définit les sphères de décision et les sphères de parole : « Nombre d’acteurs politiques prennent aujourd’hui des décisions au nom de l’Europe. Sans qu’on se moque d’eux, leurs mesures étant d’ailleurs pour la plupart mises en œuvre et observées comme si tout allait de soi. Toutefois, on ne peut pas ne pas relever une rivalité entre différents représentants de cette entité. Ce sont entre autres les chefs de gouvernement lorsqu’ils se réunissent, les Présidents de la Commission et du Parlement, la Cour, le duo franco-allemand ou encore les trois grands pays qui parlent au nom de l’Europe. Mais ne bute-t-on pas bien souvent contre la pierre de touche de Bismarck (qui avait écrit en marge d’une lettre : « Pérorer sur l’Europe, c’est avoir tort. Notion géographique »), cette expression mal fondée qui permet de parler « au nom de » ? »

Mais c’est en page 58 qu’il esquisse une réponse éclairante par la mise en place de l’idée de deux sphères qui, depuis les années cinquante ont su s’équilibrer, en traversant des prises de pouvoir rendues légales par la Cour, des crises à l’issue presque fatale et des coups de bluff somptueux : « Au sein de la sphère continentale externe, rien n’a changé. Pas plus qu’à l’époque de Bismarck, personne ne saurait en appeler à l’Europe de façon crédible. Mais qu’en est-il de la sphère interne et de la sphère intermédiaire des Etats membres ? Comment se fait-il que nombre de chefs de gouvernement, de juges, de parlementaires, de ministres et de commissaires européens nous disent que l’Europe dit ceci ou que l’Europe pense cela, sans pourtant forcément convaincre le public, les uns enviant qui plus est le droit à la parole des autres ? »

La nécessité d’un Contrat social

A ce point-là du suspens, il faut bien sûr écrire : si vous voulez en savoir plus, lisez d’abord la première partie du « Passage à l’Europe » intitulée « Le secret de la table » et vous comprendrez la métaphore que j’employais en évoquant la table familiale, ou la table pédagogique. Ce n’est pas par élégance culturelle que l’auteur convoque Jean-Jacques Rousseau en exergue, mais parce que dans « Du contrat social », tout est dit : « La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose, au moins une fois, l’unanimité. » Unanimité, majorité, supra nationalité, droit à la subsidiarité, ces termes ressemblent à des pions ou à des cartes qui sont lancées à chaque réunion du Conseil européen et auxquels les Commissaires et les fonctionnaires de la Commission doivent en permanence faire référence.

Quiconque menace un blocage des décisions, comme le fait dans une certaine mesure le Président français, met en péril les développements qui ont suivi la mystérieuse naissance d’une entité politique. Plusieurs entités politiques européennes sont nées du même drame. Le légendaire et l’histoire sont en train de s’écrire à leur propos et dans cette année où Jean-Jacques Rousseau fait l’objet d’une célébration, on ne perdra pas son temps à relire, outre le Contrat social, les « Considérations sur le gouvernement de la Pologne ». Droit de veto ? « …bon dans la formation du Corps politique, ou quand il a toute sa perfection, mais absurde et funeste tant qu’il reste des changements à faire, et il est impossible qu’il n’en reste pas toujours, surtout dans un grand Etat entouré de voisins puissants et ambitieux. » Insupportable Rousseau, à qui pourtant on doit si souvent revenir.

Hôtel de Ville de Luxembourg

Le Compromis de Luxembourg

Le Président candidat devrait se souvenir que l’homme à qui il fait aujourd’hui référence, comme une des incarnations de la France qui l’ont précédé dans ce rôle, le Général de Gaulle, l’a aussi précédé dans l’idée de déserter la table familiale. L’enjeu de la crise de 1965 était majeur. Il résidait dans l’entrée en vigueur, à compter du 1er janvier 1966, du processus de décision à la majorité. La date en question figurait dans le Traité de Rome. Ceci dit, la référence au Général est habile et non dénuée de sens politique. Sauf que c’est faire référence à une bataille politique gagnée par la France, mais perdue par son chef. Peut-on vraiment mettre en jeu de tels risques, quarante-six années après la première grande crise sur les modes de décision européenne alors que le Traité de Lisbonne peine tellement sous les coups portés aux économies nationales ?

Il est un peu difficile de rentrer dans le détail, mais pour ceux qui s’en souviennent encore, tout part d’un voyage aux Etats-Unis du Président de la Commission européenne  qui est pratiquement reçu comme un chef d’Etat. Une espèce de coup de force supranational, faisant entrer la Commission dans un conflit de compétence avec les pays membres en matière de politique étrangère et de politique de sécurité. On est au printemps 1965 et j’ai déjà évoqué comment la question de cette représentation unique est restée en discussion jusque fin 2010.

On peut imaginer le choc du côté français, alors que le Général, afin de préciser le rapport de l’Europe aux patries, avait déclaré en conférence de presse dès le 15 mai 1962 : « La patrie est un élément humain, sentimental, alors que c’est sur des éléments d’action, d’autorité, de responsabilité qu’on peut construire l’Europe. Quels éléments ? Eh bien, les Etats ! » Et il développe dans son style inimitable : « J’ai déjà dit et je répète, qu’à l’heure qu’il est, il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des Etats, en dehors naturellement des mythes, des fictions, des parades. » Et encore : « Il n’y a pas moyen, à l’heure qu’il est, de faire en sorte qu’une majorité étrangère puisse contraindre des nations récalcitrantes. »

C’est au sein du Conseil des ministres de juin 1965, sous présidence française, que la Commission tente de passer à un exercice pratique d’unanimité, à quelques mois de la mise en application du Traité de Rome sur cette question sensible. Il s’agit d’adopter un paquet de mesures liées habilement entre elles : la première porte sur les financements de l’agriculture – qui intéresse la France au premier chef, la seconde porte sur le budget de la Communauté et la troisième sur les compétences du Parlement. Pour tout dire, la Commission cherche à mettre en œuvre un budget excédentaire dont l’attribution de l’excédent serait sous sa compétence. Le Parlement pourrait alors apporter des modifications de répartition sans tenir compte de l’avis d’un des Etats membres qui s’y opposerait. Je me souviens encore du récit de cette réunion qu’en avait fait le Français Maurice Couve de Murville, Ministre des Affaires Etrangères à l’étrange sourire et au flegme inaliénable, en racontant que dans les négociations il fallait savoir se taire, même pendant des heures. Le Conseil des Ministres des Six se sépare sans pouvoir prendre de décision, même en ayant arrêté les pendules. Le Général rappelle à Paris quasiment toute la délégation française auprès de la Commission. Les journalistes parlent de la fin de la Communauté Européenne.

Il est bon de se souvenir que les représentants des cinq autres pays européens au Conseil des ministres signèrent sans la France un Accord constitutionnel où ils rappelaient que « Les gouvernements…estiment que la solution des problèmes devant lesquels les Communautés se trouvent placés doit être trouvée dans le cadre des Traités et de leurs Institutions. ».

Il faut aussi revenir parallèlement sur le vote historique aux élections présidentielles qui eut lieu en France en décembre de la même année. Le plus important syndicat paysan retira publiquement sa confiance au Général, tandis que deux candidats firent valoir leur sentiment résolument européen : Jean Lecanuel, volontariste de la supranationalité bénéficiant du soutien public de Jean Monnet et François Miterrand. Il s’agissait, même avec 45% des suffrages au premier tour et 55% au second d’un vote sanction. Le Général reprit donc la négociation européenne, en demandant à ce que la réunion du Conseil des ministres se fasse sans représentant de la Commission et en dehors de Bruxelles. C’est Luxembourg qui fut choisi et symboliquement retenu, puisqu’en 1952 la Haute Autorité s’était réunie là pour sa grande première. C’est à Pierre Werner qu’est revenu le soin de présenter le « Compromis de Luxembourg ». La règle du veto y est rétablie et la France revient à la table.

« Le génie du compromis réside dans le fait que les Six ont pu reporter durablement la décision (politique) cruciale tout en enjambant, en tant que Communauté le seuil (juridique) du 1er janvier. Depuis le 30 janvier 1966, l’Europe a un pied d’un côté de la rivière de fondation et un pied de l’autre. Cet enjambement qui perdure l’a renforcée et non pas affaiblie. » Ainsi écrit magnifiquement l’auteur du « Passage à l’Europe » en parlant encore une fois de Pont entre deux rives.

Politique, mythologie et culture

Le compromis en question a remis la Commission à sa place – qui est devenue grande, mais subordonnée au Conseil. Il a laissé le Parlement dans le jeu, un jeu qui est devenu encore plus légitime avec l’élection au suffrage universel, en posant de surcroit des règles de codécision Parlement / Commission. Et les Etats tranchent en essayant en permanence d’arriver à un consensus, en cas de conflit, sans faire jouer l’unanimité au premier chef.

La France a certes gagné en apparence, même si le Général rentrait contre son gré dans une nouvelle époque où les jeunes et les grévistes allaient faire vaciller son pouvoir en 1968, avant qu’il ne le quitte définitivement un an plus tard, sur un entêtement suicidaire.

Il y a aujourd’hui beaucoup plus d’enfants à la table qui trouvent que le frère ainé français joue un peu trop avec les mots et change d’opinion et de stratégie européenne au gré des courants.

Je sais bien que les temps forts des élections sont aujourd’hui marqués par des joutes orales rapides où l’analyse de la complexité n’a que peu de place. Mais voulons-nous ou non comprendre notre histoire récente commune, à Six, à Douze, à Vingt-cinq ou Vingt-sept, sans passer par la case connaissance de l’histoire de la construction européenne, politique, mythologie et culture prises ensemble ?

Personnellement, plus j’y travaille, plus je trouve cette histoire passionnante. Et si on me demande dans l’avenir de voter oui ou non à un nouveau Traité européen, je veux savoir pourquoi et comment on tiendra compte de mon avis et j’aimerais que mes enfants en fassent autant !

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LES PONTS DE L’EUROPE / THE BRIDGES OF EUROPE

Ce sont les Européens qui font l’Europe, mais encore faut-il faire les Européens ! Ce blog répond à son titre. Il vise à créer des liens et à aider aux partages des valeurs. Il est par essence plus géopolitique que «mémoiredeurope » et moins narratif que «raconterleurope». De ce fait, il est moins personnel, plus historique et problématique et s’appuiera sur les réflexions des architectes bâtisseurs de ponts et sur tous ceux qui leur fournissent les matériaux. Il parlera des imaginatifs qui dessinent les esquisses et de ceux qui nous aident à forger des symboles. J’ai suffisamment connu de bâtisseurs de «Ponts de l’Europe» ces dernières années pour avoir beaucoup de souvenirs à évoquer. Malheureusement, j’ai rencontré tout autant de gardes-frontières qui interdisaient l’accès aux territoires que j’aurais voulu explorer. Je souhaite cependant parler de tous.

 

Les singes assis

Je regarde la « crise » économique se développer et embellir avec la plus grande frayeur, la plus grande horreur aussi. Mais avec une plus grande horreur encore je crois comprendre la fuite en avant qui a saisi de nombreux responsables politiques pris dans un Monopoly diabolique dont ils ont lancé la partie il y a quelques années en croyant en connaître les règles du jeu, en pensant s’y enrichir grâce aux faveurs accordées aux spéculateurs, sans penser que les billets de banque sur lesquels figurent des Ponts de l’Europe n’étaient justement pas les billets d’un jeu de rôle ou de ceux qu’on utilise lors d’une journée pluvieuse au bord de la mer, pour passer le temps.

La règle qu’ils ont suivie était simple et cynique : favoriser l’Europe si elle était gagnante rapidement ou affaiblir l’Europe si la Chine et le Brésil étaient gagnants plus rapidement. Georges Soros et quelques-uns de ses collègues ont savamment et cyniquement mis au point les règles mobiles de ce jeu d’enfer qui épuise aujourd’hui l’Europe et dont ils sont les diables, même si le plus habile d’entre eux a su nous donner les règles du jeu et nous mettre en garde sur son issue ultime. Les gouvernements américains successifs, craignant pour l’avenir de leur grand pays les y ont aidé, en tentant de transférer vers le «vieux continent» les dettes qu’ils avaient laissé gonfler. Et tant pis si l’ensemble des pays européens traversent d’ici peu une situation comparable à celle qu’a connue la République de Weimar avant la Seconde Guerre mondiale. En Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, les banquiers semblent remplacer progressivement tous les joueurs politiques autour de la table. Sont-ils là uniquement pour ramasser les dernières mises ? Une internationale du capital circulant, habile à consommer nos vies, puis à les exporter à la vitesse de l’informatique, tapent sur les touches sans plus consulter personne et on peut avoir le sentiment que ce sont les ordinateurs qui préparent seuls les ordres. Ils nous inventent tous les jours de nouveaux indicateurs ou médiatisent ceux qui étaient pourtant destinés à rester confidentiels, en les transformant en armes de combat politique. Ils sont, comme l’écrivait Paul Valéry dans une formule magnifique qui convient tellement bien à tous les experts qui entourent maintenant les programmes européens : « Ces singes assis qui notent des acrobates ».

Je tiens à rester parmi les acrobates.

Scepticisme et désamour

Premier souvenir. Le 25 juillet dernier, pour la Saint Jacques, j’ai été invité à donner une conférence dans les jardins de l’Abbaye de Fontcaude.  L’engagement du Professeur Jacques Michaud et de son équipe à défendre l’idée du cheminement transfrontalier vers Compostelle en tant qu’expérience européenne ne sont plus à prouver. La Saint Jacques y est fêtée dans un esprit d’ouverture européenne et ceci avant même que le Conseil de l’Europe en ait adopté le principe politique. Malgré tout, les conversations avec l’équipe laissaient monter un désenchantement et une lassitude. Non en ce qui touche la mission qu’ils se sont fixée pour reconstruire ce lieu spirituellement et matériellement, mais un désenchantement de l’aventure européenne elle-même, sans arrêt polluée par des aspects financiers et spéculatifs qui sont les seuls à être médiatisés depuis des mois. Comme si la bataille gagnée par la libre circulation des hommes était en train de se perdre par la libre circulation des capitaux poussée à l’extrême.  Je me suis ainsi retrouvé devant quatre cent personnes : vacanciers, voisins, amis, délégations de confréries venues de toute la France, mais aussi élus régionaux, représentants des administrations préfectorales, autorités religieuses et parmi ces auditeurs, un peu inquiets de la pluie qui menaçait, la fille adoptive de Jacques Chirac, Ahn Dao Traxel et son mari.

N’ayant pas la possibilité de projeter sur un écran des images de patrimoines ou celles des paysages somptueux ou plus humbles qui sont devenus des repères des chemins pour ceux qui les ont parcourus, j’ai dû procéder par évocation orale. En raison d’une perte de mémoire accélérée, il n’est jamais aisé de parler aujourd’hui de la limite, de l’interdit, surtout quand son franchissement commençait pour les prisonniers français en Allemagne, par la traversée des barbelés du stalag, vers une évasion aventureuse. Mais je crois que c’est la mise en perspective de l’abolition des frontières, de la reconquête de l’au-delà interdit par la guerre ou la dictature : le rêve de ceux qui, de part et d’autre, en Espagne et en France, voulaient se retrouver, qui a constitué pour la plupart des auditeurs le vrai message convaincant. Finalement, chacun quel que soit son âge, a écouté des récits autour de lui, de parents ou de témoins qui ont survécu aux camps des prisonniers de guerre, pour ne pas parler des camps d’extermination.

J’ai aussi évoqué la subsistance des frontières de l’après-guerre entre les démocraties libérées et le monde totalitaire espagnol, où le saint national et le pèlerinage avaient été instrumentalisés par le régime franquiste durant tant d’années et le seraient encore souvent, jusqu’à l’agonie du leader. C’est cette frontière qui sera pourtant franchie à la Libération par le Père Henry Branthomme, disparu en 2004, l’ancien prisonnier qui peut enfin exaucer son rêve peu après la Libération. Il y retournera en 1950, en accord avec le diocèse de Paris, pour tourner un film le long des chemins. Le pays redécouvert et filmé en noir et blanc, un peu comme un document ethnographique, par ce religieux empli d’espoir, se révèle dans la puissance de son antique culture rurale, encore plus puissante au début des années cinquante en Espagne, que dans nos campagnes d’Île de France qui songeaint déjà à la modernité des matériaux synthétiques et de la culture agricole extensive. Ce film, projeté sur les murs de l’abbaye, est devenu dans la nuit tombante, en écoutant la voix de Denys de La Patellière qui le commente avec une emphase un peu surannée et les lyriques improvisations à l’orgue de Pierre Cochereau, un rappel venu d’un passé, un peu étrange pour la plupart des participants, un rappel cependant nécessaire de ces instants où une démarche pionnière ouvre une voie.

Des Ponts à construire

Deuxième souvenir. Le Conseil de l’Europe avait organisé en avril 1999 une rencontre sur le thème « Frontières et altérité ». Les intellectuels présents, dont la plupart avaient écrit un texte destiné à figurer à demeure sur le Pont de l’Europe à Strasbourg ont, à l’exemple de Jean-Pierre Vernant, disparu depuis, présenté des interventions sur ce que le philosophe helléniste nommait  « l’homme-pont », qui « comme les grecs anciens possède en lui les deux divinités antagonistes et indissociables, Hermès et Hestia, celles qui créent les deux rives de l’autre et du même. »

Si à l’époque le conflit de l’ex-Yougoslavie et le sort du Kosovo alimentaient les débats, qu’en serait-il aujourd’hui alors ? Devrait-on évoquer dans un tel groupe la nécessité de refermer les frontières devant les immigrés de l’Afrique que les révolutions ont laissé dans de nouvelles attentes, mais aussi à ceux de l’Est de l’Europe qui racontaient, il y a seulement une décennie et demie, leur joie de les franchir à nouveau librement, voire aux voisins proches du sud de l’Europe que la crise économique pousse vers le mirage allemand où ils veulent rejoindre les Turcs déjà bien implantés ? « La plus dure des frontières est la peur » affirmait ce jour-là Predrag Matvejevitch en citant Tacite. « La soif de l’altérité relève de l’identité de l’Europe » avait aussi écrit Andrei Pleşu.

Il vaudrait sans doute mieux dire aujourd’hui avec Vitalie Ciobanu, l’écrivain moldave également présent à Strasbourg, sans doute l’un des plus jeunes participants : « Seule une expérience assumée, avec ses ombres et ses lumières, donne sens au courage d’affronter les périls de la traversée ». Car la traversée qui s’annonce risque par sa violence de faire oublier aux plus âgés de redire aux plus jeunes que le péril du renfermement est un risque constant.

J’ai récemment découvert dans le Spiegel on line le travail du créateur Robin Stam. Le journal en décrit-ainsi le principe : “Dutch artist is providing some much needed levity amid the ongoing euro crisis, undertaking a project to build the seven fictional bridges portrayed on the euro banknotes. The stylized fake bridge designs were meant to prevent inter-European rivalries, but now they’re all located in a single country.”

Un seul pays semble en effet engagé dans cette démarche et même s’il fait partie des pays pionniers de la réunification européenne, ce n’est pas aujourd’hui celui dont la population est la plus europhile, loin de là. Si les ponts reproduits sur les billets de banque n’ont jamais existé, mais cherchent à symboliquement traiter les styles architecturaux qui se sont succédé dans l’histoire de l’Europe, les coupures comportent aussi une carte d’un continent sans frontières qui se prolonge vers l’Ukraine et la Fédération de Russie, ainsi que vers l’Asie et le Maghreb. Ce continent se nomme l’Europe, tout autant dans son histoire méditerranéenne et continentale, que dans sa fascination alexandrine pour l’Asie d’où la déesse Europe a été enlevée.

Une série de Ponts vers toutes les réalités historiques, quoi ! Ce dont on a vraiment besoin !

Le Spiegel ajoute : “Now, though, all of the bridges are in a single member state, the Netherlands. Concerned that this might be a problem, Stam contacted the ECB, officials at which were also reportedly amused, providing him with an official letter of approval. « Their main concern is that people don’t counterfeit the bills, » Stam said. « But they said you can’t pay for anything with a bridge. »

Stam insists: the purpose of his bridge project is not political, despite the attention it has garnered from European news outlets as the euro crisis rages on. « It’s all one big coincidence, » he said. « When I started this there wasn’t even a crisis yet. »

Que peut répondre en effet un fonctionnaire européen à une telle demande ? Allez-y, traversez le pont !

Un  autre hollandais, l’écrivain et journaliste Geert Mak écrivait récemment dans «De hond van Tišma. Wat als Europa klapt? (Le chien de Tišma. Et si l’Europe explosait ?)» : « Dans l’année à venir, la question est de savoir à quoi va ressembler l’Europe. Va-t-elle rester un système communautaire sous la direction d’une puissante Commission européenne ou va-t-elle devenir un système intergouvernemental décentralisé, comme le souhaitent les Allemands. Les Pays-Bas peuvent jouer à cet égard un rôle d’intermédiaire. Nous ne sommes pas aussi dogmatiques que les Allemands. Jouons donc ce rôle pleinement, rien que dans notre intérêt personnel. Car nous sommes, et nous demeurons, un pays tourné vers le monde. »

Euro-symbole

Lorsque l’Euro est entré en vigueur, après que le Traité de Maastricht l’ait configuré et surtout après que le rapport Werner l’ait porté sur les fonts baptismaux, j’ai déposé dans des enveloppes mes francs, mes drachmes, mes deutschemarks, mes pesetas et mes lires. Mes poches se sont allégées, même si j’y trouve encore des lei, des litas ou des couronnes. Comme beaucoup, j’ai saisi ce moment précieux en allant au plus vite retirer des billets tout neufs. Quelques années plus tard, ces mêmes billets sont devenus le symbole de bien des maux, et parce que les responsables européens ont célébré de manière un peu incantatoire du rôle essentiel de la monnaie unique dans la marche de l’unité européenne, ou encore de la prospérité partagée dont elle serait le garant, il est un peu normal que l’écu, devenu euro, soit attaqué, un peu comme on met en pièce ou qu’on enflamme un drapeau pour se défaire symboliquement d’un ennemi ou d’un concurrent et dresser la population contre un bouc émissaire extérieur. De surcroît, on a fait reposer cette monnaie sur une banque centrale, mais sans qu’elle dispose des armes financières communes qui permettent de mettre en place des pare feux évitant aux banques privées et semi-publiques de se mettre dans des situations de risque incontrôlé et aux Etats de dériver dans le mensonge ou la dissimulation en ce qui concerne leurs dettes publiques. C’est un banquier d’affaires qui écrit mi-février dans Le Monde : « L’accumulation de risques dans le bilan de la Banque Centrale Européenne (BCE) est devenu un sujet de grave inquiétude, né du fait que le bilan de l’institution va au-delà des limites prudentielles. Or, pour exercer  ses responsabilités monétaires, la BCE a besoin d’être une institution financière solvable. »

Geert Mak écrit de son côté : « Récemment, j’ai assisté à une réunion où un grand économiste chinois et un responsable africain de banque centrale chapitraient un groupe de spécialistes européens du secteur financier. Un revirement historique intéressant. « Vos banques sont remplies de personnes extrêmement compétentes, mais elles ont commis toutes les erreurs possibles et imaginables. Cela ne peut s’expliquer que parce que d’autres facteurs sont intervenus dans leurs décisions. En Afrique, nous qualifions ces autres facteurs de corruption. » Il y a eu un silence dans la salle. Il faisait référence aux primes, et il avait parfaitement raison. »

Pierre Werner découvrant les billets en euro

Citations pour un anniversaire

Il y a 20 ans, à un mois près, une cérémonie organisée à Maastricht a marqué le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire de la coopération européenne. Le 7 février 1992, les ministres des Finances et des Affaires étrangères des douze États, alors membres de la Communauté européenne, apposaient leur signature sous le traité sur l’Union européenne, consacrant la mise en place d’une monnaie européenne commune. Encore aujourd’hui, nombre d’hommes politiques européens sont convaincus que le traité signé à l’époque pour l’Allemagne par le ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, et le ministre des Finances, Theo Waigel, a constitué une étape décisive vers une union politique : «Le traité de Maastricht a été un grand progrès dans l’intégration de l’Europe», a affirmé pour cet anniversaire le nouveau président du Parlement européen, Martin Schulz que l’on ne peut pourtant pas soupçonner de conformiste.

Si le Traité nouveau-né a été extrêmement important pour la prise en compte de la culture et du tourisme dans les compétences de la Commission, on a surtout retenu le début de la coopération en politique étrangère et en matière de sécurité ainsi qu’en politique judiciaire et intérieure. Ceci dit, le symbole que constituait la mise en place de l’euro était bien là également, portant avec lui toutes ses contradictions primitives. Les États signataires sont convenus d’un pacte de stabilité pour la monnaie commune : les États de la zone euro doivent veiller à limiter leurs dépenses, faire le moins de dettes possible et gérer correctement leur budget. Le traité prévoyait l’introduction de l’euro dans les pays répondant aux critères dits «de Maastricht », à savoir une dette publique inférieure à 60 % du produit intérieur brut (PIB), un déficit public inférieur à 3% du PIB et un taux d’inflation ne devant pas dépasser de plus de 1,5% celui des États ayant le taux le plus faible.

On voit bien ce qu’il en est aujourd’hui où on a l’impression de suivre, plutôt que de vivre, sans y pouvoir rien faire, une partie de poker menteur. Personne ne sait vraiment si le Pacte fiscal européen sera signé en mars 2012. Ce pacte qui se veut un instrument de stabilisation de la zone euro et de renforcement de l’Union économique et monétaire devrait engager les pays participants à réduire leurs dettes et à transcrire en droit national une limite à l’endettement. Si on parle de démocratie participative, faudrait-il encore en discuter avec les « indignés » et prendre aussi en compte l’état de déception de ceux qui n’osent même plus prendre la parole, mais savent provoquer, faute de mieux, des alternances politiques qui ne résolvent rien, juste pour essayer toutes les solutions démocratiques possibles, avant de se tourner vers de plus radicales. Le retour dans la rue de Mikis Theodorakis âgé de 87 ans pour protester avec ses concitoyens effrayés contre les dernières mesures d’austérité (on peut même douter que ce soient les dernières), a certes de quoi laisser penser que toute la population est aujourd’hui concernée en Grèce par l’avenir des plus jeunes. Plan de sauvetage, après plan d’économie, la spéculation joue sur les incertitudes sans pudeur.

Ce n’est pas une grande cruauté que de placer en regard les unes des autres des citations que ne séparent que quelques années. Juste une manière de dire que si les symboles font avancer, on voit bien qu’il n’est pas possible de les employer seulement comme des drapeaux derrière lesquels militer d’un seul élan, sans en même temps donner les éléments pour comprendre vers quoi on avance ensemble et dans quels termes se déroule cette marche. Et enfin si elle est vraiment fondée sur des valeurs venues d’un passé commun.

Ainsi Pierre Werner, Premier Ministre luxembourgeois, dans le texte d’une conférence intitulée «L’Euro, vision, histoire, réalité», prononcée lors de l’inauguration du Centre culturel de la Caja de Asturias, le 24 octobre 1998 écrit-il : « L’Euro constitue une grande nouveauté sur les marchés financiers internationaux. Il deviendra sans doute à la longue une monnaie de réserve, sans aspirer nécessairement à un monopole. (…) La monnaie unique à l’aube du 3ème millénaire est une grande performance de l’entente et de la concorde entre les hommes

Il ne faut certes pas oublier qu’en mars 1970, à la demande du conseil de la CEE, M. Werner assume la présidence d’un groupe spécial d’études pour l’établissement d’un plan par étapes d’union économique et monétaire dans la Communauté, connu aujourd’hui sous le nom de « Plan Werner ». Ce plan laisse prévoir, même dans ses moindres détails, l’union économique et monétaire telle qu’elle sera inscrite en 1992 dans le traité de Maastricht. Le projet rencontrera des difficultés en raison de la crise énergétique et la récession globale des années 1970 et 1980. Ainsi que le prévoyait le Plan Werner, le Système monétaire européen (SME) fut mis en place en 1979. Le SME se distinguait par ses cours de change quasi fixes et constituait une étape préliminaire à une Union monétaire.

Le 21 octobre 2003, M. Hans Tietmeyer, ancien Président de la Bundesbank, lui rendait hommage dans le texte intitulé «From the Werner report to the euro» : “No matter how membership may develop in future, this much is certain the economic and monetary union, with the euro as its common currency and national monetary policy responsibilities transferred to the European Central Bank, is a reality in Europe today, and will remain so in the future. This new common currency has in the meantime gained recognition and prestige both in Europe and worldwide. And the European central bank system, with the ECB at its head is operating largely without friction today, at least in the monetary sphere.

Et encore, dans un ouvrage intitulé « L’Europe XXL », qui rassemble les Actes d’un colloque organisé les 6 et 7 mai 2009 à Lille Gare Saint-Sauveur, les vrais responsables de la réunion, le père et la fille, Jacques Delors et Martine Aubry n’osent pas encore mettre en avant tous leurs doutes, qui sont pourtant devenus importants, peut-être même angoissants. Ils sont là en effet pour célébrer des avancées, avant que les acteurs diplomatiques et les intellectuels présents n’apportent dans les sessions suivantes les nuances nécessaires. Après avoir souligné que le premier défi de l’Europe était politique : «Celui du juste équilibre entre l’Europe et les Etats-nations nécessaire à un fonctionnement harmonieux de l’Union», Martine Aubry, maire de Lille, en vient au défi économique, avant de mentionner le défi culturel pour lequel elle cite Claudio Magris («Penser en plusieurs peuples») et le défi de la mémoire pour lequel elle cite cette fois le regretté Bronislaw Geremek («Il est plus facile d’unir des économies et des administrations que d’unir des mémoires»). Ces articulations thématiques sont en effet celles qui réunirent des tables rondes bien passionnantes. Mais en matière d’économie, elle rappelle surtout : «…la transition économique radicale en Europe de l’Est, dans laquelle on a voulu voir un «miracle économique», mais dont la crise actuelle nous fait mesurer les limites» Les Roumains, les Hongrois ou les Bulgares, entre autres, apprécieront.

Si le rapport Werner fait de cet homme le vrai père de l’Euro, c’est cependant lorsque Jacques Delors était président de la Commission européenne, de 1985 à 1994, que l’Acte Unique (1986), la Convention de Schengen (1990) et le Traité de Maastricht (signature de février 1992) voient le jour. Il faut citer le plus complètement possible, même si c’est un peu long, le volet du texte de sa conférence qui concerne l’économie. «Ce n’est que dans un second temps que l’économie s’est inscrite dans l’élan de la politique, avec la CECA puis le Marché Commun. Ce volet économique de la construction européenne a facilité la reprise et la connaissance de l’Europe de l’Ouest dans les décennies d’après-guerre, que l’on appelle les « trente glorieuses ». Cette construction économique a des références très simples : les quatre libertés de circulation, des biens, des services, des capitaux et surtout des personnes ; une politique commerciale commune, parfois critiquée, mais qui a tout de même fait de l’Union la première puissance commerciale du monde ; le marché unique ; et enfin, la monnaie unique.

Celle-ci a aussi été très critiquée, mais tous les pays qui n’y participent pas rêveraient aujourd’hui de l’adopter pour pouvoir bénéficier au moins de la grande qualité de l’euro, la protection, en ces temps de crise.»

Il faut en effet souligner cette dernière phrase. Elle est à mettre en regard de la remarque prêtée à David Cameron après que celui-ci ait décidé de ne pas faire participer son pays à la création d’un fonds commun de sauvetage et de stabilité : «L’histoire n’a pas reproché aux retardataires du Titanic de n’avoir pas participé à la traversée.»

Mais on arrive ensuite à la partie la plus réaliste du raisonnement de Jacques Delors : «Certes, cette union a permis des avancées sociales, au gré des idéologies dominantes, des majorités élues dans chacun des pays et des compromis entre groupes d’opinion différente qui ont pu s’élaborer au Parlement européen. Reste qu’elle a vécu aussi ces derniers temps sous la domination du capitalisme financier». Jacques Delors tient à souligner les périodes de dynamisme, après les Traités de Rome et après la relance de l’Acte Unique. «C’est à ce moment-là que j’avais indiqué trois principes à suivre pour qu’au moins l’Europe économique soit attirante et vivable : la concurrence qui stimule – et on ne dira jamais assez combien ce fut le cas -, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. A ce titre-là, il faut surtout mentionner les politiques régionales qui représentent aujourd’hui quarante milliards d’euros, soit huit fois plus qu’en 1984. L’Europe actuelle s’est faite sur ces bases-là. Mais la mondialisation est venue menacer ces principes consensuels. Coïncidence ou non, elle s’est traduite depuis dix ans par la domination du capitalisme financier. Devant cette Europe inachevée, la question qui se pose aux yeux de beaucoup est de savoir, pour reprendre la formule maligne de Gordon Brown, s’il existe quelque chose entre le monde «mondialisé» et la nation. A cette question, je réponds : «Oui, il existe l’Europe !» Mais cette Europe ne peut agir que si, face à la crise notamment, l’esprit de coopération est assez développé.»

Crise, vous avez dit crise ?

«Inachevée, mais pas menacée : voilà où en est l’Europe au moment où débute ce colloque.» Et Delors de développer des pistes pour répondre au «comment faire ?». Par exemple «l’intégration différenciée» qui peut permettre, dans le respect des différences, le partage d’une aventure collective en profitant de «…l’usage culturel commun qui était perçu plus profondément par les Européens qui avaient la malchance d’être enfermés derrière le Rideau de fer.» et en agissant ensemble à partir d’une mémoire commune. La fameuse phrase prononcée à Bucarest en conclusion de son intervention par Andrei Pleşu, alors Ministre des Affaires étrangères de la Roumanie, lors de l’inauguration en 1999 de la Campagne «L’Europe, un patrimoine commun» et que je cite sans doute trop souvent, mais qui m’a réellement frappée quand elle a été prononcée dans l’Atheneul Roman, me semble toujours un point de repère essentiel pour mettre en perspective la remarque précédente : « Donnez-nous une chance pour l’avenir, et nous allons, à notre tour, vous donner une partie de votre propre passé. Nous sommes une partie de votre patrimoine, récupérez-nous. »

Crise, vous avez dit crise ? On pourrait multiplier là aussi les citations saisies aux détours des couloirs de négociation par les journalistes. Pour ne prendre que les plus récentes : l’interview que le Premier Ministre luxembourgeois accordée au magazine luxembourgeois Paperjam le 2 février 2012, un texte où l’on reconnaît sa force tranquille : «L’Europe n’est pas plongée dans une crise qui menacerait son existence. La même remarque s’applique à l’euro. Nous sommes en face d’une crise de la dette publique de certains États membres qui menace, il est vrai, la stabilité financière dans son ensemble. Il s’agit de lutter contre cette crise de la dette qui a mis l’Europe au centre d’un défi global alors que ses fondamentaux sont en fait meilleurs que ceux des États-Unis, du Japon et d’autres parties du monde.»… «Il est évident que comme la zone euro n’est pas une zone monétaire optimale, notre gouvernance ne l’est pas non plus. Les lenteurs s’accumulent, les convictions changent d’un mois sur l’autre. Notre discours n’est pas clair. Mais nous sommes en train de revoir le modèle de gouvernance de la zone euro et le traité que nous avons conclu le 30 janvier est un pas supplémentaire dans le sens de la clarification.»… «Ma conviction forte est que l’Europe sortira renforcée de cette crise parce que nous rendons compte de notre très grande interconnexion. Nos économies nationales sont entrelacées à un point que nous ignorons presque. C’est dû au marché intérieur que nous avons mis en place depuis une vingtaine d’années et à l’aspect européen de la globalisation de l’économie financière et de l’économie réelle. L’idée s’installe doucement mais solidement qu’il nous faut plus d’Europe pour pouvoir juguler ce qui pour l’avenir apparaît devenir de plus en plus pernicieux si nous n’arrivons pas à le maitriser.»

Tandis que la Chancelière allemande, Angela Merkel déclarait en Chine il y a quelques semaines : «La compétition internationale est devenue plus dure ces dernières années et l’Europe doit s’adapter, mais je reste persuadée que l’Europe est sur la bonne voie avec les réformes entreprises.» Et d’ajouter, j’allais dire, bien évidemment : «L’économie allemande a globalement profité de l’euro.», Christine Lagarde, Directrice du FMI avouait au Journal du Dimanche avant Noël : «La période que nous vivons ressemble aux années 1930 par certains aspects. À cette époque, les États se sont repliés sur eux-mêmes et le multilatéralisme a reculé. Aujourd’hui, nous voyons certains États relever leurs barrières tarifaires, inventer des obstacles non tarifaires et parfois faire obstacle aux flux de capitaux

 

Soixante années de Paix

Ainsi, au sein de cette crise de « gouvernance », les Ponts de l’Europe politique existent-ils encore ? Leurs matériaux de construction se nomment certainement, selon les plus clairs des analystes : solidarité, entente, coopération, négociation. Mais on peut espérer qu’ils s’intitulent aussi dialogue et réconciliation…

Je me reporte souvent à l’ouvrage récent de Hans Magnus Enzensberger. Sa diatribe sur l’administration européenne vaut le détour, même si elle charge un peu toujours la même barque  et nourrira trop facilement les délices des eurosceptiques (Sanftes Monster Brüssel oder Die Entmündigung Europas) – paru en français sous le titre «Le doux monstre de Bruxelles, ou l’Europe sous tutelle». Mais un de ses meilleurs livres est paru également en français en 2011. Et celui-là, même s’il comporte une part largement romancée où l’auteur se permet d’interviewer les morts, est une leçon d’histoire pour aujourd’hui. Il s’agit de «Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande», titre original «Hammerstein oder der Eigensinn», un terme, Eigesinn qui, comme souvent n’est pas traduisible sans périphrases dans d’autres langues. Ce formidable livre décrit, entre imagination et archives, le parcours tout à fait extraordinaire du chef d’état-major de la Reichswehr en 1933, militaire qui sut s’opposer à Hitler dans la débâcle de la République de Weimar et la montée des Nazis et celui de sa famille, en particulier de ses deux filles dont l’engagement politique sera liées au parti communiste et bientôt à l’URSS. Et cette description apporte une dose salutaire de relativisme pour aider à sortir des schémas simplistes d’une Europe où l’Allemagne aujourd’hui dicterait seule sa loi économique. La réapparition récente de manifestations d’inspiration nazie en Hongrie et de manifestations anti germaniques en Grèce doit absolument nous encourager à enseigner au plus vite, en rattrapant le retard, une histoire plurielle et nuancée de l’Europe moderne, que les itinéraires culturels peuvent d’ailleurs facilement rendre concrète et touchable par tous les publics et sur laquelle le Conseil de l’Europe travaille de manière absolument remarquable grâce aux groupes d’experts qui examinent les manuels scolaires.

Qu’écrit le même Hans Magnus Enzensberger dans un ouvrage plus ancien intitulé «Feuilletage» au chapitre  «L’Europe en ruine, une perspective» ? «L’Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’était pas qu’un champ de ruines ; sa banqueroute politique et morale paraissait elle aussi totale. Les Allemands vaincus n’étaient pas les seuls à estimer la situation sans espoir. Lorsqu’Edmund Wilson arriva en juillet 1945 à Londres, il trouva les Anglais en état de dépression collective. Il régnait dans Londres une atmosphère qui lui rappela le désespoir qu’il avait ressenti à Moscou : «Comme tout est devenu soudain vide, morbide et absurde, à présent que la guerre est finie ! Maintenant que nous n’avons plus d’adversaires pour capter notre attention, nous sommes ramenés à notre piètre existence et à ce qu’elle a d’humiliant. Consacrant toute notre énergie à la destruction, nous n’avons rien pu construire chez nous, et nous rentrons dans un monde en ruine.» Que le continent dévasté pût avoir encore quelque avenir, personne n’osait le croire. S’agissant de l’Europe, l’histoire semblait avoir atteint son terme avec l’écrasant acte d’autodestruction que les Allemands avaient déclenché et parachevé avec une énergie acharnée…Si quelqu’un avait prophétisé devant les cavernicoles de Dresde ou de Varsovie un avenir comme celui de l’année 1990, ils l’auraient considéré comme fou. Mais, pour les gens d’aujourd’hui, leur propre passé est devenu tout aussi inimaginable. Ceux qui l’ont vécu l’ont depuis longtemps refoulé et oublié, et ceux qui sont nés après n’ont ni l’imagination ni les connaissances nécessaires pour se représenter cette époque lointaine. De fait, c’est difficile et de plus en plus difficile d’année en année, de se faire une image de l’état de notre continent à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les prosateurs, à l’exception de gens comme Böll, Primo Levi, Hans Werner Richter, Céline ou Malaparte, ont capitulé devant ce sujet ; la fameuse «littérature des ruines» n’a guère produit que ce slogan.»

George Steiner, spécialiste de littérature comparée qui a vécu de près l’Holocauste  dit-il autre chose ? «Entre le mois d’août 1914 et le mois de mai 1945, l’Europe, de Madrid à Moscou, de Copenhague à Palerme, a perdu près de 80 millions d’êtres humains dans les guerres, déportations, camps de la mort, famines, bombardements. Le miracle, c’est qu’elle ait subsisté. Mais sa résurrection n’a été que partielle. L’Europe traverse aujourd’hui une crise dramatique ; elle est en train de sacrifier une génération, celle de ses jeunes, qui ne croient pas en l’avenir.»

Relisons aussi «La diversité culturelle et l’Europe», un des chapitres de «Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui», le texte d’un autre homme-pont qui vient de disparaître, Jorge Semprun : «Car l’Europe, la figure spirituelle de l’Europe, est un produit de l’histoire, un produit des luttes sociales, ethniques et religieuses. L’Europe n’est pas le résultat épuré d’une idée philosophique : elle est le résultat épais, dense, parfois opaque et tragique de longs siècles d’affrontements et de brassages, d’invasions et de résistances

Voilà donc un ensemble de personnalités pessimistes à propos de la situation présente et pourtant toutes admiratives devant l’extraordinaire miracle d’un continent où nous avons appris à abandonner une partie de nos préventions envers les autres et où les programmes d’échanges ont permis à ses jeunes de circuler et de vivre ensemble une partie de leurs études, mais où, en même temps, il est devenu difficile d’imaginer qu’ils auront vraiment la possibilité de trouver le moyen de mettre en action ce qu’ils ont appris ensemble.

En un sens Erasmus n’arrive toujours pas à avancer la main dans la main avec Keynes, parce que l’économie n’a plus aucun rapport avec la réalité du travail et de la circulation des hommes.

Pourtant, nous avons, du premier paragraphe jusqu’au dernier, mis en avant les textes  d’hommes-ponts, de ceux qui nous secouent et nous nourrissent, pour que les débats ne restent pas de simples moyens de communication télévisuelle, conçus sur les plateaux contradictoires des équilibres électoraux, mais donnent une amorce à la construction de la phase suivante, une sorte de Troisième Vague, la plus difficile de toutes, puisqu’elle doit réconcilier les civilisations, dégager des leçons de leurs contradictions, sans considérer a priori que l’étranger est inférieur.

Comme l’explique Françoise Héritier, une femme-pont parmi les plus lucides : «La réflexion de Claude Lévi-Strauss a porté sur ce point: la nécessité pour les humains de se marier entre groupes distincts de consanguinité (diversement définie) d’où l’instauration de la prohibition de l’inceste, qui transforme les ennemis d’hier en alliés coopératifs aujourd’hui et en consanguins demain. Quand un mariage scelle l’alliance entre deux groupes, les enfants issus de cette union considèrent les membres de ces groupes comme la famille de leurs grands-parents

Il faut alors tout espérer des mariages Erasmus et des Auberges espagnoles dans une Europe qui retrouvera peu à peu sa fascination pour l’ailleurs et pour l’autre.

Bibliographie indicative

Collectif. Ecrire les frontières. Le Pont de l’Europe. Grenzüberschreibung. Die Europabrücke. Editions du Conseil de l’Europe, 1999.

Collectif. L’Europe XXL. Les Actes. Editions La Contre Allée, 2011.

Walter Barberis. Il bisogno di patria. Giulio Einaudi editore. 2004 et 2010.

Régis Debray. Eloge des frontières. Gallimard, 2010.

Hans Magnus Enzensberger. Feuilletage (Zickzack Aufsätze). L’infini. NRF Gallimard, 1998.

Hans Magnus Enzensberger.  Hammerstein ou l’Intransigeance. Une histoire allemande. Du monde entier. Gallimard, 2011.

Hans Magnus Enzensberger. Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. NRF Gallimard, 2011.

Bronisław Geremek. Les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne. Flammarion, 199.

Denis Guénoun. Hypothèses sur l’Europe. Un essai de philosophie. Circé, 2000.

Yves Hersant et Fabienne Durand-Bogaert. Europes. De l’Antiquité au XXe siècle. Anthologie critique et commentée. Bouquins. Robert Laffont, 2000.

Claudio Magris. Danube (Danubio, 1986). Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Geert Mak. Voyage d’un Européen à travers le siècle. Gallimard, 2007.

Predrag Matvejević. Bréviaire méditerranéen. Fayard, 1992

Alexandru Paleologu. L’Occident est à l’Est. EST-Samuel Tastet éditeur, 2001.

Andrei Pleşu. Pitoresc şi melancolie (« The Picturesque and melancholy »), Univers, 1980. Pittoresque et mélancolie : Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne. Somogy, 2007.

Jorge Semprun. Une tombe au creux des nuages. Essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Champs essais, 2010.

Georges Soros. La Vérité sur la crise financière. The new paradigm for financial markets – The credit crisis of 2008 and what it means. Denoël, 2008.

George Steiner. Poésie de la pensée. NRF Gallimard, 2011.

Luc Van Middelaar. Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard, 2012.

Jean-Pierre Vernant. La Traversée des frontières, Paris, Le Seuil,  La librairie du XXIe siècle, 2004.

Citations :

Jean-PierreVernant répondait à l’Express, le 1er décembre 2004. «Hestia et Hermès sont deux dieux très opposés mais toujours associés dans les hymnes alors qu’ils ne sont même pas parents et que rien ne vient justifier pareille association. Pourquoi? Les Grecs les associaient pour dire l’opposition très nette entre les biens accumulés dans la maison (sur lesquels veille Hestia, protectrice des foyers) et les biens marchands, la valeur qui circule (sur lesquels veille Hermès, patron des commerçants et des voyageurs): Hestia repousse tous les mariages qui lui sont proposés. Mais une part d’elle-même, je le montre, appartient à Hermès. D’une façon plus amusante, je m’interroge sur l’urbanisme de demain à partir d’Hestia et d’Hermès: déciderons-nous de privilégier un urbanisme où les gens auraient envie de rester confinés dans leur foyer ou bien de descendre dans les rues et d’investir les espaces publics?»

Georges Soros répondait à l’Express le 11 septembre 20008, en pleine crise : «Les acteurs du marché financier croient, comme l’enseigne la théorie économique, que les marchés tendent naturellement vers l’équilibre de l’offre et de la demande, et que les déviations par rapport à cet équilibre sont le fruit du hasard. Ils pensent aussi qu’ils disposent d’une information complète. Toute leur appréciation des risques est fondée sur ces hypothèses. Or elles sont fausses ! L’économie et la finance ne sont pas des sciences exactes, le facteur humain y joue un rôle fondamental et l’homme, par définition, commet des erreurs… Ces erreurs, ces idées fausses, affectent les prix du marché, qui n’atteint jamais l’équilibre. Quand les prix montent, les marchés sont trop confiants et les acheteurs affluent, et quand les prix baissent, c’est le contraire. Voilà pourquoi, lorsqu’une bulle se forme, il n’y a aucune chance qu’elle se dégonfle en douceur. C’est ce que j’appelle le «boom bust» : d’abord l’expansion, longue, en accélération progressive, puis la contraction, soudaine et brutale.»

Une autre citation de Andrei Pleşu à propos de la nécessité de prendre le temps de la construction européenne : «Vous savez, moi, je déteste voyager. Je déteste les lieux de voyage, les aéroports, les gares. Je suis lent et mélancolique, je n’aime pas le mouvement, je préfère rester assis sans bouger – c’est mon côté «turc». Bien sûr, les médecins qui s’occupent de moi sont horrifiés par mes discours sédentaristes. Mais quand l’inventeur du jogging est mort à 62 ans, pendant son jogging, c’était pour moi une victoire personnelle ! Je répondrai quand même à votre question, en citant Georges Steiner qui, dans un très beau texte sur l’idée d’Europe, écrit que l’Europe est le seul continent du monde où l’on peut voyager à pied. Cela n’est possible nulle part ailleurs ! Brancusi par exemple, est parti de Roumanie et a parcouru toute la distance entre sa ville natale et Paris à pied, comme jeune homme qui voulait conquérir la métropole. L’Europe n’est pas faite pour la vitesse

Mikis Theodorakis (Photo Fabien Perrier) interviewé dans l’Humanité 4 novembre 2011 : «Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. (…) Leurs programmes de «sauvetage de la Grèce» aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle. Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne. La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont elles-mêmes générées sous forme de dettes. Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté  et d’Europe. (…) Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. (…) Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en Tiers-monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme.»

Et pour finir par de l’humour anglais : «La prochaine fois que tous ces chefs d’Etat se retrouveront pour un sommet, enfermons-les à double tour jusqu’à ce qu’ils aient approuvé la directive Services et se soient mis d’accord sur une prise électrique commune.» The Daily Telegraph

Le Centre d’information sur l’Allemagne, CIDAL a également publié un dossier de grande qualité sur la crise.