Un Président pour l’Europe ?

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Une grande partie des ministres européens chargés des affaires européennes et des chefs d’Etats et de gouvernements qui ont eu à un moment ou à un autre à gérer des crises institutionnelles majeures en Europe depuis l’invention de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 n’ont plus eu envie de se trouver confrontés à la situation du Premier ministre belge en 2001. Luuk Van Middelaar écrit en effet dans « Le passage à l’Europe » qu’après le choc du 11 septembre 2001 : «Les dirigeants européens rivalisèrent pour savoir qui serait reçu le premier à la Maison-Blanche (le président français l’emporta, suivi du Premier ministre britannique et du ministre allemand des Affaires étrangères.) Constat frappant : au cours des premiers jours, l’Union ne parvint pas à trouver le rôle qui lui convenait. Le chancelier allemand avait suggéré d’organiser dès le 12 un sommet, proposition qui fut repoussée. Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge qui assurait la présidence tournante du Conseil dut reconnaître à plusieurs reprises devant la presse qu’il n’avait toujours pas eu Bush au bout du fil. Les collaborateurs de la Maison-Blanche censés lui passer le président américain ne savaient pas qui il était.»

Traité constitutionnel ?

Un an plus tard, la Convention européenne, conçue au départ comme un organe transversal censé réfléchir à l’avenir de l’Union avait, sous l’influence majeure de Valery Giscard d’Estaing, largement évolué vers la préparation d’un traité constitutionnel qui devait logiquement intégrer l’idée d’un représentant permanent commun à tous les pays membres et ceci au plus haut niveau. Autrement dit un Président permanent qui serait la « chair person » du Conseil Européen, lequel Conseil continuerait à disposer tous les six mois d’un nouveau président en exercice, c’est à dire le représentant le plus élevé en compétence institutionnelle du pays qui assure la Présidence semestrielle.

Outre l’importance de pouvoir répondre en un seul nom au reste du monde, les pays européens des premiers cercles fondateurs doutaient que les représentants de certains « nouveaux » pays comme Malte ou Chypre puissent faire face seuls à la tension d’une présidence européenne semestrielle qui serait confrontée à des décisions majeures sur la scène mondiale et souhaitaient donc trouver un candidat à la mesure des enjeux.

Quelles compétences exactes devraient être accordées par le futur traité à ce nouveau personnage auquel tous les pays membres, mais aussi les 500 millions de citoyens européens devraient pouvoir s’identifier. Le Français Giscard d’Estaing qui se pensait en position de principe pour être le premier titulaire de cette nouvelle espèce juridique avait prévu un bureau et des tâches spécifiques qui en faisait un personnage réellement mondial. On sait ce qu’il est advenu du projet de Traité constitutionnel qui ne passa pas le cap de la ratification par l’ensemble des pays membres avec, en particulier, un vote négatif lors des referendums français et hollandais. Mais le Traité de Lisbonne a toutefois gardé l’innovation d’un Président  et ceci à deux conditions. Le président du Conseil européen assure, à son niveau et en sa qualité, la représentation extérieure de l’Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune, ce qui – si la personnalité nommée est « visible » – élimine les risques lors de la prochaine présidence chypriote fin 2012 ou maltaise début 2017 si elles ont à conduire le navire dans la tempête. D’autre part, le président du Conseil européen ne peut exercer de mandat national. Autrement dit, il ne parle « …ni au nom d’une capitale donnée, ni au nom de Bruxelles ou de Strasbourg ; il parle au nom de l’ensemble européen. Par ailleurs il le fait vis-à-vis de l’extérieur, mais également vis-à-vis de l’intérieur, à l’endroit des populations nationales» (ib ci-dessus).

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Le 1er janvier 2010, le Traité de Lisbonne ayant été enfin ratifié l’ancien Premier ministre belge Herman Van Rompuy entrait dans ses fonctions de (premier) président en titre du Conseil européen pour deux années renouvelables. Il est accompagné d’un ministre des Affaires étrangères, très exactement d’un haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité qui occupe de surcroît le poste de la Vice-Président du Conseil. C’est la baronne Ashton of Upholland qui a été nommée à ce poste le 1er décembre 2009.

Qui avez-vous dit ?

Lorsque ceux qui s’intéressent de près à la vie des Institutions européennes ont eu à connaître ces décisions, il y a eu beaucoup de rires et même, pour diverses raisons, le Parlement européen a en quelque sorte étrillé Lady Ashton. Quant à ceux qui, appartenant au grand public européen, aiment à comprendre comment évolue la gouvernance d’une Union dont ils sont les citoyens, appelés toutes les cinq années à voter pour une représentation parlementaire, ils n’ont vraiment rien compris à ce double choix. Les plus avisés ont laissé entendre que deux des plus importants leaders en charge de « grands » pays européens, le Président français et la Chancelière allemande avaient repoussé toutes les candidatures de ceux qui auraient pu vraiment briller à leur égal sur la scène mondiale.

Interrogée le 19 novembre 2009 par un journaliste de 20 minutes France, la députée européenne Sylvie Goulard responsable de l’Ouest français et engagée dans les questions économiques et monétaires répondait à la question du mode de désignation du Président  par le Conseil européen : «Ils vont décider à huis clos, les débats vont avoir lieu derrière des portes closes» et d’ajouter fort justement : «Il n’y a eu aucune campagne car il n’y a pas eu de candidature officielle. Les traités ne prévoient, en effet, aucun dépôt de dossier ou de programme par les candidats. Or il aurait été bien qu’ils fassent campagne et que des débats soient organisés par les chaînes de télévision en Europe…on aurait pu avoir un face à face Juncker-Blair par exemple.»

Ceci dit Jean-Claude Juncker avait lui, avec détermination, fait acte « officieux » de candidature et plusieurs documentaires sur la question évoquent un véto final des deux leaders évoqués, ce que je regrette infiniment à titre personnel. Mais il faudra attendre la publication des  mémoires de certains des participants pour connaître la réalité.

Jean-Claude Juncker et Angela Merkel

Calme, analyse et diplomatie

Le choix d’Herman Van Rompuy a été surtout expliqué par son art de la négociation et par le fait qu’ayant réussi à établir un dialogue fédéral entre Wallons et Flamands belges, il saurait assurer le lien entre les diverses identités politiques européennes. De fait, avec le Président de la Commission José Manuel Durão Barroso et le Président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, il a eu surtout à saisir à six mains la barre du navire pour traverser sans s’échouer les 40e rugissants et les 50e hurlants de la finance internationale, comme les désignent les navigateurs, ce qui lui a donné du crédit, au moins dans les coulisses. Je dois bien avouer que le fait qu’il ait choisi comme rédacteur de ses discours Luuk Van Middelaar, philosophe et historien dont l’ouvrage est ce que j’ai lu de plus clair sur l’histoire de la construction européenne depuis des années, me le rend encore plus sympathique. Le calme et la pertinence de cet ouvrage pour démonter les mécanismes de toutes les crises dont les issues nous ont permis de continuer de vivre en paix pendant 60 ans sont fascinants. Je me réjouis encore plus de lire sous sa plume un rappel du travail de Arnold Van Gennep, le grand folkloriste français. : «D’où le rôle de premier plan que jouent dans notre « Passage » les entre-deux que sont le seuil, la porte ou le pont, symboles figurant d’ailleurs sur les billets en euros.»

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Mme Helle Thorning-Schmidt et Herman Van Rompuy

Lors du dernier Conseil européen, le mandat d’Herman Van Rompuy a été renouvelé pour deux années et demie supplémentaires allant du 1er juin 2012 au 30 novembre 2014. Il a également été désigné premier président du sommet de la zone euro pour un mandat de durée identique. Dans son discours d’acceptation, il a remercié les dirigeants européens pour la confiance qu’ils lui ont accordée et a indiqué que c’était à la fois un privilège de servir l’Europe en des moments si décisifs et une grande responsabilité. «Herman, vous êtes un homme très modeste, mais ce qui ne l’est pas, c’est le travail considérable que vous avez accompli pour l’Europe au cours des deux années et demie qui viennent de s’écouler. Au nom de tous les collègues, je tiens à vous adresser nos remerciements!», a déclaré la Première ministre danoise, Mme Helle Thorning-Schmidt, après avoir constaté que la réélection de M. Van Rompuy faisait l’objet d’un consensus au sein des États membres. Le Danemark exerce actuellement la présidence du Conseil de l’UE. Mme Helle Thorning-Schmidt a mené les consultations entre les dirigeants européens concernant l’élection du président du Conseil européen. M. Van Rompuy a indiqué que l’économie resterait la première priorité de son deuxième mandat. « Sans une base économique forte, nos modèles sociaux et nos États-providence sont en péril et nous sommes incapables de jouer un rôle sur la scène mondiale », a‑t‑il déclaré.

Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance

Le 2 mars 2012, en effet, les chefs d’État ou de gouvernement de tous les États membres de l’UE, à l’exception du Royaume-Uni et de la République tchèque, ont signé le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) au sein de l’union économique et monétaire. Ce traité vise à préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. Le TSCG prévoit que les budgets nationaux sont en équilibre ou en excédent. Cette règle doit être intégrée dans le droit national dans un délai d’un an à compter de l’entrée en vigueur du traité, au moyen de dispositions dont le respect tout au long des processus budgétaires nationaux doit être garanti. Cette règle sera considérée comme respectée si l’objectif à moyen terme propre à chaque pays, tel que défini dans le pacte de stabilité et de croissance révisé, est respecté, avec une limite inférieure du déficit structurel de 0,5% du PIB. Si des écarts importants sont constatés par rapport à cet objectif ou à la trajectoire d’ajustement propre à permettre sa réalisation, un mécanisme de correction sera déclenché automatiquement. Ce mécanisme comporte l’obligation de mettre en œuvre des mesures appropriées sur une période déterminée. Ouf !

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Cour de justice de l’Union européenne

En fait, il s’agit d’un point essentiel quand on sait le rôle que les juges ont pu jouer par le passé pour trouver les bons arguments juridiques menant à la supranationalité des décisions et de leur application, la transposition de la règle d’équilibre budgétaire peut être vérifiée par la Cour de justice de l’Union européenne. L’arrêt de la Cour sera contraignant et pourra être suivi de sanctions financières si l’État membre concerné ne s’y conforme pas.

Les États parties dont la monnaie est l’euro s’engagent à adopter les décisions du Conseil dans le cadre de la procédure concernant les déficits excessifs à moins qu’une majorité qualifiée ne s’y oppose. Des sommets informels de la zone euro réuniront les chefs d’État ou de gouvernement des États membres de la zone euro. Les chefs d’État ou de gouvernement des États parties dont la monnaie n’est pas l’euro participeront aux discussions des sommets concernant, par exemple, la compétitivité ou les règles fondamentales qui s’appliqueront à la zone euro. Le cas échéant et au moins une fois par an, ces États participeront aux discussions ayant trait à des questions spécifiques touchant à la mise en œuvre du traité. Le traité entrera en vigueur lorsqu’il aura été ratifié par au moins douze États membres de la zone euro, et les États membres de l’UE autres que les États parties pourront y adhérer. La date butoir pour l’entrée en vigueur est le 1er janvier 2013. L’objectif est d’intégrer le contenu du TSCB dans le droit de l’UE dans les cinq ans qui suivent son entrée en vigueur.

Pour filer la même métaphore, on sent qu’une fois de plus beaucoup d’hommes ponts sont intervenus et que le Président, dans ses fonctions confirmées, devra contrôler avec doigté l’ouverture des portes, la création de nouveaux ponts et le débit des rivières qu’ils enjambent tout en sachant innover à propos.

C’est toujours le porte-plume du Président qui cite fort justement Hegel : «Dans ce tumulte des événements du monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations analogues, car une chose comme un pâle souvenir est sans force en face de la vie et de la liberté du présent.»

De Sylvie Goulard

Le grand Turc et la République de Venise, Fayard, 2004. Prix du livre pour l’Europe 2005.

Le Coq et la Perle. Seuil, 2007.

L’Europe pour les nuls. First, 2007 – Prix du Livre européen de l’essai 2009.

Il faut cultiver notre jardin européen. Seuil, 2008.

La Mondialisation pour les Nuls, de Francis Fontaine avec Brune de Bodman et Sylvie Goulard. First, 2010.

De Luuk Van Middelaar.

Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement. NRF Gallimard. 2012. (Edition néerlandaise De Passage naar Europa. Geschiedenis van een Begin. 2009)

De G.W.F. Hegel.

Leçons de philosophie de l’Histoire. Vrin Paris, 1963.

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Claudio Magris : traduire l’Europe

Le passage des langues

Les langues sont des ponts, mais les traducteurs le sont certainement encore plus, surtout s’ils possèdent cette qualité unique de mettre à notre portée une œuvre littéraire, par essence personnelle et identitaire et de mettre un texte à portée d’une autre identité, tout en respectant son origine créative et son originalité.

Quels que soient les soucis économiques et sociaux traversés par le continent européen et la Grande Europe, elle regroupe 750 millions de personnes, s’exprimant dans 230 langues parlées. Dès lors, comme l’a remarqué Umberto Eco, «la traduction est la langue de l’Europe». Elle a toujours besoin d’auteurs et de passeurs. Pour la 7eme fois, avec l’aide de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, le dispositif démocratique voulu par la ville permet à des élèves et à des étudiants de suivre diverses manifestations, comme de rencontrer plusieurs auteurs significatifs participant à cette manifestation. «Quant aux nouvelles perspectives, elles montrent que – en dépit des changements de pratiques culturelles – les installations, expositions, rencontres, conférences, tables rondes, lectures spectacle, hommages à plusieurs auteurs proposés par « Traduire l’Europe » et « les Rencontres européennes de littérature » sont pertinentes.» ajoute Roland Ries, maire de Strasbourg. Les écrivains invités cette année incarnent encore cette diversité.

Qu’il s’agisse de la Suédoise Katarina Mazetti, de la Canadienne Nancy Huston établie en France depuis quatre décennies, de Tzvetan Todorov – originaire de Bulgarie – ou du Prix Européen de Littérature 2011 attribué au Slovène Drago Jancar. Un accent particulier est mis cette année sur la Slovénie. Situé à la croisée de plusieurs mondes – germanique, latin et slave –, ce pays occupe une position comparable dans une certaine mesure à celle de l’Alsace. C’est sans surprise donc que sont invités des Triestins célèbres : ainsi Boris Pahor, âgé de 98 ans. Ce très grand écrivain slovènophone a connu les camps du Struthof, de Dachau, de Dora et de Bergen-Belsen. Il témoignera les 23 et 24 mars de l’itinéraire d’une vie et de ses combats pour la démocratie.

Cette fête se poursuit les vendredi 30 et samedi 31 mars 2012 par une rencontre sur le thème de la coexistence entre langues dominantes et langues locales : au niveau des régions, de la francophonie ou de l’Europe. Elle sera organisée en collaboration avec la Galerie Chantal Bamberger et le Centre Emmanuel-Mounier. Ce sera le moment d’honorer le dramaturge et poète Valère Novarina, Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2011 – dont l’œuvre considérable est aujourd’hui jouée à la Comédie-Française et enseignée dans les classes terminales – autant que les truculences impérissables de Germain Muller, fondateur du Barabli. Celui-ci s’inscrit parmi tous ceux qui, depuis Geiler de Kaysersberg, ont fait de l’humour une dimension fondamentale de la littérature alsacienne – tout particulièrement l’humaniste colmarien Jörg Wickram dont les Joyeuses histoires à lire en diligence, nous sont aujourd’hui rendues par les traductions de Catherine Fouquet.

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Un écrivain de l’ailleurs

Mais une avant-première a eu lieu le 3 mars dernier avec la conférence de l’écrivain italien Claudio Magris. Un Pont de l’Europe en  lui-même, également originaire de Trieste, cet humaniste, germaniste par essence, est aussi traducteur de Kleist, Schnitzler et Büchner. Mais bien plus encore, il s’est situé à la croisée des passions européennes : celle de la réflexion sur l’importance de l’identité, sur la place de la frontière dans l’histoire européenne, mais aussi sur l’expérience du voyage. Ce n’est pourtant pas un écrivain-voyageur, mais comme l’écrit Maurice Nadeau en introduction à la collection « Voyager avec… », un écrivain à qui il est arrivé de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez lui, dans un autre espace-temps.

La rencontre avait lieu dans la grande salle de l’Aubette, tout un symbole et ce sont donc plusieurs centaines de personnes qui étaient présentes. Bien entendu il y avait le prétexte d’un nouvel ouvrage, « Alphabets » qui vient de sortir dans la traduction française de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, ses traducteurs fidèles. Cette fois le voyage qu’il met en ordre à partir d’articles parus dans le « Corriere della Sera » ressemble beaucoup plus à la biographie amoureuse d’un amateur de littérature et d’un professeur de lettres qui suit le paradoxe de Jorge Luis Borges affirmant qu’il vaut mieux tirer gloire des livres qu’on a lus, plutôt que de ceux qu’on a écrit. De ce fait, Magris rejoint une famille prestigieuse de romanciers contemporains qui ont creusé le sillon de l’art du roman pour mieux assurer leur conviction que cette forme de création écrite est une lecture du monde, la prise sous dictée de la parole de médiateurs inconnus qui apparaissent au cours de la construction de l’histoire en devenant des personnages et la métaphore d’un mouvement sous-jacent des rapports humains dont les scientifiques et les politiques ne pourront jamais parler. Dans cette famille restreinte on compte déjà bien entendu Milan Kundera et Orhan Pamuk.

Alors au fond peu importe les questions qui lui ont été posées. Elles reposaient certes sur de très beaux passages de l’ouvrage concernant la fascination de l’ombre et l’importance du clair-obscur, sur les échanges culturels des langues et leurs emprunts réciproques ou sur l’importance de mettre en scène l’ambivalence et la complexité. Mais Claudio Magris était là pour une sorte de cours libre, comme on en donne au Collège de France – ce qu’il a fait en 2001-2002 et sa pensée a suivi le vol du papillon, suivant en quelque sorte les déplacements de l’Odyssée et rappelant que, comme Ulysse le fait devant le Cyclope, le nom du voyageur est : « personne » puisqu’il n’est plus de nulle part.

Mitteleuropa

Comment éviter d’évoquer cette notion mi géographique, mi humaine qu’il incarne depuis tant d’années et surtout depuis la publication de « Danubio » en 1986, un ouvrage qui m’avait donné tant de plaisir de lecture quand je suis allé faire une intervention au Centre de Culture Européenne de Calarasi en Roumanie et de celle de « Microcosme » en 1997. Voulant faire plaisir à ses auditeurs il a affirmé que Strasbourg était la dernière ville de la Mitteleuropa, ce qui n’est pas une boutade. L’idée de Michel Krieger en 1996 d’inviter des intellectuels européens à écrire des textes pour les placer sur le Pont de l’Europe à Strasbourg tient au fait que peu de temps après 1989 un inconnu venu de l’Est avait écrit sur le pont : « Me voilà enfin en Europe ».

Le Conseil de l’Europe, suivant l’idée de Daniel Therond avait également, au début des années 90 invité Magris à participer à un colloque itinérant qui s’était déroulé entre Vienne, Prague et Budapest. On doit aussi se souvenir que la première rencontre des chefs d’Etats et de gouvernements organisée par cette institution le 9 octobre 1993 s’est déroulée à Vienne, autre ville frontière, phare culturel pour une grande partie de cette Mitteleuropa.

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Mythologies viennoises

La Déclaration issue de cette grande première viennoise indiquait deux voies de coopération qui ont conforté tant l’enseignement de l’histoire croisée de l’Europe que la poursuite de coopérations transfrontalières par la visite de l’Europe : « La création d’une Europe tolérante et prospère ne dépend pas seulement de la coopération entre les Etats. Elle se fonde aussi sur une coopération transfrontalière entre collectivités locales et régionales, respectueuse de la constitution et de l’intégrité territoriale de chaque Etat. Nous engageons l’Organisation à poursuivre son travail en ce domaine et à l’étendre à la coopération entre régions non contiguës. Nous exprimons la conviction que la coopération culturelle, dont le Conseil de l’Europe est un instrument privilégié – à travers l’éducation, les médias, l’action culturelle, la protection et la valorisation du patrimoine culturel, la participation des jeunes – est essentielle à la cohésion de l’Europe dans le respect de ses diversités. Nos gouvernements s’engagent à prendre en considération dans leur coopération bilatérale et multilatérale les priorités et orientations approuvées au Conseil de l’Europe. »

Loin d’où ?

C’est donc dans ce contexte qu’en 1994 un texte fut demandé à Claudio Magris pour l’ouvrage «Repousser l’Horizon» et qu’il choisit d’évoquer la fascination des frontières et qu’en 1997 il participa à l’écriture d’un des textes placés sur le Pont de l’Europe. Après avoir décrit son enfance de transfrontalier, des souvenirs sur lesquels ils reviendra à plusieurs reprises, c’est dans cet ouvrage coédité par les Editions du Rouergue qu’il confie cette anecdote à l’origine du titre de l’ouvrage qu’il consacrera à Joseph Roth : « Dans une histoire juive, un Hébreu, habitant d’une petite ville d’Europe de l’Est, rencontre sur le chemin de la gare un autre Hébreu chargé de valises et lui demande où il va. « En Amérique du Sud » répond l’autre. « Ah ! » s’exclame le premier. « Si loin ! » Ce à quoi l’autre, l’air interloqué, lui dit : « Loin d’où ?». Magris ajoute alors : qu’étant sans patrie au sens historique et politique du terme, il est aussi sans frontières. «Mais il porte en lui sa patrie, avec la loi et la tradition dans lesquelles il est enraciné et qui sont enracinés en lui : ainsi, il n’est jamais loin de chez lui, il est toujours à l’intérieur de sa propre frontière, vécue non pas comme une barrière destinée à repousser l’autre, mais plutôt comme un pont, une passerelle ouverte sur le monde.»

Ailleurs que chez lui…Magris l’a été souvent, et dans des pays qui étaient restés lointains, ignorés, sans doute même barrés de notre mémoire tant nous ressentions de la culpabilité à l’égard de leurs habitants, mais qu’en raison de son statut de Triestin né durant la Seconxde Guerre mondiale, il apercevait de sa fenêtre. Il appartient alors à une autre famille, celle de Raymond Depardon écrivant peu et photographiant beaucoup « La solitude heureuse du voyageur » et d’Antonio Tabucchi dans « Viaggi et altri viaggi » : «Sono un viaggiatore che non ha mai fatto viaggi per scriverne, cosa che mi è sempre parsa stolta. Sarebbe come se uno volesse innamorarsi per poter scrivere un libro sull’amore »

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Dans « Déplacements » (l’infinito viaggare) où l’auteur passe des paysages de Don Quichotte à la vieille Prusse, puis au Pont Charles de Prague et aux bouleaux des forêts du Nord, il consacre une longue préface à détailler en neuf points ses convictions sur le voyage. La première est que le voyage est sans cesse à recommencer, le seconde est que le moteur en est la persuasion, cette faculté de vivre intensément tous les instants, la troisième est que  le voyage se présente comme un retour inévitable vers l’Heimat, la quatrième est la recherche de la traversée de toutes les formes de frontières, la cinquième est la volonté de confronter deux valeurs contradictoires, le connu et l’inconnu, la sixième est que le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps et contre le temps, la septième est que le voyage est immoral, au sens où l’on ne peut dépasser le statut de spectateur, la huitième est que les lieux parlent, parfois indirectement et modestement, mais qu’ils nous racontent et enfin la neuvième est que les pages écrites durant les voyages vieillissent avec nous et nous proposent à terme une sorte d’autoportrait de Dorian Gray.

Autrement dit, pour la beauté de la langue originelle de Magris : «Per vedere un luogo occore rivederlo. Il noto e il familiare, continuamente riscoperti et arricchiti, sono la premessa dell’incontro, della seduzione et dell’avventura ; la ventesima o centesima volta in cui si parla con un amico o si fa all’amore con una persona amata sono infinitamente più intense della prima. Ci ovale pure per i luoghi ; il viaggio più affascinante è un ritorno, un’odissea, e i luoghi del percorso consueto, i microscomi quotidiani attraversati da tanti anni, sono una sfida ulissiaca. « Perché calvacate per queste terre ? » chiede nella famosa ballata di Rilke l’alfiere al marchese che procede al suo fianco. « Per rotornare » risponde l’altro.»

« Pour voir un lieu, il faut le revoir. Le connu et le familier, continuellement redécouverts et enrichis, sont la promesse de la rencontre, de la séduction et de l’aventure ; la vingtième ou la centième fois que l’on parle avec un ami, ou que l’on fait l’amour avec une personne aimée, sont infiniment plus intenses que la première. Cela vaut aussi pour les lieux : le voyage le plus fascinant est un retour, comme l’odyssée, et les lieux du trajet habituel, les microcosmes quotidiens traversés depuis tant d’années, sont un défi ulysséen. « Mais que diable  faites-vous donc en selle, à chevaucher à travers ce pays empoisonné ? » demande, dans la célèbre ballade de Rilke, le cornette au marquis  qui caracole à ses côtés. « Pour revenir » répond l’autre. »

Voilà donc à quoi servent les traducteurs, à trouver le rythme et le balancement de la langue d’accueil et parfois de trouver le qualificatif qui était resté elliptique dans la langue d’origine.

Quelques ouvrages de Claudio Magris :

Le Mythe et l’empire dans la littérature autrichienne moderne (Il mito asburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur »,

Trieste : une identité de frontière (Itaca e oltre e Trieste. Un’identità di frontiera, 1982), en collaboration avec Angelo Ara, traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 1991

L’Anneau de Clarisse. Grand style et nihilisme dans la littérature moderne (L’anello di Clarisse, 1984), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L’Esprit des péninsules, 2003

Danube (Danubio, 1986), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1988.

Une autre mer (Un altro mare, 1991), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1993.

Les Voix (Le voci, 1995), traduction Karin Espinosa, Descartes & Cie, 2002

Microcosmes (Microcosmi, 1997), trad. Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1998 – Prix Strega 1997

Utopie et désenchantement (Utopia e disincanto. Saggi 1974-1998, 1999), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2001

L’Exposition (La mostra, 2001), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2003

Nihilisme et mélancolie. Jacobsen et son Niels Lyhne (leçon inaugurale faite le 25 octobre 2001, Collège de France, chaire européenne), Collège de France, 2001

Déplacements (chroniques du Corriere della Sera, 1981-2000), (L’infinito viaggiare, 2005), traduction Françoise Brun, La Quinzaine Litteraire, coll. « Voyager avec… », 2003

À l’aveugle (Alla Cieca, 2005), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2006

Vous comprendrez donc (Lei dunque capirà, 2006), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2008

Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale (Joseph Roth e la tradizione ebraico-orientale, 1971), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le Seuil, 2009

Alphabets (Alfabeti, 2008), traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2012